
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Donald Trump est un homme de contradictions, un funambule qui danse entre promesses et trahisons, un populiste qui parle de paix tout en serrant des mains couvertes de poudre à canon. Quand il s’agit du complexe militaro-industriel – cet enchevêtrement de pouvoir fait de généraux, d’industries d’armement et de dollars publics – le magnat du Queens offre un spectacle digne d’un drame shakespearien : un mélange d’accusations, de caresses et d’ambiguïtés qui laisse chacun se demander s’il est un rebelle ou une marionnette.
À près de trois mois du début de son second mandat, avec la trêve dans la mer Noire du 25 mars 2025 tout juste signée, il est temps de regarder au-delà de la rhétorique et de comprendre ce qui lie vraiment Trump à cette machine de guerre que Dwight Eisenhower, en 1961, avait qualifiée de menace pour la démocratie américaine.
Un rebelle contre les « faucons » ?
Trump adore se présenter comme l’outsider qui défie le système, le cavalier solitaire prêt à « expulser les bellicistes » et à « nettoyer le complexe militaro-industriel ». Il l’a crié haut et fort lors d’un meeting en septembre 2024 dans le Wisconsin : « Des missiles à 2 millions de dollars pièce, voilà pourquoi ils adorent les faire pleuvoir partout. Moi, je n’ai pas déclenché de guerres, je vais les arrêter. » Un discours qui semble tout droit sorti d’un film d’Oliver Stone, avec le milliardaire dans le rôle du héros anti-establishment. Et certains y ont cru : une partie de son électorat populiste, lassée des guerres sans fin en Irak et en Afghanistan, voit en lui un messie de la paix, un homme qui ose dire ce que d’autres murmurent dans les couloirs de Washington.
Mais derrière ces mots se cache une réalité plus trouble. Trump n’est pas un pacifiste armé d’une guitare, prêt à chanter Give Peace a Chance. C’est un pragmatique, un homme d’affaires qui sait flairer le vent et chevaucher la vague. Pendant la campagne de 2016, il a martelé son opposition à la guerre en Irak – « un désastre », disait-il – et promis de ramener les soldats chez eux. Pourtant, une fois au pouvoir, son premier mandat (2017-2021) a été une ode au complexe militaro-industriel, une cour assidue déguisée en critiques sporadiques. Il a gonflé le budget du Pentagone au-delà des 700 milliards de dollars par an, un record historique, se vantant d’avoir « reconstruit » une armée que, selon lui, Obama avait laissé à l’abandon. Il a créé la Space Force, une nouvelle branche des forces armées qui ressemble davantage à un cadeau aux entrepreneurs de la Silicon Valley – comme SpaceX d’Elon Musk – qu’à une nécessité stratégique.
Un mariage de convenance
La relation entre Trump et l’industrie des armes est un mariage de convenance, avec lune de miel et disputes publiques incluses. Prenons son premier voyage à l’étranger en tant que président, en mai 2017, en Arabie saoudite. Là, Trump a orchestré un méga-contrat de vente d’armes de 110 milliards de dollars, avec Lockheed Martin en tête pour fournir des systèmes antimissiles THAAD à 15 milliards. Pour sceller l’accord, Jared Kushner, le gendre omniprésent, a personnellement appelé Marillyn Hewson, PDG de Lockheed, pour négocier une ristourne et impressionner les Saoudiens. Loin de « nettoyer les profiteurs de guerre », Trump était leur meilleur commercial.
Et quand le régime saoudien a assassiné Jamal Khashoggi en 2018, Trump a défendu ces ventes d’armes avec un aplomb désarmant : « Nous ne pouvons pas perdre ces emplois, sinon la Chine et la Russie prendraient notre place. » Il a gonflé les chiffres – évoquant « 500 000 emplois » en jeu, alors que les analystes tablaient sur 50 000 au maximum – mais le message était limpide : le business prime sur tout. Sous son mandat, les ventes d’armes à l’étranger ont grimpé à 55,6 milliards de dollars en 2018, contre 33,6 milliards la dernière année d’Obama.
