TRIBUNE – Trois diplomates en quête d’auréole 

TRIBUNE – Trois diplomates en quête d’auréole 

Mensonge en politique
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Jean Dasprypseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques

« C’est pas parce qu’on a rien à dire qu’il faut fermer sa gueule ». Certains jeunes et fringants diplomates français gagneraient à l’évidence à méditer cette maxime frappée au coin du bon sens de Michel Audiard. Nous pensons aux Sieurs Bassem Aly Youssef (affecté à la direction générale des affaires politiques et de sécurité), Michael Li (diplomate en poste en Russie) et Luc Pierron (diplomate en poste au Sénégal) à qui Le Monde ouvre sa page « Idées » afin qu’ils nous livrent leurs profondes réflexions sur l’état de la diplomatie française en l’an de grâce 2026[1]. En un mot, la substantifique moëlle de leur jus de crâne. On l’aura compris, cet exercice à six mains, c’est du sérieux. Cela va décoiffer dans le landernau diplomatique et au-delà ! En examinant de près la prose de ces Messieurs, l’on parvient à un double constat, celui de l’inconséquence de la démarche en tant que telle mais, aussi et surtout, celui de l’indigence du raisonnement.

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L’inconséquence de la démarche 

Ce madrigal appelle quelques remarques tenant à son objet même. Nous n’en retiendrons que trois pour la commodité de l’exposé.

La première remarque, qui s’impose à toute personne au fait des arcanes de la Fonction publique française, est que cette tribune pose problème au regard de la sacro-sainte obligation de réserve. En effet, l’obligation de réserve contraint le fonctionnaire, à qui la liberté d’expression est garantie, d’observer une retenue dans l’expression de ses opinions, notamment politiques (par exemple propos violents ou injurieux)[2]. Cette obligation ne figure pas dans la loi, elle est appréciée par le juge administratif[3]. Ce texte entre-t-il ou pas dans le périmètre de ce qu’autorise la loi ? La question mérite d’être posée dans la mesure où les trois diplomates mettent sérieusement en cause l’action diplomatique conduite par le Ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot et, au-delà, la pertinence de l’action extérieure du Président de la République. L’emploi des termes « l’éparpillement devient une vulnérabilité silencieuse, elle affaiblit l’expertise, réduit l’initiative, et finit par transformer l’universalité en réflexe hérité par l’inertie », « d’absence d’une programmation diplomatique inscrite dans la durée », « d’artisanat diplomatique », n’est ni neutre, ni anodin. Affaire à suivre.

La deuxième remarque porte sur le « courage » de ces trois illustres diplomates. L’on pourrait rappeler à leur intention la célèbre répartie de Jean-Pierre Chevènement lancée le 2 février 1983 à l’issue d’un Conseil des ministres : « Un ministre, ça ferme sa gueule ; si ça veut l’ouvrir, ça démissionne ». S’ils sont mécontents – et ils ont vraisemblablement des raisons de l’être -, nos trois Don Quichotte devraient démissionner de la Fonction publique afin de renforcer leur main. Autrement, leur philippique ne restera que comme un simple coup d’épée dans l’eau diplomatique trouble. Il est vrai que le courage n’est pas dans l’ADN de la Maison des Bords de Seine comme l’a amplement montré le conformisme de la cohorte diplomatique sous le régime de Vichy[4].

La troisième remarque ramène à des considérations plus générales. Jamais, nos trois mousquetaires n’évoquent la disparition du corps diplomatique au début de l’année 2022 voulu et décidée par Jupiter 1er. Ils se contentent d’évoquer « le risque d’une moindre profondeur d’expertise, donc moins d’endurance ». Pourquoi une telle pudeur de gazelle ? Ne sont-ils pas au fait de cette réforme mortifère pour le Quai d’Orsay qui noie les diplomates dans le corps interministériel des administrateurs de l’État ? Par ailleurs, ils font mention, en fin de leur tribune de « La conférence des ambassadrices et des ambassadeurs … confirme que la diplomatie française tient encore souvent au prix d’un engagement remarquable ». Cette affirmation porte en elle sa propre contradiction. Si la diplomatie française tient, c’est donc qu’il n’y a aucun problème et que leur pseudo-démonstration n’a pas lieu d’être. Pourquoi, lors de ce grand raout, nos excellences à plume blanche n’ont-elles pas manifesté leur mécontentement auprès du principal responsable de la situation actuelle qu’elles avaient en face d’elles ? Elles ont préféré applaudir, copieusement et comme un seul homme, le Mozart de la diplomatie. C’est donc que tout va très bien Madame la Marquise dans le royaume du Quai des Brumes.

Plus grave encore, à nos yeux, cette tribune dénote quelques graves lacunes conceptuelles de la part de nos trois diplomates intrépides.

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L’indigence du raisonnement 

Ce madrigal dénote quelques lacunes graves sur l’action extérieure. Nous n’en retiendrons que trois pour la commodité de l’exposé.

