
Par Jean Daspry, pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques
« Aide-toi, le ciel t’aidera ». (Jean de la Fontaine, Le Chartier embourbé). Telle est la devise de la nouvelle administration américaine dans son approche de la problématique de l’aide publique au développement (APD). Nous en voulons pour preuve les décisions prises à Washington en la matière : suppression de l’USAID et d’une majorité des programmes d’aide qu’elle met en œuvre dans les pays du Sud, plus particulièrement en Afrique.
Ce coup de tonnerre provoque un concert des lamentations tant dans les pays concernés, dans les organisations internationales et ONG que dans certains pays occidentaux choqués par la brutalité et l’inhumanité de telles mesures. Certains font mine de découvrir que le président Donald Trump fait aujourd’hui ce qu’avait promis hier le candidat à la magistrature suprême. Après des décennies de récrimination contre la politique des donneurs d’aide, nous passons à une année de larmoiement contre l’oukase trumpien.
Des décennies de récrimination
La seconde partie du XXe siècle est marquée par un profond mouvement de décolonisation des anciennes colonies belges, britanniques, françaises, néerlandaises, portugaises essentiellement sur le continent africain. Au tournant des années 1980, l’on pense aussitôt à Djibouti, aux Comores (Cf. Mayotte choisit le giron de la République), à la Rhodésie du Sud devenue Zimbabwe, à l’Angola et au Mozambique sans oublier la fin du régime d’apartheid en Afrique du Sud. Afin de compenser leur présence non désirée et pesante dans ces nombreux États, les pays concernés se lancent dans des politiques d’aide au développement qui tournent souvent à l’assistanat. L’ONU les encourage vivement à consacrer une part de leur PIB (0,7% revu au fil des ans à la baisse) à cette démarche essentielle pour le décollage économique de leurs anciennes colonies. À ces aides de nature bilatérale, il convient d’ajouter des sommes conséquentes venant des institutions internationales comme celle de l’Union européenne, voire de fondations privées américaines à l’instar de la Fondation Bill & Melinda Gates. Cette dernière se classe au deuxième rang des contributeurs à l’OMS après les États-Unis. Le montant cumulé de toutes ces aides non liées sur le temps long est aussi impressionnant que l’absence d’impact tangible sur la vie des populations.
Le temps passe et la persistance du ressentiment colonial en Afrique, soixante ans après les indépendances, semble toujours vivace. La France est accusée de tous les maux de la planète souvent par des autocrates à la moralité douteuse. Quoi de mieux pour panser les plaies du passé que de réclamer de nouveaux financements (Cf. dans la lutte contre la pauvreté, le réchauffement climatique, les pandémies …) au titre de la solidarité éternelle ! Avec la fin de la Guerre froide, les pays du Sud réclament instamment de recueillir, intérêt et principal, les fameux et introuvables « dividendes de la paix ». Sur une vieille idée revenant à feu Edgard Faure, une conférence internationale dite « désarmement-développement » est organisée par l’ONU à New-York (août-septembre 1987) dont il ne sortira rien de concret, hormis quelques belles paroles lénifiantes. Notons que les États-Unis refusent à l’époque de participer à ce raout. Plus près de nous, des États de l’Afrique de l’Ouest font appel à l’ancien colonisateur pour bouter hors de leurs frontières les hordes terroristes avant de de réclamer, sans ménagement et sans le moindre remerciement, la fin de la présence militaire française sur leur sol. Parfois, ils se retournent ensuite vers les milices Wagner pour assurer leur sécurité fragile à maints égards. L’on reste rêveur.
Après avoir dénoncé ad nauseam les ingérences étrangères des anciennes puissances colonisatrices attentatoires à leur quête légitime de souveraineté et d’indépendance, les États africains ne se trouvent-ils pas piégés par le piège qu’ils ont eux-mêmes armés[1].
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Une année de larmoiement
Washington considère, à tort ou à raison, que l’Amérique n’a pas d’obligations – juridiques ou morales – vis-à-vis du reste du monde. C’est pourquoi, le décret présidentiel (« executive order »), gelant les crédits d’aide au développement daté du 20 janvier 2025, justifie la mesure par la nécessité d’en finir avec une politique pas compatible avec les intérêts américains, voire parfois opposée aux intérêts bien compris de l’Amérique. Le chœur des pleureuses n’a pas de mots assez durs pour stigmatiser l’irresponsabilité américaine[2] et prédire la catastrophe. Elle est qualifiée de « véritable crise mondiale » – par le directeur de l’OMS, l’éthiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus. Selon lui, les conséquences inhérentes aux décisions de l’administration américaine seront nombreuses et épouvantables : centaines de milliers de décès supplémentaires d’enfants ; flambées de nouvelles épidémies en particulier de SIDA ; crise « sans précédent » pour l’aide aux déplacés en Afrique ; fragilisation des femmes victimes de violences en Afrique du Sud ; fermeture par dizaines d’ONG concernées[3]… En un mot, comme en cent, l’Afrique serait en danger à la suite du gel de l’aide américaine décrétée par l’homme à la mèche blonde dont le slogan est « America First ».
