TRIBUNE – Trump le Viking

Trump le Viking
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Raphaëlle Auclert

Cet article est dédié à la mémoire du Professeur Régis Boyer (1932-2017)

Le récent raid américain sur Caracas ne laisse pas de susciter les réactions les plus extrêmes, allant parfois de l’enthousiasme à, beaucoup plus souvent, la stupeur et l’indignation. Il est vrai que l’ordre mondial de Yalta nous avait habitués depuis 80 ans à une observation plus sage du protocole et du droit international en général. Pour autant, à considérer des temps plus lointains, ce n’est certainement pas une première.

En effet, l’histoire n’est-elle pas peuplée de furieux guerriers semant le chaos sur leur passage, que l’on pense aux barbares de nos contrées, tels les Vandales, ou bien à des spécimens plus orientaux à l’instar de Gengis Khan ou de Mamaï ? Mais parmi cette galerie de personnages, les plus proches du locataire de la Maison Blanche semblent être les Vikings, avec lesquels il partage des traits spécifiques sur lesquels nous reviendrons ici.

Ironie de l’histoire, lors de la première élection de Donald Trump, un généalogiste russe, Alexeï Nilogov, avait établi de manière avérée des liens du sang entre le président américain et Riourik, un Viking du IXème siècle, le premier prince de Novgorod et le fondateur du proto-Etat qui deviendrait la Moscovie puis l’empire russe ![1] A vrai dire, peu importe que cette filiation soit charnelle ou seulement spirituelle, sa simple existence est pour nous riche d’enseignements.

Pour nous guider dans cette exploration, qui de mieux que Régis Boyer, professeur de langues et civilisation scandinaves à la Sorbonne et à qui l’on doit une centaine d’ouvrages et traductions consacrés aux royaumes du nord et autres vikingueries. Véritable puits de science, il maniait, en sus des langues scandinaves actuelles, le vieil islandais, la langue des sagas. Il s’agit un dialecte du vieux norrois, l’équivalent pour nous du latin et la langue commune des Vikings. Il a notamment publié une traduction commentée de La Saga de Harald l’impitoyable,[2] un texte du XIIIème siècle où un épisode n’est pas sans évoquer les récents événements :

Les cœurs tremblent de crainte

Une flotte de guerre longe les côtes (…)

Nous avons jeté l’ancre

Dans le Gordnarfjord

Pendant que les Gerd (femmes) de lin vêtues

Bercent leurs maris de leurs chants.

Au-delà du clin d’œil à l’intrusion de la Delta force qui tira nuitamment le président Maduro et son épouse de leur sommeil, passons en revue les points communs qui rapprochent Donald Trump des Vikings, toujours en nous éclairant des lumières de Régis Boyer.[3]

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Une tactique : le coup de main

Les Vikings étaient des adeptes du raid éclair ou strandhögg, littéralement une descente rapide sur la rive (strönd) pour y porter un grand coup (högg). L’effet de surprise, souvent facilité par des agents sur place, était ici crucial pour compenser leurs faibles effectifs et repartir prestement avec leur butin. Les cibles principales de leurs rapines étaient justement les habitants eux-mêmes, qui alimentaient un vaste et juteux trafic d’esclaves. Comment ne pas y voir une ressemblance avec la capture de Maduro par la Delta Force déployée le 3 janvier à Caracas, et dont la devise est « Surprise, Vitesse et Violence de l’action » ? En outre, s’ils ne se distinguaient guère des combattants classiques par leur équipement, l’arme absolue des Vikings était leur bateau, remplacé pour les besoins de l’opération « Absolute Resolve » par un hélicoptère.

Un attribut : le bateau

Le président américain partage avec les Vikings leur fascination pour les navires. Comme le rappelle Régis Boyer, « le Viking, c’est son bateau » (qui, au passage, ne s’est d’ailleurs jamais appelé un drakkar mais un knörr ou un skeid). En raison de l’omniprésence de l’eau dans leurs contrées (mer, rivières, marécages) et de la dispersion de l’habitat, les Vikings ont très tôt développé des transports par voie d’eau, « une sorte de condition de survie » selon l’universitaire. Cette passion n’est pas sans rappeler l’annonce le 23 décembre dernier par Trump du lancement de la construction du cuirassé de guerre qui portera son nom, le Trump Class USS Defiant, et se veut « le plus grand de l’histoire et du monde ». En outre, ce goût prononcé des Vikings pour les bateaux s’expliquait aussi par la possibilité qu’ils offraient de pratiquer des activités mercantiles fructueuses.