La première lacune tient à l’ignorance de la différence entre politique étrangère (ce terme n’est jamais utilisé !) et diplomatie. Comme le souligne si justement Gabriel Robin, ambassadeur de France dignitaire, l’un des diplomates les plus brillants de sa génération, avec le sens de la formule percutante qui la caractérise : « Une politique étrangère vaut par la cohérence de son dessein, une diplomatie par l’agilité de ces mouvements ». Et, c’est là que le bât blesse dans l’approche des questions internationales par Emmanuel Macron. Comme nos trois Pieds Nickelés, le Président de la République ignore la différence fondamentale entre politique étrangère et diplomatie. Celle que l’on apprenait sur les bancs des universités, des instituts d’études politiques de France et de Navarre sans parler des couloirs feutrés du Quai d’Orsay. La première peut être assimilée à la stratégie, au temps long du paquebot France. La seconde à la tactique, au temps court, à la route de ce même navire pour l’adapter aux évènements inattendus. De cette confusion découle la faiblesse du raisonnement de nos Talleyrand au petit pied qui évoquent « une action extérieure qui reste pilotée à court terme … ». Tout est dans tout, malheureusement.

La deuxième remarque tient à la situation financière catastrophique de notre pays[5] sans parler du reste (insécurité croissante, immigration incontrôlée[6], refus de l’autorité …) dans un monde en totale recomposition[7]. Comment continuer à chevaucher des chimères comme le font nos éditorialistes de pacotille dans pareil contexte ? ils oublient que la France ne peut plus prétendre jouer dans la cour des grands alors qu’elle est l’homme malade de l’Europe et nos partenaires ne se privent pas de nous le faire savoir. Elle veut voyager en première classe avec un billet de seconde. Ce n’est pas avec les rustines que proposent notre trio chic et choc que la situation s’améliorera dans un avenir prévisible. Le mal est plus profond et les causes de l’affaissement constant de la diplomatie française se trouvent au 55 rue du Faubourg Saint-Honoré, demeure de la République occupée par un certain Emmanuel Macron depuis mai 2017. Or, curieusement, l’homme n’est jamais mentionné dans le poulet du Monde. Pourquoi ? Nos redresseurs de tort l’ignorent-ils ? Si tel est le cas, c’est qu’ils sont sourds et aveugles. S’ils le savent, pourquoi ont-ils omis de le mentionner ? Si tel est le cas, c’est qu’ils sont pleutres ou opportunistes. 

La troisième lacune tient à la comparaison hasardeuse faite avec la Loi de programmation militaire évoquée dans le texte. Comme son nom l’indique, cette approche est purement indicative et non contraignante, surtout dans notre pays. Le général Pierre de Villiers, ancien CEMA, l’a parfaitement relevé dans ses deux ouvrages : « Servir » en 2017 et « Pour le succès des armes de la France » en 2025. La LPM s’apparente le plus souvent au jeu de bonneteau que pratique à merveille les petits marquis de Bercy pour combler au jour le jour les déficits. Prendre cet exemple comme modèle pour la diplomatie française à la dérive relève à tout le moins de la candeur ou de l’inconséquence qui force le respect ! Encore une méconnaissance des réalités politico administratives de notre pays qui est impardonnable pour des diplomates du calibre de nos trois héros de la diplomatie française du XXIe siècle.

Et nous pourrions allonger la liste des errements et des erreurs de nos hauts fonctionnaires à la petite semaine qui auraient gagné à se dispenser de pondre un tel bibelot d’inanité sonore pour éviter de se ridiculiser outre mesure. Comme le rappelle si justement Pascal dans ses « Pensées », « Le ridicule est l’ennemi de la raison, mais il ne tue pas ».

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Indignez-vous ![8]

« Parler pour ne rien dire et ne rien dire pour parler sont les deux principes majeurs et rigoureux de tous ceux qui feraient mieux de la fermer avant de l’ouvrir » (Pierre Dac)Les grands cris d’orfraie sur la diplomatie française qui se déliterait relèvent d’une forme grave de myopie. Il est regrettable que le quotidien de référence du boboland parisien ouvre ses colonnes à ce trio improbable de diplomates à la petite semaine alors que feu le corps diplomatique français dispose encore de quelques bons esprits qu’honore leur discrétion. En effet, nos oracles de la géopolitique mondiale seraient bien inspirés de retourner à leurs chères études pour combler leurs immenses lacunes conceptuelles sur le périmètre de l’action internationale de notre Douce France. Cela leur ferait le plus grand bien ! En dernière analyse, en plagiant Luigi Pirandello, cette mauvaise farce pourrait s’intituler « Trois diplomates en quête d’auréole » !

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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur


[1] Bassem Aly Youssef/Michael Li/Luc Pierron, La diplomatie française reste pilotée à court terme, sans programmation, Le Monde, 28 janvier 2026, p. 28.

[2] Clément Le Foll, Le Conseil d’État ouvre une procédure disciplinaire contre Arno Klarsfeldwww.mediapart.fr , 27 janvier 2026.

[3] https://www.vie-publique.fr/fiches/20259-quels-sont-les-devoirs-des-fonctionnaires#:~:text=l’obligation%20de%20r%C3%A9serve%20contraint,appr%C3%A9ci%C3%A9e%20par%20le%20juge%20administratif.

[4] Isabelle Richefort/Jean Mendelson (introduction par Georges-Henri Soutou, de l’Institut), 1943. L’année du choix pour les diplomates, Direction des archives du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères/École nationale des chartes/Comité des travaux historiques et scientifiques, 2024.

[5] Robin Richardot, Les amères leçons des mois de débats, Le Monde, 29 janvier 2026, p. 8.

[6] Julia Pascual, Les flux réguliers d’immigration en hausse en 2025, Le Monde, 29 janvier 2026, p. 11.

[7] Gilles Paris, L’heure du désalignement, Le Monde, 29 janvier 2026, p. 29.

[8] Stéphane Hessel, Indignez-vous !, Rue de l’échiquier2010.


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