ANALYSE – Le Moyen-Orient arabe face à la guerre Israël/Iran

Soldat en uniforme observant les drapeaux d’Israël et d’Iran sur fond de carte du Moyen-Orient, symbole des tensions géopolitiques actuelles.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Alors que les tensions entre Israël et l’Iran atteignent un niveau inédit, marquant une nouvelle phase de confrontation directe entre les deux puissances régionales, le monde arabe adopte une posture à la fois prudente et révélatrice d’évolutions stratégiques profondes. 

Loin de l’unanimité idéologique d’antan, les positions des États arabes face à ce conflit oscillent entre neutralité calculée, solidarité rhétorique, et préoccupations sécuritaires. De Riyad à Abou Dhabi, en passant par Le Caire ou Amman, la priorité est désormais la stabilité interne, la préservation des intérêts économiques, et le maintien d’équilibres diplomatiques fragiles. Dans cette crise, les pays du Golfe redoutent un embrasement régional qui compromettrait leurs ambitions de développement. D’autres, comme la Syrie ou le Liban, y voient un prolongement de leurs propres impasses stratégiques. Le clivage n’est plus seulement confessionnel ou idéologique : il est géopolitique. Cette analyse décrypte la mosaïque des positions arabes à l’aune de leurs intérêts propres, entre Realpolitik assumée et contraintes du moment.

Arabie Saoudite : Une danse diplomatique entre condamnation et pragmatisme

L’Arabie Saoudite, mastodonte sunnite et rival historique de l’Iran chiite, a paraphé la déclaration conjointe condamnant l’attaque israélienne comme une « escalade dangereuse », selon ISPI. Cette posture publique s’inscrit dans une nécessité de ménager l’opinion arabe, farouchement pro-palestinienne, et de maintenir sa crédibilité en tant que leader du monde musulman. Mais derrière ce vernis de solidarité, Riyad joue un jeu complexe. En avril 2024, lors d’un précédent échange de missiles, l’Arabie Saoudite a discrètement partagé des renseignements avec Israël et contribué à neutraliser des drones iraniens, révélant un alignement stratégique avec l’axe israélo-américain (Rainews). Cette coopération, bien que tacite, est motivée par une peur viscérale de l’influence iranienne, incarnée par le soutien de Téhéran aux Houthis au Yémen et aux milices chiites en Irak.

Les attaques de 2019 contre les installations pétrolières d’Aramco, attribuées à l’Iran, restent un traumatisme pour Riyad, qui craint une nouvelle déstabilisation de son économie pétrolière, pilier de sa Vision 2030. Cependant, l’Arabie Saoudite ne peut se permettre une rupture ouverte avec la cause palestinienne, sous peine de perdre son soft power dans le monde arabe. Elle navigue donc entre une rhétorique anti-israélienne pour apaiser les tensions internes et une coopération discrète avec Tel-Aviv, espérant un affaiblissement de l’Iran sans s’exposer à des représailles directes. La présence de bases américaines sur son sol renforce cette prudence : une attaque iranienne contre ces bases pourrait entraîner Riyad dans un conflit qu’il cherche à éviter à tout prix (Rainews). Ainsi, l’Arabie Saoudite condamne officiellement, mais calcule froidement, misant sur un équilibre précaire entre solidarité arabe et intérêts stratégiques.

Émirats Arabes Unis : Un allié discret d’Israël sous couvert de neutralité

Les Émirats Arabes Unis (EAU), signataires des Accords d’Abraham en 2020, ont rejoint la condamnation collective de l’attaque israélienne, alignant leur discours sur celui de la Ligue arabe (ISPI). Pourtant, leur position est loin d’être désintéressée. Abu Dhabi, qui a normalisé ses relations avec Israël, partage une vision stratégique avec Tel-Aviv : contenir l’expansionnisme iranien. En avril 2024, les EAU ont fourni des renseignements cruciaux à Israël pour contrer une offensive iranienne et ont mobilisé leurs défenses aériennes pour protéger l’espace israélien (Sky TG24). Cette coopération, discrète mais efficace, reflète une convergence d’intérêts face à la menace que représente Téhéran, notamment via son soutien aux Houthis, qui perturbent le commerce maritime dans le détroit d’Hormuz.

Économiquement, les EAU dépendent de la stabilité régionale pour leurs exportations pétrolières et leur ambition de devenir un hub financier mondial. Une fermeture du détroit d’Hormuz, évoquée par l’Iran comme mesure de rétorsion, serait catastrophique pour leurs revenus (Geopop). La suspension des vols d’Emirates vers l’Iran et l’Irak le 13 juin 2025 illustre cette nervosité face à une escalade potentielle. Malgré leur condamnation publique d’Israël, les EAU restent fermement ancrés dans l’axe israélo-américain, accueillant des bases militaires américaines et investissant dans des partenariats technologiques avec Tel-Aviv. Leur rhétorique anti-israélienne n’est qu’une façade pour apaiser les tensions régionales et préserver leur image dans le monde arabe, tout en poursuivant une stratégie de containment de l’Iran.