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Une vocation : the Art of the Deal

Les Vikings ont été avant tout de « remarquables commerçants », souligne Régis Boyer. La cause principale tient au fait que, dans les étendues glacées du nord marquées par de longues nuits, à part les forêts et la pêche, la seule ressource était le commerce. Ces marchands, avant tout de luxe en raison des capacités réduites de leurs bateaux, ont ainsi fonctionné en tant que tels pendant des siècles, en particulier du IX au XIème. Disposant de comptoirs, d’itinéraires et d’agents, ils ont commercé avec tout l’Occident, avec les Arabes et les Grecs. Les archéologues ont même retrouvé la balance utilisée par le Viking pour peser l’argent haché (sa monnaie d’échange… et pour cause, fruit de ses rafles) et un étrange « portefeuille à cases » en bois qui servait à ranger les différentes monnaies ayant cours en Europe à l’époque : une préfiguration de Wall Street ? Quoi qu’il en soit, toute la carrière de Trump est un hymne à l’art de vivre des Viking. Son appétit de bâtisseur s’apparente à une conquête permanente de nouveaux territoires ; celle d’un Viking non plus sur mer mais sur terre. Quant à son Art de la négociation,[4] avec sa morale implacable appelant à toujours se venger de celui qui nous a offensé, c’est un véritable manuel de business viking.

Un objectif : la captation des richesses

Le but des Vikings était d’acquérir des richesses par tous les moyens possibles : le négoce, le pillage si le rapport de forces leur était favorable, le mercenariat ou l’installation à demeure. Partant, il apparaît évident que l’annonce par les Etats-Unis de leur « prise de contrôle du Venezuela », à commencer bien sûr par l’exploitation de leurs immenses réserves de pétrole, s’inscrit parfaitement dans cette logique de prédation. Sans évoquer même l’expérience accumulée dans ce domaine par les Etats-Unis depuis 1945 qui a fait d’eux la première puissance mondiale.

Dans son intervention devant le Conseil de sécurité de l’ONU réuni en session d’urgence ce 5 janvier, l’économiste américain de renom Jeffrey Sachs comptabilisait la bagatelle de 70 opérations visant à un changement de régime attribuées aux Etats-Unis entre seulement 1947 et 1989. Selon lui, ces manœuvres recouraient à la force, aux actions subversives et aux manipulations politiques et cette fâcheuse habitude n’a pas été abandonnée avec la fin de la Guerre froide. Sachs a ensuite alerté son auditoire contre les embardées hégémoniques américaines et leurs inévitables retombées anarchiques sur l’ensemble du monde. Dans la foulée, il a lancé un appel à la défense de la Charte de l’ONU et du droit international. Mais ce vieux soldat, vétéran de 1945, peut-on encore seulement le sauver ?

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Des guerriers à l’ère des turbulences

En dépit des réquisitoires chagrins des juristes et dirigeants contre ce viol manifeste et décomplexé de toutes les règles possibles, il est important de comprendre que le raid de Caracas se situe, pour ainsi dire, au-delà du bien et du mal, du permis et du défendu. Il est avant tout inscrit dans l’histoire, adoptant selon nous un mode d’action rendu possible – Trump dirait necessary – par l’intermède que nous vivons en ce moment. Il s’agit bien d’un épisode de turbulences entre deux ordres mondiaux, l’ordre de Yalta et le prochain. L’âge d’or des Vikings, du reste, entre 800 et 1050, a émergé lui aussi à la faveur de royaumes affaiblis (Boyer parle d’un « Occident hébété », une appellation qui sied étonnamment bien à l’Union européenne de 2025 !), avant de s’évanouir sous la pression de la christianisation des pays scandinaves et l’arrivée à leur tête de rois forts, contraignant les « rois de mer » à leur prêter allégeance et à leur verser des impôts sur leur butin.

Bref, s’indigner est ici vain, tant les paroles plongent dans des standards d’une époque désormais révolue. En vérité, les principes juridiques et moraux de 1945 sont devenus obsolètes. Regretter cette situation ne la changera pas ; les pleureuses se condamnent simplement à sortir de l’histoire.

