
Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu’ils en chérissent les causes » (Bossuet). Rien de nouveau sous le soleil, pourrait-on dire ! Confrontés à un nouveau monde caractérisé par son imprévisibilité et sa brutalité, les principaux dirigeants de la planète semblent dépassés. Ils brillent par leur légèreté, leur incohérence, la vacuité de leur réflexion. Au lieu de poser le bon diagnostic sur les causes des maux qui déstabilisent la planète afin d’y apporter les remèdes idoines, ils se bornent à la pratique d’une inutile diplomatie sautillante.
La guerre en Ukraine et le conflit au Proche-Orient (Palestine, Iran …) fournissent des exemples frappants de cette approche inefficace de la problématique du règlement pacifique des différends (Cf. chapitre VI de la Charte des Nations unies). Force est de constater les limites intrinsèques à la diplomatie de l’attrape-tout, de la diplomatie de la télé-réalité ! En définitive, le constat objectif des limites d’une approche ponctuelle des crises du moment ne devrait-il pas conduire, dès aujourd’hui, à explorer de façon pragmatique les promesses d’une approche globale ?
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Les limites d’une approche ponctuelle
Les mêmes causes produisent les mêmes effets. Faute de réfléchir sur le long terme aux raisons des spasmes du monde, l’action tourne à l’échec de la diplomatie de l’agitation permanente.
Le défaut chronique de réflexion stratégique constante
« Mais l’axiome de la stabilité, sur lequel les Européens se sont reposés, s’est progressivement délité avec la dégradation du système de sécurité collective »[1].
Nous (re) découvrons la dimension tragique de l’Histoire que nous avions tendance à oublier. Nous (re) découvrons un monde liquide et imprévisible. Fini le monde béni des fameux « dividendes de la paix », tel une sorte de Terre promise ! Bienvenue dans le monde honni de la paix par la force que l’on croyait tomber dans les corbeilles de l’Histoire du XXe siècle. Ancrés dans leurs certitudes contredites par le réel, les faux prophètes sont en panne d’idées. Face à un monde en plein bouleversement, ils continuent de privilégier les recettes du passé pour tenter de relever les défis du présent. Avec le succès que l’on sait. Entend-on parler de la mise en place de structures chargées de réflexion prospective au sein de l’ONU, de l’OTAN, de l’OSCE, du Conseil de l’Europe, voire de l’Union européenne ? Que nenni ! Ces organisations internationales à vocation universelle ou régionale n’ont que faire de salutaires exercices de « remue-méninges », de retour d’expérience pour étudier les signaux faibles avant qu’ils ne deviennent forts. Elles considèrent qu’il s’agit d’une pure perte de temps. Ces organisations internationales n’ont que faire de la connaissance du passé pour comprendre les spécificités historiques, culturelles si fondamentales pour éviter de commettre de lourdes erreurs de diagnostic du présent. Elles considèrent qu’il s’agit d’une pure perte de temps. Privilégions la diplomatie au doigt mouillé, pourrait être leur devise. Elles s’y tiennent avec une constance qui force le respect de tout un chacun. Mais, toutes les bonnes choses ont une fin. Le constat est sans appel. Cette pratique iconoclaste des relations internationales débouche immanquablement sur l’échec de la diplomatie de l’agitation permanente.
L’échec annoncé de la diplomatie de l’agitation permanente
« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres » (Antonio Gramsci).
Au fil du temps, des conflits de plus en plus violents se multiplient et les États sont impuissants à leur trouver des solutions pérennes. Pourquoi ? Les raisons de cette impuissance sont multiples. Retenons les principales résumées autour de quelques questions de bon sens. Comment résoudre des problèmes complexes avec des solutions simplistes ? Comment ignorer le passé pour traiter les maux du présent ? Comment ignorer qu’il ne peut y avoir de puissance diplomatique efficace sans une puissance militaire crédible ? Henry Kissinger disait fort justement que « la diplomatie sans la force est stérile. La force sans la diplomatie est stérile ». Comment les Européens peuvent-ils être crédibles, n’étant d’accord sur rien si ce n’est sur leur désaccord ?[2] Comment ne pas prendre en compte la situation de plus en plus défavorable à l’Ukraine sur le terrain ? Comment ne pas prendre en compte que, de Beyrouth à Téhéran, nous assistons au crépuscule de « l’axe de la résistance » ?[3] Comment croire un seul instant que des déclarations péremptoires, des coups de menton permanents, des procédures picrocholines, la réunion d’inutiles sommets axés sur la communication, le recours intempestif à la politique des sanctions, à la Cour pénale internationale (CPI) de l’Union européenne vont contribuer, de quelque manière que ce soit, à apaiser les tensions, voire à régler définitivement les conflits ? Aujourd’hui, c’est un triste moment pour l’Union européenne et ses plus zélés défenseurs. Il ne fait aucun doute qu’un changement de méthodologie, de portage est indispensable. À long terme, l’effet le plus grave est le discrédit jeté sur le système de sécurité collective imaginé en 1945 et porté par les institutions internationales.
Au vu de ce qui précède, une profonde rupture conceptuelle s’impose. Le veut-on ? Le peut-on ?
Les promesses d’une approche globale
Le choix courageux du recours à une stratégie de réflexion permanente permettrait de faire naître des espoirs raisonnables de succès d’une approche globale.
L’incontournable recours à une stratégie de la réflexion permanente
« Il n’y a point de génie sans un grain de folie. Le commencement de toutes les sciences, c’est l’étonnement de ce que les choses sont ce qu’elles sont » (Aristote).
Une question cruciale, dérangeante en cette période de conformisme ambiant de la pensée mérite d’être posée. Ne devons-nous pas sortir de notre torpeur pour affronter les défis sécuritaires du Nouveau Monde tels les conflits en Ukraine et au Proche-Orient en quittant les sentiers battus ? Cette posture d’évitement des questions qui fâchent n’est plus tenable. Raison de plus pour regarder les choses en face. L’essentiel n’est-il pas d’aller voir derrière l’horizon ? Un impératif catégorique. Il importe de placer notre réflexion sur le long terme dans une stratégie d’ensemble (dans l’espace et le temps) en analysant toutes les causes de ces deux conflits de haute intensité. Et cela sans tabou, sans à priori, sans précipitation en ayant recours à d’authentiques experts de ces régions. Et cela sans prendre l’avis autorisé des experts de pacotille des plateaux des chaînes de télévision en continu. Rien ne doit être négligé pour parfaire notre connaissance de ces dossiers aussi épineux que complexes ! Gardons à l’esprit que les conflits en Ukraine et au Proche et Moyen-Orient constituent des accélérateurs de mutation d’un monde menacé de fragmentation en sphères d’influence. Nous pensons tout particulièrement au « Sud Global » et à son approche de toutes ces guerres. Par voie de conséquence, nous devons abandonner nos postures de surplomb moralisatrices. Nous sommes entrés dans une nouvelle ère stratégique qui justifie l’adoption d’une nouvelle stratégie adaptée à de nouveaux paramètres de la sécurité et de la stabilité internationale. Pareille démarche doit déboucher sur un tour du monde des utopies à l’épreuve du réel. Elle seule pourra nous permettre de créer des espoirs raisonnables de succès à travers une approche globale.
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Les espoirs raisonnables de succès d’une approche globale
« L’idée de l’avenir est plus féconde que l’avenir lui-même » (Henri Bergson).
Face à un avenir du monde aussi incertain, ne devons-nous pas en finir avec les inefficaces approches ponctuelles de règlement des conflits insolubles ? Ne devons-nous pas en finir avec cette diplomatie stérile du coup d’épingle qui tourne souvent à la diplomatie du coup d’épée dans l’eau ? Un exemple tiré de l’Histoire de la Guerre froide au XXe siècle pourrait utilement servir de modèle aux dirigeants du XXIe siècle. Il s’agit du processus d’Helsinki qui débouche sur la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE) avec ses fameuses trois corbeilles (sécurité, économie et droits de l’homme). Rappelons que le cœur du dispositif repose sur la création d’un climat de confiance, cet acteur souvent méconnu des relations internationales ! Cette approche pragmatique permet de prévenir les conflits en Europe durant presqu’un demi-siècle. Dans cet esprit, l’un d’un document important mis au point dans ce cadre portait sur les mesures de confiance et de sécurité (MDCS). Même si comparaison n’est pas raison, un processus similaire devrait être lancé tant en Europe qu’au Proche et Moyen-Orient à travers le lancement de conférences régionales à vocation multiple. S’agissant du premier, les Russes n’ont-ils pas proposé, à de nombreuses reprises, la mise au point d’une architecture de confiance et de sécurité en Europe ? Pour ce qui est du second, une voie similaire pourrait/devrait être explorée dans les suites des accords d’Oslo et de Madrid. Ces approches globales exigeantes paraissent plus prometteuses que les approches ponctuelles inefficaces car ne traitant pas les racines du mal. Emmanuel Macron serait bien inspiré d’en être le promoteur. Le jeu en vaut la chandelle.
« Les forces profondes »
« Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer » (Guillaume d’Orange). Le vouloir et le pouvoir conditionnent le succès de toute entreprise, y compris dans la sphère des relations internationales. Comme souvent, un retour sur le passé est indispensable. Le fameux mantra de la diplomatie de papa : connaître le passé pour comprendre le présent et anticiper l’avenir. Une relecture des écrits des grands historiens français s’avère salutaire pour celui qui ne se satisfait pas de l’écume des jours politico-médiatique. Nous pensons à Marc Bloch, Pierre Renouvin avec sa théorie des forces profondes, Jean-Baptiste Duroselle, Raymond Aron … Leurs analyses n’ont pas pris la moindre ride. Elles éclairent d’un jour nouveau les conflits qui rythment le XXIe siècle. Encore faut-il en tirer la substantifique moëlle ! Ce qui n’est pas le cas de nos dirigeants dont le rôle se limite à celui de commentateurs d’une actualité sur laquelle ils ont peu de prise. En dernière analyse est posée la question fondamentale du choix d’une approche réaliste de la problématique du règlement pacifique des différends, globale ou ponctuelle ?
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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Pierre Buhler, La stabilité sur laquelle les Européens se sont reposés s’est délitée », Le Monde, 4 mars 2025, p. 26.
[2] Florian Louis, Pour se faire entendre et se faire respecter, les Européens n’ont pas tant besoin de parler fort que de parler d’une seule voix, Le Monde, 22-23 juin 2025, p. 29.
[3] Ghazal Golshiri/Cécile Hennion/Louis Imbert/Madjid Zerrouki, De Beyrouth à Téhéran. Le crépuscule de « l’axe de la résistance », Le Monde, 22-23 juin 2025, pp. 20-21-22.
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