Élargissant la focale, l’OMS, l’UNICEF, ainsi que d’autres organisations internationales ayant pignon sur rue (Handicap International), alertent urbi et orbi sur les conséquences dramatiques des politiques de baisse brutales des budgets d’aide au développement des principaux donateurs comme le Royaume-Uni, la France, la Belgique, les Pays-Bas … enregistrées par l’OCDE après quelques années de hausse. Ces derniers ont tôt fait de justifier leurs décisions par la nécessité impérieuse de réorienter des budgets contraints vers le secteur de la défense. Menace russe et maintien de l’aide à l’Ukraine obligent ! L’argument est imparable alors qu’une majorité d’États connait des déficits budgétaires abyssaux et que des choix s’imposent pour ne pas effaroucher les populations[4]. Il est regrettable que les États européens et l’Union européenne n’aient pas pris le taureau par les cornes, il y a bien longtemps déjà. Et cela, compte tenu de l’évaporation dans des poches de dirigeants africains corrompus de montant substantiels de programmes d’aide au développement destinés à assurer le bien-être des populations défavorisées mais aussi à conforter les structures étatiques.
Qui plus est, la décision américaine ouvre, en particulier, un débat salutaire en France sur le « gouffre financier pour des résultats malheureusement limités » que représenterait l’aide publique au développement. Une fois encore, la France ne réagit que face à la crise et rarement à froid. Face aux critiques formulées par l’opposition (essentiellement de droite), le gouvernement français, y compris le directeur général de l’Agence française de développement (AFD), Rémy Rioux (ENA, Cour des comptes), qui tentent d’éteindre l’incendie comme ils le peuvent, rappellent les préconisations du rapport sur la modernisation de l’APD soumis au Parlement en 2018 par le député Hervé Berville. Ce dernier reconnait que cette politique est devenue illisible pour nos compatriotes. D’autant plus lorsqu’elle est devenue un sujet de confrontation au regard des questionnements croissants sur les questions d’immigration et d’insécurité[5]. Comme cela est souvent le cas dans notre Douce France, il est fort probable que l’exécutif, voire le législatif lancent très prochainement un chantier de réflexion sur le bilan et les perspectives de l’APD. À toute chose, malheur est bon !
Éloge de l’hypocrisie
« Si tu donnes un poisson à un homme, il mangera un jour. Si tu lui apprends à pêcher, il mangera toujours » (Confucius). La bien-pensance occidentale s’étouffe face à la diplomatie du coup de pied dans la fourmilière pratiquée par Donald Trump. En quittant le terrain moral, force est de constater que cette démarche – si brutale soit-elle – présente parfois des avantages indéniables. Citons-en quelques-uns : mettre l’Afrique devant ses responsabilités qu’elle éludait jusque-là et la conduire à changer d’état d’esprit sur une politique du passé ; donner des idées aux Occidentaux pour prendre la question de l’APD à bras le corps sans tabou ; pousser la communauté des nations à changer de logiciel dans la relation Nord-Sud …. Il faut s’y habituer : Donald Trump fait ce qu’il avait dit et il le fait vite sans s’encombrer de précautions. Le temps de l’assistanat sous forme d’une APD tournant à une aide publique détournée de ses nobles fins semble bien révolu.
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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Coumba Kane (propos recueillis par), Paul-Simon Handy : « L’Afrique à plus à perde qu’à gagner dans le nouvel ordre mondial », Le Monde, 30-31 mars 2025, p. 20.
[2] Éditorial, 4Etats-Unis : le mauvais calcul du retrait de l’aide internationale, Le Monde, 30 mars 2025, p. 29.
[3] Louise Couvelaire, Face à Trump, les ONG prises à la gorge, Le Monde, 29 mars 2025, p. 2.
[4] Julien Bouissou, Aide au développement : le repli sur soi des Occidentaux, Le Monde, 30 mars 2025, pp. 16-17.
[5] Julien Bouissou, En France, le nouveau terrain de l’extrême droite, Le Monde, 30 mars 2025, p. 16.
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