
Par Olivier d’Auzon
Le monde a retenu son souffle le lundi 21 avril 2025, jour de Pâques, lorsque le Vatican a annoncé la mort du pape François, à l’âge de 88 ans. Ce fut un départ empreint de solennité : dans la basilique Saint-Pierre, les cloches sonnèrent à la volée, rappelant que l’homme qui avait fait de la fraternité le grand chantier de son pontificat venait de s’éteindre
Pour l’Afrique, qu’il avait visitée à cinq reprises et où il avait sillonné dix pays, c’est tout un pan de l’espérance qui s’en est allé.
L’Afrique, miroir et mémoire du monde
Ce n’était pas un simple pèlerinage. C’était un cri. Un cri contre l’oubli. Un cri pour l’Afrique que le monde ne regarde qu’avec des yeux d’intérêts ou de pitié. Car si François, comme l’ont écrit Laurent Correau, Rolf Steve Domia-leu et Gaëlle Laleix pour RFI (21 avril 2025), a foulé dix pays africains en douze ans de pontificat, c’est qu’il avait vu dans ce continent plus qu’un champ missionnaire : une conscience universelle.
Bangui, 29 novembre 2015 : La fumée de l’encens au-dessus des barricades
Par une matinée moite de fin d’année, dans la cathédrale de Bangui, la lumière tombait en faisceaux dorés sur les dalles humides. Le pape, portant la chasuble blanche, franchit la Porte sainte sous un nuage d’encens.
À ses pieds, la Centrafrique sortait à peine de la spirale infernale déclenchée par le coup d’État de la coalition Seleka en 2013.
Dans le quartier musulman de PK5, barricadé depuis deux ans, plus aucun chrétien n’osait pénétrer. Le souverain pontife, lui, se présenta à la mosquée et, dans un geste d’audace inouïe, traîna derrière lui des milliers de fidèles chrétiens jusqu’aux portes de ce bastion de la communauté musulmane.
« J’ai vu, de mes yeux, les deux communautés se serrer dans les bras, pleurer, faire des accolades », confia Fridolin, l’un des témoins de cette réconciliation miraculeuse
Ce fut un moment d’anthologie : non une simple visite pastorale, mais une entreprise de déminage social. Là où l’insécurité et la méfiance avaient dressé des murs, le geste du pape éleva un pont de confiance. En prenant le risque d’entrer dans PK5, François montrait que, selon lui, la foi ne pouvait jamais être confinée derrière des barbelés.
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Kangemi, Nairobi, 30 novembre 2015 : La messe dans le bidonville
Quelques heures plus tard, dans le bidonville de Kangemi, le pape célébra une messe à l’église Saint-Jean le Travailleur, un modeste édifice au milieu des toits de tôle. Face à la foule entassée, il dénonça « l’injustice sociale » et « l’accaparement des richesses ». Lucy Nganga, une fidèle, se souvient qu’il s’était présenté « comme le pape des pauvres »
Pour Theresa Siuwai, voir le souverain pontife choisir ce lieu plutôt que les grandes cathédrales, symbolisait « qu’on ne voit des gens importants ici que quand ils cherchent des votes ».
En célébrant la messe dans le ghetto, François transforma une simple célébration religieuse en manifeste politique. Il rappela que l’Évangile s’adresse d’abord aux « derniers », à ceux qui vivent en marge. Ce choix spatial et social de Kangemi fut l’une des pierres angulaires de son message sur la « diaconie » : servir, accompagner, dénoncer les systèmes qui excluent.
Kinshasa, 2 juin 2023 : « Retirez vos mains de l’Afrique ! »
Son dernier voyage africain le conduisit à Kinshasa, où, dans le jardin du Palais de la Nation, il s’adressa non seulement aux fidèles, mais à la communauté internationale. D’une voix grave, il lança : « Retirez vos mains de la République démocratique du Congo… Cessez d’étouffer l’Afrique : elle n’est pas une mine à exploiter ni une terre à dévaliser »
. Ces mots retentirent comme un coup de canon dans l’indifférence de ceux qui, hier encore, pensaient que le continent n’était qu’un réservoir de matières premières.
Cette mise en accusation du nouveau colonialisme économique prit la forme d’un cri prophétique : le pape, jusque-là vigilant sur les questions migratoires et le dialogue interreligieux, devenait également le héraut d’une souveraineté africaine bafouée.
Sa dénonciation ne visa pas seulement les capitaux étrangers ; elle épingla les complicités internes et les réseaux de corruption qui aggravent l’appauvrissement.
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L’épine du synode africain : Fiducia supplicans
Mais un jour, la communion s’est fissurée. Le 18 décembre 2023, Rome publie Fiducia supplicans, texte autorisant la bénédiction des couples homosexuels.
En Afrique, ce fut un séisme. Les conférences épiscopales se dressèrent comme un seul homme. De Yaoundé à Kampala, d’Abuja à Antananarivo, les évêques refusèrent net. Non pas par simple rigidité morale, mais par fidélité à une culture, à un ordre symbolique encore profondément enraciné.
Le cardinal Fridolin Ambongo, Congolais et président du Symposium des Conférences épiscopales d’Afrique, partit à Rome, comme un émissaire d’une Église blessée mais encore fidèle. On négocia une sortie de crise. On aboutit à un compromis : en Afrique, ces bénédictions ne seront pas données. Mais la fracture était là. Un catholique tchadien le confia à RFI : « Le Vatican a tenté d’expliquer. Mais ici, personne n’a été convaincu. »
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L’Église qui danse et qui prie
Et pourtant, malgré les heurts, malgré les désaccords, une chose demeure : l’amour de François pour l’Afrique. Il l’a manifesté jusque dans sa liturgie. En 2022, dans la basilique Saint-Pierre, il célébra une messe selon le rite zaïrois. Le rite du corps qui bouge, des ancêtres invoqués, du prêtre en étoffe d’Afrique. Ce jour-là, à Rome, c’est toute une Église africaine qui entra dans la lumière.
Et dans un souffle venu du Congo, il conclut : « Moto azalí na matói ma koyóka… Ayóka. Moto azalí na motéma mwa kondíma… Andima. » Ceux qui ont des oreilles, qu’ils entendent. Ceux qui ont un cœur, qu’ils consentent.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).