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Qatar : L’acrobate diplomatique au cœur du conflit

Le Qatar, maître de la médiation régionale, a signé la déclaration conjointe condamnant l’attaque israélienne, fidèle à son rôle de pont entre les factions rivales (ISPI). Doha entretient une relation ambivalente avec l’Iran : d’un côté, elle soutient financièrement Hamas, un allié de Téhéran, et a hébergé ses leaders jusqu’à l’assassinat d’Ismail Haniyeh en juillet 2024 ; de l’autre, elle abrite la base militaire américaine d’Al-Udeid, cruciale pour Washington (Geopop). Cette dualité fait du Qatar un acteur unique, capable de dialoguer avec toutes les parties tout en évitant un engagement direct.

Dans le conflit actuel, Doha cherche à préserver sa stature de médiateur, un rôle qui renforce son influence mondiale malgré sa petite taille. La suspension des vols de Qatar Airways vers l’Iran et l’Irak le 13 juin 2025 reflète une prudence face à une possible escalade (Rainews). Le Qatar craint que l’Iran, affaibli, n’intensifie son soutien aux Houthis, menaçant la navigation dans le Golfe, où transite une partie de son gaz naturel liquéfié, vital pour son économie. En condamnant Israël, Doha maintient sa crédibilité auprès du monde arabe et de ses alliés comme Hamas, mais sa coopération avec les États-Unis et ses efforts de médiation avec Israël (notamment sur Gaza) trahissent une volonté de ne froisser personne. Le Qatar, en funambule diplomatique, parie sur une désescalade pour protéger ses intérêts économiques et son image de puissance régionale.

Jordanie : Un équilibre précaire entre solidarité et sécurité

La Jordanie, liée à Israël par le traité de paix de 1994, a signé la déclaration condamnant l’attaque israélienne, s’inscrivant dans la ligne arabe unifiée (ISPI). Mais cette position publique masque une réalité plus complexe. En avril 2024, Amman a intercepté des drones iraniens visant Israël, jouant un rôle clé dans la défense de l’espace aérien israélien (Editoriale Domani). Cette coopération s’explique par une dépendance vitale : la Jordanie importe 70 % de son électricité d’Israël via le gaz du champ Leviathan et bénéficie de technologies israéliennes pour son approvisionnement en eau (Editoriale Domani). Ces liens économiques font d’Amman un allié de facto de Tel-Aviv, malgré les tensions internes liées à la cause palestinienne, particulièrement sensible dans un pays où une large part de la population est d’origine palestinienne.

Le 13 juin 2025, les sirènes antiaériennes à Amman, déclenchées par des drones iraniens en route vers Israël, ont rappelé la vulnérabilité géographique de la Jordanie (Rainews). Prise en étau entre son alliance avec les États-Unis, son traité avec Israël et la nécessité de calmer une opinion publique pro-palestinienne, la Jordanie adopte une posture d’équilibre. Sa condamnation d’Israël est un geste diplomatique pour apaiser les tensions internes, mais sa coopération avec Tel-Aviv et Washington reste prioritaire. Amman cherche à éviter une escalade régionale qui pourrait déstabiliser son économie fragile et sa sécurité nationale, tout en préservant son rôle de partenaire fiable dans l’axe israélo-américain.

Égypte : Le gardien de la stabilité régionale

L’Égypte, instigatrice de la déclaration conjointe condamnant l’attaque israélienne (ISPI), se positionne comme un leader du monde arabe dans ce conflit. Cette posture s’inscrit dans sa tradition de soutien à la cause palestinienne, un enjeu crucial pour maintenir sa légitimité auprès de son opinion publique et dans la région. Cependant, Le Caire entretient une relation pragmatique avec Israël, scellée par les Accords de Camp David de 1979. Les deux pays coopèrent étroitement sur les questions de sécurité, notamment pour contenir Hamas à Gaza, et l’Égypte dépend d’Israël pour ses importations de gaz, essentielles pour ses engagements énergétiques avec l’Europe (Editoriale Domani).

La crise des Houthis en mer Rouge, soutenus par l’Iran, a déjà coûté à l’Égypte 6 milliards de dollars en revenus du canal de Suez, un coup dur pour son économie chancelante (Editoriale Domani). Une escalade impliquant l’Iran risquerait d’aggraver cette situation, notamment si le détroit d’Hormuz était fermé, perturbant les marchés pétroliers mondiaux. En tant que médiateur dans les négociations entre Israël et Hamas, Le Caire cherche à maintenir un équilibre délicat : condamner Israël pour préserver sa crédibilité arabe, tout en maintenant des liens stratégiques avec Tel-Aviv et Washington. Cette position reflète sa priorité absolue : la stabilité régionale, sans laquelle son économie et son influence régionale seraient gravement menacées.

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Les cinq pays arabes analysés – Arabie Saoudite, Émirats Arabes Unis, Qatar, Jordanie et Égypte – adoptent des positions publiques de condamnation de l’attaque israélienne, mais leurs actions révèlent des intérêts divergents. L’Arabie Saoudite et les EAU, bien que solidaires en apparence avec l’Iran, coopèrent discrètement avec Israël pour contrer la menace iranienne. Le Qatar joue les équilibristes, cherchant à préserver son rôle de médiateur tout en protégeant ses intérêts économiques. La Jordanie et l’Égypte, liées à Israël par des accords historiques, privilégient la stabilité et leurs alliances occidentales, malgré une rhétorique pro-palestinienne. Dans ce Moyen-Orient en feu, ces pays naviguent entre solidarité arabe, rivalités régionales et impératifs stratégiques, révélant une mosaïque d’intérêts où l’Iran est à la fois un rival redouté et un partenaire circonstanciel.

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