
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Un verdict au poids symbolique
Après 13 ans de procédure, l’ancien président de la République française, Nicolas Sarkozy, vient d’être condamné par le tribunal correctionnel de Paris à une peine sévère et maximale de 5 ans de prison fermes avec mandat de dépôt et exécution provisoire. Son appel ne sera pas suspensif. L’ancien président va donc être incarcéré alors que dans cette affaire des financements libyens, il a été relaxé pour financement illégal de sa campagne, relaxé pour corruption et relaxé pour recel de corruption. Ne subsiste donc qu’une association de malfaiteurs. Or nous sommes en droit de nous poser la question : association de quoi et pourquoi puisque toutes les infractions principales ne sont pas avérées et qu’il n’y a au final aucune preuve ? Certes, nul n’est censé être au-dessus de la loi. Et qu’on aime ou pas Sarkozy, cette sentence représente toutefois un problème notable au regard des grands principes du droit, au premier rang desquels se trouve la présomption d’innocence.
Pour Roland Lombardi, directeur de la rédaction du Diplomate média, « incarcérer un ancien président de la République avant qu’il ne soit jugé en appel, alors qu’il est présumé innocent et qu’il est innocenté pour 3 chefs d’accusation sur 4, cela pose de nombreuses questions sur le malaise de notre démocratie et la partialité de la Justice française. Car cette affaire sent le procès politique à plein nez, une véritable exécution politique ! En tant qu’observateur des relations internationales, je peux reprocher beaucoup de choses à Nicolas Sarkozy, comme le passage en force du traité de Lisbonne contre le résultat d’un référendum, le retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN, « Kouchner à la place du Kärcher », et surtout la guerre en Libye dont nous payons encore les conséquences catastrophiques au Sahel et en Europe… En tant que citoyen, ce qui me gène beaucoup, et le mot est faible, c’est que la juge Nathalie Gavarino, qui vient de condamner l’ancien président avec la plus grande fermeté, sans preuves donc, dans un dossier basé simplement sur un faux document de Médiapart, a été la représentante de l’Union Syndicale des Magistrats (USM), un syndicat de gauche assumé et si bienveillant pour les vrais voyous multirécidivistes… N’oublions pas aussi que cette magistrate fut nommée par François Hollande, qu’elle a également jugé François Fillon et qu’elle avait relaxé François Bayrou en considérant qu’elle ne pouvait pas le condamner « sur le seul fondement d’une hypothèse » ! Et puis, lorsqu’on se souvient que Cahuzac – le ministre socialiste délégué au Budget et chargé de la lutte contre la fraude fiscale fut condamné (avec des preuves, lui !) pour blanchiment d’argent provenant… de fraude fiscale (!) en 2012 – n’a pas passé une seule nuit en prison, lorsqu’un hébergeur d’un terroriste du Bataclan ne prend seulement que 4 ans fermes, qu’un violeur étranger sous OQTF reçoit une peine de 2 ans de prison avec sursis, sans un jour d’incarcération, que dernièrement, des racailles ayant lynché des policiers sont toujours en liberté, il y a de quoi être écœuré ! Depuis quelques heures, beaucoup rappellent la fameuse phrase de Mitterrand (lors de la grave affaire Urba, soi-dit en passant) : « les juges ont tué la monarchie, ils tueront la République »… Alors je ne sais pas si la République est en train de mourir mais en tout cas, aujourd’hui en France, avec une certaine justice, mieux vaut être un vrai délinquant qu’un responsable politique de droite ! Bref, notre système est clairement à bout de souffle ! »
Quoi qu’il en soit, Giuseppe Gagliano revient dans cette tribune sur le fond géopolitique de l’affaire libyenne et pour lui, cette décision de justice ne se limite pas au rappel d’une faute personnelle. Elle rappelle surtout qu’au cœur de ce dossier se cache une contradiction insoutenable : celui qui aurait sollicité l’argent du « Guide » libyen est aussi celui qui, quelques années plus tard, a contribué de manière décisive à sa chute et à l’effondrement de son pays.
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De la lune de miel à la guerre totale
En décembre 2007, Kadhafi fut accueilli à Paris en grande pompe. Sarkozy lui ouvrit les portes de l’Élysée et encouragea son intégration à l’Union pour la Méditerranée. L’image de la tente bédouine plantée dans les jardins de l’hôtel Marigny symbolisait une nouvelle ère de coopération. Mais derrière les sourires officiels circulaient déjà les soupçons : valises de billets, financements dissimulés, et un lien qui allait bientôt se retourner contre son instigateur.
Quatre ans plus tard, en mars 2011, la France changea brutalement de cap. Alors que la révolte contre Kadhafi gagnait en intensité, Paris fut le premier pays à engager ses Rafale contre les forces loyalistes. L’opération Harmattan, conçue dans l’urgence, se voulait la démonstration que la France pouvait agir sans attendre Washington. La résolution 1973 de l’ONU, censée instaurer une simple zone d’exclusion aérienne, fut interprétée comme un feu vert pour une guerre totale. Sarkozy se fit le champion de cette lecture maximaliste, épaulé par le Premier ministre britannique David Cameron.
