ANALYSE – L’Arabie saoudite : Un nouvel acteur central sur la scène mondiale

MBS
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe GaglianoPrésident du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

L’Arabie saoudite, autrefois cantonnée au rôle d’État rentier vivant de ses pétrodollars et protégée par l’ombre de l’Occident, opère une métamorphose spectaculaire. Sous l’impulsion de la Vision 2030, portée par le prince héritier Mohammed ben Salmane, le royaume s’affirme comme un acteur stratégique, audacieux et incontournable dans un monde en pleine mutation. Loin de se contenter d’un rôle passif, Riyad redessine son destin, passant d’une dépendance au pétrole à une ambition de leadership régional et global, au carrefour des grandes puissances et des dynamiques multipolaires.

Un tournant dans les relations avec Washington

La visite de Donald Trump à Riyad en 2025, première étape internationale de son second mandat, n’a rien d’anodin. Ce déplacement n’est pas seulement un symbole diplomatique, mais un signal géopolitique fort : l’Arabie saoudite n’est plus un simple fournisseur de pétrole ou un allié subordonné, mais un partenaire stratégique de premier plan. Accompagné d’une délégation de haut niveau dans les domaines commercial et militaire, Trump a scellé une série d’accords ambitieux, couvrant l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs, l’hydrogène vert et les infrastructures touristiques. Ces engagements traduisent l’aspiration du royaume à diversifier son économie et à devenir un hub mondial de l’innovation.

Un accord emblématique concerne la collaboration avec AMD pour produire des puces d’intelligence artificielle, plaçant l’Arabie saoudite au cœur de la course technologique mondiale. Ce n’est plus seulement un consommateur d’innovations, mais un acteur qui ambitionne de les produire. Parallèlement, les investissements massifs dans des secteurs comme la fintech, les énergies renouvelables et le tourisme renforcent l’image d’un royaume en pleine transformation, attirant des capitaux étrangers tout en investissant à l’échelle globale.

Sur le plan sécuritaire, la coopération avec les États-Unis s’est intensifiée, mais avec une nuance : Riyad ne se contente plus d’acheter des armes. Les accords incluent des transferts de technologie et des projets de production conjointe, signe d’une volonté d’autonomie stratégique. La présence de Trump a également consolidé le rôle de l’Arabie saoudite comme pivot régional, capable de faciliter le dialogue et de gérer les crises, comme en témoigne son implication dans la levée des sanctions contre la Syrie, appuyée par Washington.

Un leadership affirmé dans le Golfe

Au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG), l’Arabie saoudite a renforcé sa position de leader naturel. Après avoir surmonté la crise diplomatique avec le Qatar (2017-2021), Riyad s’impose comme un moteur de stabilité et d’intégration régionale. Sa politique étrangère, plus assertive, s’appuie sur des investissements stratégiques dans les énergies renouvelables, la digitalisation et les infrastructures, faisant du royaume un modèle pour ses voisins. La Vision 2030 inspire d’autres États du Golfe, qui cherchent à réduire leur dépendance au pétrole et à s’aligner sur l’agenda saoudien.

L’Arabie saoudite ne se contente plus de son poids financier : elle fixe le cap, favorisant une coopération régionale renforcée. En tant que médiateur et puissance stabilisatrice, elle redessine les dynamiques du Golfe, s’imposant comme un acteur incontournable dans la péninsule arabique.

Iran : Entre rivalité et dialogue prudent

Le dossier iranien reste un défi majeur. Marquée par une rivalité historique – religieuse, politique et stratégique –, la relation entre Riyad et Téhéran oscille entre tensions et tentatives de dialogue. Ces dernières années, une détente fragile, facilitée par la médiation chinoise, a permis des avancées, comme la reprise des relations diplomatiques et une coopération sur la sécurité maritime. Cependant, les divergences persistent, notamment sur les conflits au Yémen, en Syrie et au Liban, où les sphères d’influence des deux puissances s’entrechoquent.

