
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie).
Le Proche-Orient s’embrase une fois de plus. Alors que la guerre à Gaza s’intensifie, la tension monte aussi dans le détroit de Bab el-Mandeb, où les Houthis yéménites, soutenus par l’Iran, menacent désormais les navires américains après une nouvelle série de frappes ordonnées par Donald Trump. L’escalade militaire, qui a culminé avec des attaques massives sur la capitale Sanaa et d’autres bastions houthis, annonce une guerre plus large dans une région déjà à feu et à sang.
Les Houthis, du soutien à Gaza à l’affrontement direct avec Washington
Jusqu’à récemment, les attaques houthis se concentraient principalement sur les navires israéliens en représailles aux opérations militaires de Tsahal dans la bande de Gaza. Mais le 15 mars, la situation a changé : après des frappes américaines et britanniques qui ont tué 53 personnes à Sanaa, le chef des milices, Abdulmalik al-Houthi, a déclaré que son mouvement élargissait ses cibles aux navires américains. « Notre décision ne concernait que l’ennemi israélien, mais désormais les États-Unis sont également inclus », a-t-il annoncé dans une déclaration télévisée.
Washington n’a pas tardé à répondre. Dans un ton martial rappelant ses discours de 2017, Donald Trump a proclamé sur Truth Social : « J’ai ordonné aux forces armées de mener des actions puissantes et décisives contre les terroristes houthis au Yémen. Votre temps est compté ! Si vous ne cessez pas immédiatement vos attaques, l’enfer s’abattra sur vous comme jamais auparavant ! »
Les frappes américaines et britanniques ont visé plusieurs positions stratégiques : des infrastructures militaires à Sanaa, des systèmes de défense aérienne à Saada et des lanceurs de missiles dans la province d’Al-Bayda. La télévision des Houthis, Al-Massirah, a décrit des scènes de destruction dans les quartiers nord de la capitale et dans le gouvernorat de Saada, bastion historique du mouvement.
Londres en retrait, Washington en première ligne
Alors que Washington a clairement pris les devants dans cette escalade militaire, la position britannique est plus mesurée. Contrairement aux précédentes campagnes militaires menées conjointement avec les États-Unis, Londres n’a pas officiellement annoncé sa participation active aux frappes. Selon des sources militaires, son soutien se limiterait à des opérations logistiques, notamment le ravitaillement en vol des appareils américains à partir de la base de la RAF à Akrotiri, à Chypre.
Cette prudence du Royaume-Uni traduit une réalité plus large : les Européens, à l’exception de la France, qui participe à l’opération de protection navale Eunavfor Aspides, sont de plus en plus réticents à s’impliquer dans une escalade militaire risquant de provoquer une confrontation ouverte avec l’Iran.
Un message à Téhéran : La nouvelle doctrine Trump
Au-delà du Yémen, cette offensive militaire américaine vise aussi un autre acteur : l’Iran. Washington veut signifier à Téhéran qu’il sera tenu pour responsable des actions de ses alliés régionaux. Le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, a résumé cette doctrine en des termes clairs : « Notre message à l’Iran est limpide : nous vous tiendrons responsables des actions de vos mandataires. Nous ne sommes pas l’administration Biden. »
Le conseiller à la sécurité nationale, Mike Waltz, a renforcé ce message en affirmant que l’opération actuelle « frappe directement les leaders houthis et cherche à affaiblir l’Iran, qui finance et équipe ces milices depuis des années ». Selon lui, l’objectif est de restaurer la liberté de navigation et de neutraliser la menace qui pèse sur le commerce maritime dans le détroit de Bab el-Mandeb.
La réponse houthie et le risque d’une guerre élargie
La riposte des Houthis ne s’est pas fait attendre. Quelques heures après les premières frappes américaines, les milices ont revendiqué des tirs de missiles balistiques et de drones contre le USS Harry S. Truman, le porte-avions américain positionné dans la région. Si l’ampleur des dégâts reste incertaine, cet affrontement direct entre les Houthis et l’US Navy marque une nouvelle étape dans le conflit.
Téhéran, de son côté, a immédiatement réagi. Hossein Salami, commandant des Gardiens de la Révolution, a averti que « toute attaque contre le Yémen est une attaque contre l’Iran ». Le ministère iranien des Affaires étrangères a dénoncé une « violation flagrante du droit international » et a laissé entendre que l’Iran pourrait renforcer son soutien militaire aux Houthis.
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Les implications stratégiques : Une victoire à portée de main pour les Houthis ?
L’histoire récente enseigne que les campagnes de bombardements ne suffisent pas à défaire les Houthis. L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, malgré des années de frappes intensives et un soutien logistique américain, n’ont jamais réussi à briser la résistance de ce groupe, qui contrôle toujours une grande partie du Yémen, y compris la capitale Sanaa.
Les Houthis ont démontré une capacité d’adaptation impressionnante, développant une gamme variée d’armes : missiles balistiques, drones longue portée, mines maritimes. Même après un an de frappes américano-britanniques et israéliennes, ils continuent d’attaquer le trafic maritime dans la région et de menacer Israël.
Si l’administration Trump croit pouvoir mettre un terme à cette menace par une campagne aérienne, elle risque de se heurter à une réalité bien plus complexe. Sans intervention terrestre – une option que ni les États-Unis ni leurs alliés ne semblent prêts à envisager – les Houthis resteront une force incontournable dans la région.
Un effet domino sur le commerce mondial ?
L’élément clé de cette confrontation est son impact sur la navigation mondiale. Depuis plusieurs mois, la crise au Yémen pousse de nombreuses compagnies maritimes à éviter le canal de Suez et à contourner l’Afrique, ce qui rallonge considérablement les trajets et alourdit les coûts.
Les chiffres sont sans appel : selon les données d’Abg Sundal Collier, les arrivées de navires dans le golfe d’Aden ont chuté de 72 % par rapport à la moyenne de 2023. La Suez Canal Authority enregistre une baisse significative de ses revenus, tandis que les ports du nord de l’Europe et de l’Amérique bénéficient du détournement du trafic maritime.
Si la guerre entre Washington et les Houthis s’intensifie, il est probable que cette tendance s’accentue, avec des conséquences majeures pour l’économie mondiale.
Trump peut-il gagner cette guerre ?
L’opération militaire lancée par Donald Trump repose sur un pari risqué : celui de pouvoir écraser les capacités offensives des Houthis sans s’engager dans un conflit prolongé. Mais l’histoire du Yémen prouve qu’aucune puissance étrangère n’a jamais réussi à imposer sa volonté à ce territoire.
Si les frappes américaines affaiblissent temporairement les Houthis, elles risquent aussi de renforcer leur soutien populaire et d’inciter l’Iran à accroître son aide militaire. En d’autres termes, cette escalade pourrait bien aboutir à une impasse stratégique, où Washington s’épuisera sans jamais obtenir la victoire décisive qu’il espère.
Le Yémen reste un piège pour toute grande puissance qui croit pouvoir le dominer. Trump en prendra-t-il conscience avant qu’il ne soit trop tard ?
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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