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Calculs politiques et rivalités européennes
Ce choix n’était pas seulement dicté par des considérations humanitaires. Il obéissait à une addition complexe de calculs. D’un côté, Sarkozy voulait affirmer la puissance militaire de la France et démontrer que l’Europe pouvait exister sur le plan stratégique. De l’autre, il cherchait à contrer l’influence de l’Italie en Libye, où les relations personnelles entre Silvio Berlusconi et Kadhafi, ainsi que les contrats d’ENI, offraient à Rome une position dominante. Enfin, en vue des élections de 2012, Sarkozy espérait renforcer son image d’homme fort et peut-être se protéger de toute menace de chantage sur ses financements électoraux.
Cette logique d’affirmation fut également alimentée par la volonté de réduire la dépendance à l’égard des États-Unis. Barack Obama hésitait, craignant une répétition des fiascos irakien et afghan. Berlusconi, lui, tenta une médiation en proposant un exil à Kadhafi. Mais la détermination française emporta tout. L’OTAN fut contrainte de reprendre l’opération sous son commandement intégré, mais chacun savait que la dynamique avait été imposée par Paris.
Le rôle du Qatar et l’instrumentalisation des révoltes
Un autre acteur, souvent sous-estimé, joua un rôle crucial : le Qatar. Allié économique de la France et soutien déterminé des Frères musulmans, Doha apporta aux rebelles libyens financements, armes et troupes spéciales. Cette implication confirma que la guerre de Libye fut bien plus qu’une confrontation entre Paris et Tripoli. Elle devint un théâtre où se croisaient ambitions régionales, rivalités entre monarchies du Golfe et calculs occidentaux.
La France, persuadée qu’elle contrôlerait l’après-Kadhafi, se retrouva piégée dans une partie beaucoup plus complexe. Car au moment où Tripoli tombait, les fractures s’élargissaient : milices locales incontrôlées, factions islamistes soutenues de l’extérieur, ingérences turques et russes. L’illusion d’une Libye démocratique céda la place à la réalité d’un non-État.
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Une Libye en lambeaux et un Sahel déstabilisé
Treize ans plus tard, le constat est implacable. La Libye est fragmentée entre Tripolitaine et Cyrénaïque, partagée entre deux gouvernements rivaux et des dizaines de milices. Les hydrocarbures, jadis levier de stabilité, ne suffisent plus à reconstruire un État effondré. Le pays est devenu un immense couloir migratoire vers l’Europe et un champ de bataille où s’affrontent, par procuration, Turquie, Russie, Égypte, Émirats et Qatar.
Le chaos libyen a eu des répercussions directes sur le Sahel. Les arsenaux de Kadhafi, dispersés après sa chute, ont alimenté les rébellions touarègues et les groupes djihadistes au Mali, au Niger et au Burkina Faso. La France a dû intervenir militairement dans la région, d’abord avec l’opération Serval en 2013, puis avec Barkhane. Mais ces interventions, loin de stabiliser le Sahel, ont montré que la boîte de Pandore ouverte en Libye continuait de produire ses effets destructeurs.
Le prix d’un désastre géopolitique
La condamnation de Sarkozy apparaît presque comme une ironie du destin. L’homme qui voulait démontrer la grandeur de la France et son leadership européen va désormais dormir en prison, rattrapé par les ombres du passé. Pourtant, il serait injuste de penser qu’il porte seul la responsabilité. L’OTAN, l’Union européenne, les États-Unis, et les monarchies du Golfe ont tous joué un rôle dans cette guerre. Mais Sarkozy fut sans doute celui qui en incarna le visage le plus visible et le plus obstiné.
Le drame, toutefois, dépasse son cas personnel. Ce sont les Libyens qui, treize ans après, paient toujours le prix le plus lourd. Ce sont les pays voisins, plongés dans l’instabilité, qui supportent les conséquences. Ce sont l’Europe et la Méditerranée qui continuent de subir les répercussions migratoires, sécuritaires et économiques d’une décision prise à la hâte.
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Une plaie ouverte pour l’Europe et la Méditerranée
Le cas Sarkozy enseigne une leçon dure mais nécessaire. Détruire une dictature n’est pas nécessairement créer une démocratie. Interpréter abusivement une résolution de l’ONU fragilise le droit international. Et croire qu’une guerre peut rapporter prestige et influence est une illusion dangereuse. La France pensait consolider son rôle en Méditerranée ; elle a contribué à y semer un désordre qui lui échappe.
La justice française a clos un dossier en condamnant, peut-être abusivement un ancien président. Mais elle n’a pas refermé la plaie libyenne. Car au-delà du destin personnel de Nicolas Sarkozy, c’est une région entière qui reste marquée par les conséquences de ses choix. Et le paradoxe demeure : un homme paiera de sa liberté, mais la Libye, elle, continue de payer de sa vie quotidienne le prix d’une guerre qui aurait pu être évitée.
Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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