
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Entre mai et juin 2022, l’armée ukrainienne semblait au bord de l’effondrement : une grande partie de son équipement lourd avait été perdue, et le président Zelensky lui-même reconnaissait que Kiev était désormais entièrement dépendante de l’aide occidentale. C’est alors qu’un saut technologique sans précédent a eu lieu. Et ce ne fut pas seulement l’œuvre du Pentagone, mais celle d’une alliance informelle entre industries privées, technologies civiles reconverties et nouveaux acteurs géopolitiques. À leur tête : Elon Musk.
Le premier levier décisif fut Starlink, le système satellitaire développé par SpaceX. Conçu pour connecter les zones rurales à internet, il a été converti en infrastructure militaire à très faible latence, assurant la continuité des communications militaires ukrainiennes, même dans les zones les plus compromises du pays. C’est Starlink qui a permis de relier les systèmes de commandement ukrainiens à la vaste constellation de capteurs, drones et satellites fournis par l’OTAN et les États-Unis. Sans Starlink, des plateformes comme DELTA – le système de conscience situationnelle développé avec l’OTAN – seraient restées aveugles.
Opérationnel dès août 2022, DELTA est alimenté par un flux constant de données : drones civils, capteurs militaires, imagerie satellite, interceptions électroniques centralisées au commandement de Wiesbaden. Toutes ces informations sont géolocalisées en temps réel et visualisées sur des cartes dynamiques accessibles sur le terrain, via la connectivité assurée par Starlink. Le commandement ukrainien peut ainsi “voir” le champ de bataille en direct, jusqu’à la précision d’une cible unique.
À ce dispositif est venu s’ajouter un autre acteur non étatique : Palantir Technologies, société américaine financée à l’origine par la CIA. Sa plateforme AIP – Artificial Intelligence Platform – est mise à disposition de l’Ukraine à partir de juin 2023. D’après les sources militaires, elle constitue désormais le cœur algorithmique de la guerre d’artillerie ukrainienne. Intégrée à DELTA, AIP reçoit chaque jour des milliers de coordonnées du centre de Wiesbaden, les analyse, propose des options de tir en fonction des armes disponibles, transmet les coordonnées via Starlink et les diffuse aux unités via le système ukrainien KROPIVA. Toute la chaîne – acquisition, traitement, ciblage, transmission – est ainsi numérisée, automatisée et délocalisée.
À lire aussi : ANALYSE – Mission accomplie pour Elon Musk : Le génie de l’efficacité quitte Washington après avoir secoué le système
La guerre transformée en logiciel
Palantir ne se limite pas à collecter des données. Elle suggère des scénarios, identifie des schémas, évalue des probabilités et réduit l’intervention humaine dans la sélection des cibles. C’est l’intersection parfaite entre surveillance totale et automatisation létale. Comme l’a déclaré le ministre ukrainien de la Transformation numérique, Mykhaïlo Fedorov : « notre mission est de faire de l’Ukraine le laboratoire mondial des technologies militaires ». Mission accomplie : aujourd’hui, l’Ukraine est devenue le terrain d’essai opérationnel de toutes les technologies émergentes dans le domaine militaire, de la géolocalisation algorithmique à l’analyse prédictive, jusqu’à la neutralisation des systèmes russes de guerre électronique.
Preuve de ce succès, le Pentagone a signé un contrat de 480 millions de dollars avec Palantir, afin de développer un système d’analyse du champ de bataille basé sur l’IA, directement issu de l’expérience ukrainienne. Les résultats de ces tests ont été présentés lors de l’exercice CWIX 2024 de l’OTAN. Même le Defense Post, média militaire américain, l’a reconnu : « le véritable motif de l’aide à l’Ukraine, c’est le retour sur investissement ».
Elon Musk, entre business et géopolitique
Mais l’élément central reste Starlink. Elon Musk n’a pas seulement mis son réseau à disposition : il a fourni à l’ensemble du front occidental un outil stratégique de commandement et de contrôle. Les forces armées ukrainiennes ne peuvent plus fonctionner sans la connectivité offerte par SpaceX, et les systèmes de l’OTAN ne peuvent plus s’intégrer efficacement sans cette constellation satellitaire. Starlink est devenu l’ossature invisible de l’architecture militaire ukrainienne. Et cela pourrait s’étendre à d’autres conflits.
En mer Noire, dans le Donbass, en Crimée : chaque attaque coordonnée – y compris celle contre le port de Sébastopol le 29 octobre 2022 – a été appuyée par une intégration entre drones, IA et couverture orbitale. Le drone de surveillance américain RQ-4B Global Hawk (FORTE10), qui a coordonné l’opération, naviguait à haute altitude entre les côtes turques et la Crimée, transmettant les données en temps réel via satellite.
*
* *
L’Ukraine, incubateur militaire privé du XXIe siècle
Derrière les livraisons d’armes et les discours officiels, l’Ukraine est devenue un laboratoire géant d’expérimentation militaire pour l’Occident. Une synergie sans précédent entre armées régulières, industries de défense et géants privés de la tech. Starlink, Palantir, DELTA, Wiesbaden : toute une chaîne de guerre alimentée par des données, des algorithmes et des liaisons satellitaires.
L’avantage technologique est évident. Mais cela ne suffit pas à briser la résilience stratégique de la Russie. Car l’intelligence artificielle ne pense pas, n’anticipe pas, n’improvise pas. Elle détecte des schémas, mais échoue face à l’imprévisible. Comme on l’a vu à Gaza, où l’IA israélienne a frappé des civils sans toucher les combattants de manière efficace, l’automatisation peut conduire à une guerre hyper-efficace mais aveugle.
Le danger, c’est que l’Ukraine devienne le symbole d’une illusion technologique : un champ de bataille où tout est visible, mais rien n’est compris.
À lire aussi : ANALYSE – Tesla sous attaque : Terrorisme, vandalisme politique ou guerre économique ?
#UkraineWar, #Starlink, #ElonMusk, #Palantir, #ArtificialIntelligence, #GuerreEnUkraine, #TechnologieMilitaire, #Géopolitique, #DELTA, #KROPIVA, #Wiesbaden, #Pentagone, #CIA, #DefenseTech, #IA, #MilitaryAI, #GuerreDuFutur, #BigData, #RenseignementMilitaire, #OTAN, #Cyberwarfare, #GuerreAlgorithme, #GuerreNumérique, #Ukraine2022, #DroneWarfare, #Espionnage, #Surveillance, #MuskGeopolitics, #AIP, #GlobalHawk, #FORTE10, #GuerreInvisible, #GuerreElectronique, #SécuritéGlobale, #CWIX2024, #BattlefieldAI, #SpaceXDefense, #PalantirUkraine, #LaboratoireMilitaire, #GuerreDuXXISiècle

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
Ouvrages en italien
Découvrez ses ouvrages en italien sur Amazon.
https://www.amazon.it/Libri-Giuseppe-Gagliano/s?rh=n%3A411663031%2Cp_27%3AGiuseppe+Gagliano
Ouvrages en français
https://www.va-editions.fr/giuseppe-gagliano-c102x4254171
Liens utiles
Biographie sur le site du Cestudec
http://www.cestudec.com/biografia.asp
Intelligence Geopolitica
https://intelligencegeopolitica.it/
Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis
