
Par Angélique Bouchard
WASHINGTON – L’époque où les prétendants démocrates à la présidence faisaient mine de ne pas y penser est bel et bien révolue. Quatre mois à peine après le début du second mandat de Donald Trump, les Démocrates abandonnent toute prétention à la discrétion. Finis les faux-semblants. Place à la ruée vers 2028.
En d’autres temps, les ambitions présidentielles se murmuraient à huis clos. Aujourd’hui, elles se crient sur les plateaux télé, dans les couloirs du Congrès, et jusque dans les fils Twitter. La question n’est plus “qui y pense ?”, mais bien “qui ne se présente pas ?
Les principaux barons démocrates s’activent déjà sur l’échiquier politique, bien décidés à préparer leur revanche. Ce que certains appellent encore des “déplacements de routine” ou des “événements partisans” cache en réalité des manœuvres précoces mais stratégiques en vue de la présidentielle de 2028. En première ligne : les gouverneurs J.B. Pritzker, Gavin Newsom, Tim Walz, l’ex-vice-présidente Kamala Harris, et l’ex-ministre des Transports Pete Buttigieg.
Le retour des ambitions décomplexées
Le gouverneur du Kentucky, Andy Beshear, l’a dit sans détour : il “envisagerait” une candidature.
Celui du Minnesota, Tim Walz, déclare qu’il “fera tout ce qu’il faut” s’il est “appelé à servir” — par qui, exactement ? Après sa performance terne en tant que colistier de Kamala Harris en 2024, difficile d’imaginer une base électorale galvanisée.
Le sénateur de l’Arizona Ruben Gallego, tout juste élu, a confié à NBC :
“Bien sûr que ça m’a traversé l’esprit, p****n. Je suis un élu. Ça traverse forcément l’esprit.”
Pendant ce temps, Pete Buttigieg joue à l’équilibriste verbal :
“Je ne suis candidat à rien pour le moment.” Traduction : il attend juste le bon moment.
Une liste qui s’allonge… et se dilue
Selon les observateurs, ils seraient déjà au moins 19 à envisager une candidature. La plupart n’iront pas jusqu’en Iowa. Certains échoueront à se qualifier pour les débats, faute de sondages favorables. D’autres verront leur campagne s’effondrer faute de financement.
Mais pourquoi tant de candidatures ? Parce que pour beaucoup, ils n’ont rien à perdre. Peu connus du grand public, leur simple présence dans la course peut déboucher sur un contrat avec MSNBC ou une tribune dans un podcast politique. La présidentielle devient une stratégie de carrière, pas une mission.
Un parti en miettes, une base désabusée
Alors que le Parti démocrate tente tant bien que mal de se reconstruire après une double défaite présidentielle, ses figures de proue se déchirent sur l’avenir idéologique du mouvement. À gauche, certains observateurs redoutent que le vide actuel soit tel qu’un profil aussi clivant qu’Alexandria Ocasio-Cortez puisse rafler la mise. “Le Parti est tellement meurtri qu’AOC pourrait bien décrocher la nomination”, lâche un analyste républicain.
Même Buttigieg le reconnaît : le Parti démocrate souffre d’une “tendance au prêchi-prêcha”, coupé des réalités de l’électorat populaire. Pendant ce temps, des gouverneurs comme Gavin Newsom (Californie) ou J.B. Pritzker (Illinois) multiplient les déplacements, affûtent leur communication, testent des slogans. Bref, ils sont en campagne — sans le dire.
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Pritzker à Manchester : L’ombre du Hyatt sur la primaire du Granite State
Le ton est donné. Le gouverneur de l’Illinois, J.B. Pritzker, milliardaire héritier de la chaîne hôtelière Hyatt, a prononcé le 27 avril à Manchester (New Hampshire) le discours central du plus grand dîner de levée de fonds des démocrates locaux – le McIntyre-Shaheen 100 Club Dinner. Une tribune qui n’a rien de neutre.