L’Arabie saoudite adopte une approche pragmatique, cherchant à contenir l’ambition régionale de l’Iran tout en explorant des canaux de dialogue pour éviter une escalade. Cette capacité à naviguer entre confrontation et coopération témoigne de la maturité stratégique du royaume, qui se positionne comme une force d’équilibre dans un Moyen-Orient volatile.

Israël : une normalisation en suspens

La question israélienne illustre la prudence stratégique de Riyad. Bien que des relations diplomatiques formelles n’aient pas encore été établies, le dialogue avec Israël s’est intensifié, notamment pour contrer l’Iran et s’inscrire dans une dynamique d’intégration régionale, à l’image des accords d’Abraham. Une normalisation avec Israël offrirait à l’Arabie saoudite un levier stratégique et un renforcement de son partenariat avec les États-Unis, mais elle comporte des risques politiques, en raison de la sensibilité de la cause palestinienne auprès des populations saoudienne et arabe.

Riyad joue habilement son rôle d’État pivot, maintenant une ouverture mesurée sans compromettre ses intérêts fondamentaux. Cette posture lui permet de conserver une influence régionale tout en évitant des faux pas qui pourraient fragiliser son image.

La Chine : Un partenaire stratégique en plein essor

La Chine est devenue un acteur clé pour l’Arabie saoudite, non seulement comme premier client pétrolier, mais aussi comme partenaire dans les infrastructures, la technologie et la diplomatie régionale. Les projets liés à la Vision 2030, comme la ville futuriste de Neom, bénéficient des investissements et de l’expertise chinoise. Pékin offre une alternative aux États-Unis, avec des partenariats moins conditionnés par des exigences politiques. La médiation chinoise dans le rapprochement saoudo-iranien illustre l’influence croissante de Pékin au Moyen-Orient.

Riyad, tout en renforçant ses liens avec la Chine, veille à ne pas rompre l’équilibre avec Washington. Cette diplomatie habile lui permet de tirer parti de la compétition entre grandes puissances pour maximiser ses gains stratégiques et économiques.

Turquie : Du conflit à la coopération

Les relations avec la Turquie, marquées par des tensions après l’assassinat de Jamal Khashoggi en 2018, ont évolué vers un pragmatisme constructif. Riyad et Ankara, conscients de leurs intérêts communs en matière de sécurité régionale et de lutte contre le terrorisme, ont multiplié les accords commerciaux et les investissements conjoints. La Turquie voit en l’Arabie saoudite un partenaire indispensable pour stabiliser le Moyen-Orient et relancer son économie, tandis que Riyad mise sur des relations apaisées avec Ankara pour consolider sa position régionale.

À lire aussi : OPEP, Russie, Iran, Chine… : L’Arabie saoudite prend ses distances avec Joe Biden, et l’imperium américain avec

Inde : Un pont vers l’Asie

L’Inde émerge comme un allié stratégique de poids. Partenaire clé pour le pétrole saoudien, New Delhi investit également dans les projets de développement du royaume. La diaspora indienne en Arabie saoudite, élément vital de la main-d’œuvre locale, renforce les liens culturels. La coopération s’étend à la sécurité et à la lutte contre le terrorisme, avec des exercices militaires conjoints. Pour Riyad, l’Inde représente une porte d’entrée vers l’Asie et un contrepoids dans un monde multipolaire.

Europe et Italie : Des partenariats en expansion

L’Europe, et l’Italie en particulier, joue un rôle croissant dans la transformation saoudienne. L’Union européenne est un partenaire commercial majeur, tandis que l’Italie s’impose dans les secteurs de l’énergie, de l’ingénierie et de la construction, notamment via sa participation à des projets comme Neom. Ces collaborations économiques s’accompagnent d’un dialogue sur les droits humains et la sécurité, obligeant Riyad à naviguer entre ses ambitions de modernisation et les attentes internationales.

