
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Les pourparlers pour la paix en Ukraine, relancés après les discussions entre les délégations russe et ukrainienne en Turquie et l’échange téléphonique entre Donald Trump et Vladimir Poutine, semblent buter sur les mêmes obstacles de toujours. D’un côté, Moscou exige que Kiev et l’Europe prennent en compte la réalité du terrain, où les forces russes progressent. De l’autre, l’Ukraine et ses soutiens européens demandent une suspension des opérations militaires pendant un mois pour entamer des négociations sérieuses. Un dialogue de sourds, où chacun campe sur ses positions.
Donald Trump, après son appel avec Poutine qualifié de « très positif », a déclaré que « la Russie et l’Ukraine entameront immédiatement des négociations pour un cessez-le-feu et, plus important encore, pour mettre fin à la guerre ». Selon le président américain, les détails de l’accord doivent être définis par les deux parties, seules à même d’en connaître les subtilités. Une manière, peut-être, de se décharger d’une responsabilité complexe, tout en mettant en avant les perspectives économiques qu’ouvrira la fin du conflit. Trump évoque ainsi un « immense potentiel » pour la Russie, avec des opportunités de création d’emplois et de richesse, et des bénéfices pour l’Ukraine, notamment dans la reconstruction du pays. Une vision optimiste, presque mercantile, qui contraste avec la dure réalité des combats.
Cependant, au-delà des déclarations, l’appel entre Trump et Poutine a surtout confirmé une volonté de rétablir des relations bilatérales solides entre Washington et Moscou, bien plus qu’une avancée concrète vers un cessez-le-feu. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a reconnu que la possibilité d’une rencontre entre Poutine et Zelensky a été évoquée, mais seulement après la conclusion d’accords préalables, encore inexistants. « Les Russes et les Ukrainiens ont repris le dialogue, ce qui est important à ce stade », a-t-il ajouté, tout en précisant que les États-Unis conservent leur rôle de médiateur, aux côtés d’initiatives comme celle du Vatican, portée par le pape Léon XIV.
Du côté ukrainien, Volodymyr Zelensky, soutenu par une Europe divisée mais volontariste, accuse la Russie de chercher à « gagner du temps » pour prolonger la guerre. « Il est évident que Moscou veut continuer l’occupation », déclare-t-il, tout en appelant à renforcer les sanctions pour faire plier le Kremlin. Pourtant, ce que Zelensky qualifie de « conditions irréalistes » – à savoir la cession de la Crimée et des quatre régions partiellement ou totalement contrôlées par la Russie (Donetsk, Lougansk, Zaporijjia, Kherson) – reflète une réalité militaire implacable : les forces russes avancent, tandis que l’Ukraine perd du terrain chaque jour. À Kiev, l’inquiétude grandit face à la perspective d’une offensive russe dans la région de Soumy, où 86 000 civils sont en cours d’évacuation.
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Les priorités de Trump : Moscou avant tout
À Washington, les priorités semblent claires : la reprise des relations avec la Russie prime sur une paix immédiate en Ukraine. Deux indices le confirment. Premièrement, alors que l’Union européenne prépare un nouveau train de sanctions contre Moscou, Trump aurait, selon Axios, dissuadé les dirigeants européens et Zelensky d’aller dans cette voie, arguant que la Russie souhaite sincèrement un accord. Deuxièmement, Trump a délégué à Recep Tayyip Erdogan le rôle de médiateur principal des pourparlers, se contentant d’un échange direct avec Poutine sans s’impliquer pleinement dans le processus.
Cette stratégie reflète une volonté de ne pas lier la normalisation des relations avec Moscou à l’issue incertaine des négociations ukrainiennes. Depuis la reprise du dialogue avec la Russie, Trump a déjà obtenu des succès diplomatiques, comme l’ouverture de discussions avec l’Iran et un accord avec les milices houthistes au Yémen pour cesser les raids aériens américains en échange de l’arrêt des attaques sur les navires marchands. Des résultats qui renforcent sa posture, mais qui laissent l’Europe en marge.
Une Europe marginalisée et divisée
Les Européens, une fois de plus, se retrouvent exclus des processus de négociation. Ni l’Union européenne, ni aucun État membre ne siège aux pourparlers d’Istanbul, où la Turquie a pris les rênes avec l’aval de Trump et Poutine. Malgré leurs déclarations belliqueuses et leurs promesses de soutien indéfectible à l’Ukraine, les dirigeants européens peinent à peser. Ursula von der Leyen et le chancelier allemand Friedrich Merz continuent de miser sur des sanctions et des livraisons d’armes à Kiev, une stratégie qui, après trois ans, s’est révélée inefficace face à la résilience russe.
Les tensions internes aggravent cette marginalisation. La « coalition des volontaires », composée de pays comme la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et la Pologne, insiste sur des garanties de sécurité pour l’Ukraine post-conflit, incluant potentiellement l’envoi de troupes européennes. Une hypothèse que l’Italie, par la voix de Giorgia Meloni, a fermement rejetée, préférant une approche plus prudente pour préserver l’unité occidentale. La Pologne, elle aussi, s’oppose à l’envoi de soldats, tandis que la Russie a clairement indiqué qu’elle n’accepterait jamais un accord prévoyant une présence militaire de l’OTAN en Ukraine.
Un pragmatisme nécessaire
À Istanbul, le chef de la délégation russe, Vladimir Medinsky, a réaffirmé que Moscou vise une paix durable, qui passe par l’élimination des causes profondes du conflit. Les exigences russes restent inchangées : la neutralité de l’Ukraine, l’interdiction de bases ou de troupes étrangères sur son sol, le renoncement aux armes de destruction massive et aux demandes de réparations, ainsi que la reconnaissance de l’annexion de la Crimée et des quatre régions occupées. Des conditions que Moscou impose en position de force, alors que ses troupes progressent, notamment vers Pokrovsk et la région de Dnipropetrovsk.
Face à cette réalité, les appels européens à une « paix juste » – entendue comme une absence de concessions territoriales ou politiques pour l’Ukraine – sonnent comme des vœux pieux. Zelensky lui-même rejette ces conditions, affirmant que « la Crimée, comme toute l’Ukraine, doit être libre ». Mais ces déclarations peinent à convaincre, y compris en Ukraine, où la fatigue et les pertes s’accumulent. Comme l’a souligné Oleksiy Arestovych, ancien conseiller de Zelensky, « l’Ukraine peut négocier aujourd’hui et perdre cinq régions, ou continuer à se battre et en perdre huit dans quelques mois ».
Perspectives incertaines
Tant que Kiev et ses soutiens européens refuseront les conditions russes, aucun cessez-le-feu ne verra le jour. Une trêve, dans ce contexte, ne ferait que donner un répit à une armée ukrainienne à bout de souffle, sans changer l’équation stratégique. Poutine, fort de ses avancées militaires, parle en vainqueur et dispose du temps comme allié. À l’inverse, Zelensky et les dirigeants européens cherchent à gagner du temps avec des propositions de trêve et des menaces de sanctions, dans l’espoir d’éviter une défaite qui serait aussi la leur.
Dans ce jeu géopolitique, l’Europe apparaît comme le trouble-fait guerrier et surtout le grand perdant, incapable de s’imposer et divisée face à une Russie déterminée et à une Amérique qui joue sa propre partition. Sans un sursaut de réalisme, les négociations resteront au point mort, et le conflit risque de s’enliser, au détriment de l’Ukraine et de ses alliés.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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