Ses secrétaires à la Défense ? Une parade d’initiés de l’industrie : Jim Mattis, ancien membre du conseil de General Dynamics ; Patrick Shanahan, ex-dirigeant de Boeing ; Mark Esper, ancien lobbyiste vedette de Raytheon. Une porte tournante qui ferait pâlir Eisenhower. Et puis il y a l’F-35, le programme militaire le plus coûteux de l’histoire (1 700 milliards de dollars) : Trump l’a critiqué en campagne pour ses coûts exorbitants, mais une fois élu, il l’a encensé, allant jusqu’à dire – à tort – qu’il était « invisible ». Un amour-haine qui sent l’hypocrisie à plein nez.
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Les contrastes : Rhétorique contre réalité
Pourtant, les conflits de Trump avec le complexe militaro-industriel ne sont pas pure fiction. Il y a un fond de vérité dans ses accusations. En septembre 2020, après un article de The Atlantic l’accusant d’avoir traité les soldats tombés de « perdants » et « d’idiots », Trump a pointé du doigt les chefs du Pentagone : « Ils ne m’aiment pas parce qu’ils veulent des guerres pour faire plaisir aux entreprises de bombes. » Une sortie qui a fait sensation, invoquant le spectre d’Eisenhower. Et ce n’était pas la première fois : durant son mandat, il s’est souvent heurté aux généraux, comme lorsqu’il a ordonné le retrait de Syrie en 2018, déclarant l’État islamique « vaincu » contre l’avis de ses conseillers militaires.
Ces épisodes révèlent une tension réelle : Trump, avec son ego démesuré, supporte mal d’être contredit par les « uniformes ». Son obsession du contrôle l’a poussé à voir les hauts gradés comme un obstacle, une élite qui ne comprend pas son « génie ». Mais cette rébellion est plus personnelle qu’idéologique. Il n’a jamais vraiment coupé le cordon avec l’industrie des armes : il a juste essayé de la plier à ses fins. L’impeachment de 2019, lié au blocage des aides militaires à l’Ukraine pour obtenir des faveurs politiques, en est la preuve éclatante : Trump ne voulait pas stopper le flux d’armes (les missiles Javelin), il voulait juste s’en servir comme levier pour ses jeux de pouvoir.
Le second mandat : Musk et le nouveau visage de la guerre
Aujourd’hui, en 2025, le décor a changé. Le second mandat de Trump s’ouvre avec un allié encombrant : Elon Musk, nommé « tsar de l’efficacité » du gouvernement. Musk, avec SpaceX et Tesla, incarne la nouvelle frontière du complexe militaro-industriel : fini les seules bombes et chars, place aux satellites, drones et technologies spatiales. SpaceX a déjà lancé des satellites militaires et fourni Starlink à l’Ukraine, un système que Trump pourrait promouvoir pour son hypothétique « dôme doré », un bouclier antimissile futuriste annoncé dans son discours au Congrès le 4 mars 2025.
La trêve dans la mer Noire – un accord fragile entre Russie, Ukraine et États-Unis – pourrait être un test décisif. Trump se vante d’avoir « mis fin à la guerre », mais les critiques y voient une aubaine pour l’industrie : une paix temporaire n’arrête pas la course aux armements, et des entreprises comme Lockheed et Northrop Grumman anticipent déjà des contrats pour renforcer les défenses ukrainiennes ou européennes. Musk, avec ses intérêts colossaux, pourrait pousser Trump vers une militarisation high-tech, bien loin de la rhétorique anti-guerre mais parfaite pour son ego d’« homme du futur ».
Un jeu dangereux
Alors, qui est Trump dans cette histoire ? Un croisé contre les « bellicistes » ou leur complice réticent ? La vérité se trouve entre les deux, comme toujours avec lui. Il a flirté avec le complexe militaro-industriel, le nourrissant de dollars et de faveurs, tout en le piquant, plus par vanité que par principe. Ses conflits – réels ou théâtraux – n’ont jamais remis en cause le cœur du système : le profit.
À 78 ans, Trump joue un jeu périlleux : il veut entrer dans l’histoire comme le président de la paix, mais son passé et ses alliés laissent présager un avenir de guerres plus technologiques, pas moins fréquentes. Eisenhower l’avait prédit : le complexe militaro-industriel ne se combat pas avec des mots, mais avec des actes. Et les actes, jusqu’ici, disent que Trump est plus un client qu’un ennemi. Dans cette danse de miroirs, le magnat risque de trébucher, entraînant avec lui une Inde – et un monde – qui observent avec anxiété son prochain pas.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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