Russie et les BRICS : Une ambition multipolaire

Le rapprochement avec la Russie, notamment à travers l’OPEP+ pour la gestion des marchés pétroliers, reflète la volonté saoudienne de diversifier ses alliances. Les collaborations s’étendent à l’agriculture, la technologie et la défense. L’adhésion récente de l’Arabie saoudite aux BRICS marque une étape majeure : elle signale son ambition de jouer un rôle de premier plan dans l’ordre multipolaire émergent, en renforçant ses liens avec les économies émergentes et en participant à la redéfinition des règles du système international.

Une nouvelle centralité mondiale

Comme le rappelle depuis plusieurs années déjà, le géopolitologue et spécialiste du Moyen-Orient, Roland Lombardi, « l’Arabie salmanite d’aujourd’hui n’est plus la même que l’Arabie saoudite d’avant 2015. Car depuis cette date, et la montée en puissance du prince héritier Mohammed ben Salman, se déroule dans ce pays une grande révolution dont peu perçoivent encore la véritable profondeur pour le pays, la région mais également l’Occident. Sur le plan interne d’abord, le jeune prince, tel un Louis XIV du désert a mis au pas les grands oulémas wahhabites et les grands féodaux du pays (incontournables dans le passé et qui jouaient souvent leurs propres partitions dans cette ancienne monarchie horizontale et consensuelle) afin d’instaurer progressivement et avec fermeté une monarchie absolue, SA monarchie absolue, lorsqu’il accèdera sur le trône. Et tout en essayant de moderniser les mentalités et l’économie du pays, MBS s’est véritablement attaqué au salafisme mondial (en stoppant net son financement) et en luttant, sans les ambiguïtés passées, contre le terrorisme jihadiste (c’est ce qui a d’ailleurs séduit Poutine comme Trump). Dès lors, l’Arabie de MBS a fait passer son pays de principal adversaire géopolitique de l’Occident en un pays partenaire voire allié. Â»

De fait donc, l’Arabie saoudite s’est métamorphosée en un acteur central, capable de façonner les dynamiques régionales et globales. La visite de Trump à Riyad n’a fait que confirmer cette nouvelle stature, mettant en lumière la capacité du royaume à équilibrer ses relations avec les États-Unis, la Chine, la Russie, l’Iran, Israël, la Turquie et l’Inde. Sa diplomatie, à la fois assertive et multilatérale, lui permet de tirer parti des rivalités entre puissances tout en consolidant son leadership.L’Europe, et l’Italie en particulier, ont tout intérêt à approfondir leur dialogue avec Riyad, saisissant les opportunités offertes par cette transformation. D’un État rentier périphérique, l’Arabie saoudite est devenue un pivot incontournable, prêt à relever les grands défis du XXIe siècle et à façonner un monde multipolaire où elle entend jouer un rôle de premier plan.

À lire aussi : ANALYSE – MBS, acteur incontournable de la nouvelle realpolitik entre Washington et Moscou


#ArabieSaoudite, #Vision2030, #MohammedBenSalman, #MBS, #TrumpRiyad2025, #DiplomatieSaoudienne, #Arabie2025, #AccordsTrumpMBS, #Neom, #HubTechnologique, #ArabieChine, #ArabieUSA, #ArabieInde, #ArabieIsraël, #ArabieIran, #ArabieTurquie, #GéopolitiqueMoyenOrient, #LeadershipSaoudien, #TransformationArabie, #NouveauxBRICS, #IntelArabie, #SemiConducteursArabie, #HydrogèneVert, #GuerreYémen, #ArabieSyrie, #FinDuSalafisme, #ModernisationArabie, #ArabieDuFutur, #NouvellesRoutesDeLaSoie, #ArabieEurope, #ItalieArabie, #ArabieRussie, #Pétrole2025, #InnovationRiyad, #ArabiePivotMondial, #TrumpDiplomatie, #ArabiePartenaireGlobal, #ArabieTech, #Géostratégie2025, #PuissanceMultipolaire

Le Diplomate Logo

Inscrivez-vous pour recevoir chaque semaine toutes les actualitées.

Ce champ est nécessaire.

Nous ne spammons pas ! Consultez nos CGU pour plus d’informations.

Retour en haut