“Pritzker est connu pour sa capacité à diriger avec fermeté en temps de crise – et c’est ce dont nous avons besoin maintenant plus que jamais”, a justifié le New Hampshire Democratic Party dans son communiqué.
Pour un parti décimé par les défaites de 2024 (perte de la Maison-Blanche, du Sénat, et de la majorité à la Chambre), les regards se tournent vers les poches de résistance progressiste. Et Pritzker, figure centrale dans la coalition “Governors Safeguarding Democracy”, créée avec Jared Polis pour contrer l’administration Trump, entend s’imposer comme l’homme fort du Parti en opposition.
“Il est l’exemple de pourquoi les démocrates doivent gouverner à travers tout le pays – parce qu’ils livrent”, a renchéri Ray Buckley, le président du parti dans le New Hampshire.
Mais derrière ce soutien apparent, les ambitions nationales de Pritzker se dessinent en filigrane. Déjà présent au New Hampshire en 2022 et en 2024 pour soutenir Kamala Harris, il multiplie les signaux. Comme l’a noté Lucas Meyer, stratège politique local :
“S’ils veulent être sérieux pour 2028, ils doivent s’y prendre dès maintenant. Le terrain est large ouvert.”
Buttigieg passe son tour pour mieux viser plus haut
À l’opposé du Midwest, Pete Buttigieg vient lui aussi de clarifier ses ambitions. En renonçant à se présenter au Sénat dans le Michigan en 2026, l’ancien maire de South Bend joue la carte de l’attente stratégique, préservant une voie royale vers la primaire présidentielle.
“Je reste concentré sur le développement d’une vision alternative à ce que j’appelle le chaos cruel de l’administration Trump”, a-t-il déclaré.
Un proche de Buttigieg confie à Fox News qu’une campagne sénatoriale en 2026 aurait “retiré la présidentielle 2028 de la table”. Sa priorité : le storytelling national et la consolidation d’une base jeune, urbaine et modérée.
Newsom : Le “libéral alpha” entre Bannon et ambition
Pendant ce temps, le gouverneur sortant de Californie, Gavin Newsom, fait sensation… en invitant Charlie Kirk et Steve Bannon comme premiers intervenants de son podcast “This is Gavin Newsom”.
“Une provocation ? Oui. Un calcul politique ? Évidemment”, analyse un consultant démocrate californien. “Newsom parle aux deux Amériques en même temps, il veut être celui qui comprend le désaccord plutôt que de l’ignorer.”
Interdit de briguer un nouveau mandat à Sacramento, Newsom se positionne en populiste de gauche décomplexé, à la manière d’un RFK Jr. new age, capable d’affronter les conservateurs sur leur propre terrain médiatique.
Kamala Harris : Le dilemme californien
Quant à l’ex-colistière de Biden, Kamala Harris, défaite face à Trump en novembre 2024, elle reste indécise. Ciblée par les critiques internes depuis la débâcle, Harris n’écarte pas une candidature au poste de gouverneur de Californie en 2026… mais cela bloquerait de facto toute relance présidentielle en 2028.
“Elle décidera d’ici la fin de l’été”, glisse un proche à Fox News Digital.
Son récent déplacement dans le Nevada, État clé du calendrier primaire, indique qu’elle n’a pas renoncé à reconstruire une stature nationale, malgré les blessures encore fraîches de 2024.
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Un champ démocrate fragmenté : Entre ambition et vide stratégique
Si les Républicains se projettent vers une relève avec JD Vance ou Ron DeSantis, les démocrates semblent en quête d’une figure centrale capable d’unifier la gauche. Les noms de Gretchen Whitmer, Josh Shapiro ou encore Andy Beshear circulent, mais sans dynamique évidente. Même Rahm Emanuel, vétéran de l’ère Obama, fait l’objet de rumeurs de candidature, selon Politico.
“Le sommet de la pyramide démocrate est très peu profond en ce moment. Il y a de l’oxygène pour quelqu’un”, analyse Lucas Meyer.
