TRIBUNE – La (dé)civilisation de l’homme seul (PARTIE 2)

TRIBUNE – La (dé)civilisation de l’homme seul (PARTIE 2)

La (dé)civilisation
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Julien Aubert

Suite de la Partie 1

La globalisation financière et le capitalisme contemporain ont valorisé l’homo economicus rationnel, autonome, mobile, détaché de tout ancrage communautaire qui pourrait contrarier sa disponibilité pour le marché. Mais cette rationalité économique a fini par coloniser tous les domaines de l’existence : la capacité à gagner de l’argent est devenue le seul étalon de réussite sociale.

Toute discipline, tout habitus social est désormais jugé au regard de sa bonne intégration dans le système économique. Étudier le latin ou le grec ? « Ça ne sert à rien. » Aller à la messe, participer à une chorale, militer dans une association ? « C’est du temps perdu. » Nous sommes entrés dans une logique consumériste et productiviste où toute activité doit se justifier par son utilité immédiate, mesurable, monnayable. Les structures qui produisaient du lien social sans rendement économique — rituels religieux, pratiques culturelles, engagement associatif — ont été progressivement délégitimées, non par décret mais par érosion silencieuse. Ce que Gauchet appelle la « sortie de la religion » ne signifie pas la disparition de la religion dans la conscience individuelle, mais la fin de son empreinte sociale, de son rôle dans le façonnement des repères collectifs.

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Ces évolutions s’inscrivent par ailleurs dans un contexte économique qui les amplifie. La précarisation du travail (multiplication des CDD, intérim, micro-entrepreneuriat) empêche l’inscription dans des collectifs professionnels stables. La mobilité géographique imposée par le marché du travail brise les ancrages locaux. Le coût prohibitif du logement dans les métropoles repousse l’âge de la fondation d’un foyer et contraint à des formes d’habitat solitaire. L’urbanisme moderne lui-même, pensé pour l’automobile et le commerce, a souvent détruit les lieux de sociabilité spontanée : cafés de quartier, places publiques, commerces de proximité.

À cela s’ajoute la révolution numérique, dont j’ai déjà parlé : les réseaux sociaux créent l’illusion du lien tout en substituant des interactions superficielles aux relations profondes. Le temps d’écran remplace progressivement le temps relationnel. Comme l’a montré Sherry Turkle dans « Alone Together » (2011), nous sommes « ensemble mais seuls », constamment connectés mais rarement présents.

En France, ces problèmes sont traités de manière éparse par l’État : politique du logement, politique sociale, politique familiale, politique de la ville, éducation nationale, intérieur… Chaque ministère gère un fragment du malaise sans en saisir la cohérence globale. En liant ces trois phénomènes — solitude structurelle, explosion des addictions, violences de décivilisation —, je m’interroge : la dissolution des structures séculaires d’encadrement de l’homme ne nécessiterait-elle pas une « politique de civilisation » ?

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Par cette expression, je ne désigne pas de grands programmes étatiques ou des transferts sociaux supplémentaires. On ne décrète pas la solidarité par en haut. On ne légifère pas l’affection. Une politique de civilisation consisterait plutôt à créer les conditions pour que renaisse, par en bas, la communauté humaine et les sentiments naturels de l’homme pour l’homme — la bienveillance, l’empathie, la sollicitude, toutes ces dispositions qui échappent à la rationalité économique et que notre époque a marginalisées.

Cela suppose de résister à l’utilitarisation du vivant, à cette logique qui juge toute activité à l’aune de sa rentabilité. Cela suppose de redonner une légitimité aux pratiques qui tissent du lien sans produire de valeur marchande : les rituels collectifs, les engagements associatifs, les solidarités de voisinage, les transmissions culturelles. Non par nostalgie d’un passé révolu, mais parce que l’homme reste un animal social dont la santé mentale et la stabilité dépendent de l’inscription dans des structures d’appartenance.

La question n’est pas de savoir si l’État doit « inciter à l’amour » — ce serait absurde. Elle est de savoir s’il peut cesser de démanteler systématiquement, au nom de l’efficacité économique, les cadres qui permettent à cet amour d’exister.​​​​​​​​​​​​​​​​

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