Quand le monde des Vikings fait consensus

L’important maintenant est de percevoir quel nouveau monde émerge devant nous. Et ses nouveaux principes dépendront pour beaucoup du consensus forgé entre les trois grandes puissances mondiales, donc de l’attitude des deux rivaux chinois et russe. Or, ces derniers ont clairement approuvé l’opération « Absolute Resolve », suscitant des situations incongrues voire impensables il y a encore quelques mois : le média chinois d’État Global Times[5] félicitait la CIA pour son exploit militaire, tandis que le toujours acerbe Medvedev, suggérait joyeusement d’emboiter le pas aux Américains en kidnappant le chancelier allemand ![6] Et malgré une condamnation de façade ferme de la part du gouvernement chinois, pour celui-ci la menace de nouveaux droits de douanes américains (frisant déjà les 50%!) est jugée plus inquiétante que la perte d’un allié idéologique, d’autant que le pétrole de Caracas ne représente que 4% de ses importations. Même attitude de la part de la Russie, où la conclusion d’un compromis avec Washington pour mettre fin à la guerre en Ukraine est prioritaire sur toute autre alliance.

Ainsi va la marche du monde, se réorganisant selon les règles d’une doctrine Monroe à géométrie variable, tantôt américaine, chinoise ou russe, et ouvrant la voie à un partage de la planète en grandes zones d’influence. Une tendance esquissée néanmoins depuis un certain temps déjà : en 2019, Fiona Hill, ancienne conseillère de Trump à la sécurité, évoquait lors de son audition devant le Congrès un souhait des Russes de procéder à une forme de troc (swap arrangements) entre le Venezuela et l’Ukraine.[7]

De manière plus générale, le succès du modèle des sociétés militaires privées (SMP), utilisées comme un instrument d’influence privilégié par un nombre croissant de pays depuis une décennie, notamment en Ukraine ou en Afrique, atteste de ce recours quasi-unanime aux Vikings des temps modernes. Furtifs et efficaces, ils permettent d’étendre le domaine de la puissance des États en mettant la communauté internationale devant le fait accompli, là où la bureaucratie de l’Ancien monde aurait failli, entravée qu’elle est par ses contradictions et ses inerties. Ainsi, les Vikings tranchent le nœud gordien de la diplomatie actuelle. Et Trump le Viking n’a aucune intention d’en rester là.

Après le Venezuela, le Groënland

A peine le président vénézuélien était-il arrivé dans ses geôles new-yorkaises, que le commanditaire de son enlèvement défiait déjà ses prochaines victimes ; qu’il s’agisse des Cubains, promis selon lui à « bientôt aller au tapis », ou bien du Groënland qui n’aurait, toujours d’après Trump, que ses chiens de traîneau pour se défendre. Et le Premier ministre groenlandais Jens Frederik Nielssen peut bien s’égosiller après les propos conquérants du président américain revendiquant qu’il « [leur] fallait le Groenland », les Danois ont beaucoup de souci à se faire. Pour le Groënland l’histoire, ou plutôt la saga de Trump l’impitoyable, a déjà été écrite il y a bien longtemps !

L’année suivante tu levas

Des troupes dans le beau pays;

Les vagues déferlaient sur les nefs;

La flotte superbe labourait la mer;

Les bons bateaux montaient les vagues bleues;

Les Danes étaient mal en point;

Ils apercevaient les bateaux

Chargés de guerriers sur la mer.

La Saga de Harald l’Impitoyable, chapitre 32 « Du raid de Harald en Danemark »


[1] Paul Goble, “Does Trump Know He is a Descendant of a Founder of Russian State?”, //  Estonian World Review, 13 novembre 2016, https://eesti.ca/does-trump-know-he-is-a-descendant-of-a-founder-of-russian-state/article48683

[2] Régis Boyer, La saga de Harald l’impitoyable, traduction et présentation, Paris: Payot 1979, pp. 56 et 68.

[3] Régis Boyer, Les Vikings, Le Cavalier Bleu, 2002, pp. 38-42.

[4] Donald Trump, Tony Schwartz, The Art of the Deal, Random House, 1987.

[5] Un expert militaire chinois estime que « l’unité de la Force Delta sont des opérateurs d’élite expérimentés », « Chinese military affairs experts analyze US strikes in Venezuela and operation to capture Maduro », Gobal Times, 3 janvier 2026, https://www.globaltimes.cn/page/202601/1352145.shtml

[6] «Après la capture de Nicolás Maduro, Dmitri Medvedev n’exclut pas que la Russie enlève Friedrich Merz», Euronews, 5 janvier 2026, http://fr.euronews.com/2026/01/05/apres-la-capture-de-nicolas-maduro-dmitri-medvedev-nexclut-pas-que-la-russie-enleve-friedr

[7] « Russia Once Offered US Control of Venezuela for Free Rein in Ukraine », The New York Times, 5 janvier 2026, https://www.nytimes.com/2026/01/06/world/americas/russia-us-venezuela-ukraine.html.

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