Ce “quelqu’un” sera-t-il un bâtisseur d’État comme Pritzker ? Un libéral provocateur à la Newsom ? Un technocrate comme Buttigieg ? Une revenante comme Harris ? La base du parti tranchera, mais une chose est sûre : la bataille de 2028 a déjà commencé.
Un spectacle précoce mais coûteux
Pourquoi autant d’effervescence… à plus de trois ans de l’élection ? Parce que la machine médiatique adore les primaires. Même si les campagnes coûtent cher à couvrir, les rédactions sont prêtes à mettre la main à la poche : billets d’avion, hôtels, repas, accréditations, le tout pour suivre ces aspirants sauveurs qui remplissent l’antenne et le flux d’actualités.
Et ce sont souvent les jeunes reporters, affamés de scoops et de notoriété, qui s’y collent. Pas étonnant que le feuilleton ait déjà commencé alors que la course à 2028 vient à peine d’être esquissée.
Les enjeux géopolitiques : Un retour démocrate redouté à l’international
- Europe et OTAN : Retour au multilatéralisme… ou à la dépendance ?
Les chancelleries européennes attendent avec impatience un retour des démocrates au pouvoir, espérant un regain de coopération sur le climat, l’OTAN, et l’ONU. Mais cet “optimisme” masque une inquiétude : un président démocrate pourrait renforcer la dépendance des États-Unis aux institutions globalistes et aux dépenses partagées, limitant l’autonomie stratégique des alliés européens.
- Chine, Iran, Russie : Lignes rouges en suspens
Pékin et Téhéran voient d’un bon œil un retour démocrate qui pourrait assouplir sanctions et réengager diplomatiquement, notamment via un possible revival de l’accord nucléaire de 2015. Pour la Russie, c’est une menace à double tranchant : plus de prévisibilité mais aussi une potentielle relance des négociations diplomatiques et des zones d’ombre stratégiques.
- Israël : Vers un refroidissement des relations ?
Certaines figures progressistes au sein du parti, à l’instar d’Alexandria Ocasio-Cortez ou même de Gavin Newsom, ont déjà exprimé leur volonté de conditionner le soutien militaire à Israël à des critères humanitaires, une position qui pourrait bouleverser l’équilibre régional et les relations traditionnelles avec Tel-Aviv.
- Les enjeux numériques et Indo-Pacifique : Les angles morts d’un futur président démocrate ?
Souveraineté numérique : La volonté de “s’harmoniser” avec les normes européennes (RGPD) et de créer une forme de “NATO numérique” suscite des doutes quant à la capacité des États-Unis à protéger leurs infrastructures critiques. Une posture plus permissive envers TikTok, Huawei, et autres acteurs étrangers inquiète les stratèges de cybersécurité.
Indo-Pacifique : Le retour démocrate pourrait signifier un affaiblissement de la fermeté américaine dans la région, un désengagement progressif, ou un recentrage diplomatique moins musclé. Les alliés historiques comme le Japon, l’Australie ou l’Inde surveillent avec méfiance les déclarations prudentes sur Taiwan et la politique de dissuasion face à la Chine.
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De l’ambition, mais pas de vision
Alors que Donald Trump entame son deuxième mandat, les Démocrates semblent courir dans tous les sens. Une vingtaine de prétendants. Peu d’idées fortes. Aucun favori incontesté. Une base militante fracturée entre progressisme radical et centrismes fatigués.
La Maison Blanche est en ligne de mire, certes. Mais sans stratégie claire ni leader crédible, la course s’annonce plus chaotique qu’historique.
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Diplômée de la Business School de La Rochelle (Excelia – Bachelor Communication et Stratégies Digitales) et du CELSA – Sorbonne Université, Angélique Bouchard, 25 ans, est titulaire d’un Master 2 de recherche, spécialisation « Géopolitique des médias ». Elle est journaliste indépendante et travaille pour de nombreux médias. Elle est en charge des grands entretiens pour Le Dialogue.
