
Par Olivier d’Auzon
Dans la Corne de l’Afrique, une région aussi stratégique qu’instable, un nouveau bras de fer s’esquisse. L’Éthiopie et l’Érythrée, dont l’histoire récente alterne entre rapprochements inespérés et ruptures brutales, se retrouvent à nouveau au bord d’une confrontation. Addis-Abeba accuse Asmara d’attiser les tensions, encouragée par l’appui discret mais réel de l’Égypte.
En guise de réponse, le ministre éthiopien des Affaires étrangères, Gedion Timothewos, a appelé la communauté internationale à intervenir pour éviter que le conflit latent ne dégénère.
Derrière cette crispation diplomatique, un enjeu décisif se dessine : l’accès éthiopien à la mer. Pays enclavé depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993,
Addis-Abeba cherche un accord portuaire permettant de sécuriser ses importations et exportations. Un dossier vital pour un pays de 120 millions d’habitants, engagé dans un effort colossal de développement.
Mais qui peut réellement convaincre l’Érythrée d’ouvrir sa façade maritime à son voisin ? Trois pôles de puissance émergent.
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Les pétromonarchies, pièces maîtresses de l’équation
L’Égypte, inquiète du poids croissant de l’Éthiopie sur le Nil, encourage l’intransigeance d’Asmara. Pourtant, ce n’est pas Le Caire qui détient les clés du dossier, mais bien ses bailleurs de fonds : l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Pour Riyad et Abou Dhabi, la mer Rouge est un axe stratégique essentiel, et la stabilité de l’Éthiopie une condition indispensable à la sécurisation de leurs investissements.
Ce sont donc eux qui sont le mieux placés pour réduire l’influence égyptienne sur l’Érythrée et encourager celle-ci à adopter une posture plus coopérative.
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Washington, l’arbitre qui pourrait s’imposer
Les États-Unis conservent, malgré un désengagement relatif, un poids considérable dans la région. L’Égypte reste l’un de leurs principaux partenaires militaires ; l’Éthiopie, un pivot démographique et économique de l’Afrique de l’Est. L’idée d’un accord tripartite sécurisant les intérêts des trois capitales pourrait séduire Washington, notamment sous une administration Trump convaincue de pouvoir résoudre les crises par des compromis directs et transactionnels.
Un partenariat économique ou énergétique renforcé avec Addis-Abeba offrirait à Washington les leviers nécessaires pour ramener Le Caire à une posture plus responsable.
La carte russe, l’autre option stratégique
La Russie, elle aussi en quête d’ancrage naval en mer Rouge, observe la situation avec attention. Un accord maritime Éthiopie–Érythrée pourrait, pour Moscou, compenser l’enlisement de ses projets de base au Soudan. Si un apaisement relatif entre Washington et Moscou venait à émerger — hypothèse encore fragile — une médiation conjointe deviendrait possible.
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Pour Asmara, la question centrale reste la sécurité
L’Érythrée demeure l’un des régimes les plus fermés au monde. La paranoïa institutionnelle de ses dirigeants rend tout accord impossible sans garanties sécuritaires fortes. L’installation d’une base navale étrangère à Massawa — américaine, russe, ou même conjointe — pourrait constituer le gage recherché par le président Issayas Afewerki.
Dans ce contexte, Israël pourrait jouer un rôle facilitateur : lié à l’Érythrée, à l’Éthiopie, et partenaire stratégique des États-Unis et de la Russie, l’État hébreu dispose de marges de manœuvre diplomatiques que d’autres acteurs n’ont pas.
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Un accord portuaire possible, mais à haute intensité diplomatique
Pour sortir de l’impasse, un cadre clair doit être posé :
– sécuriser davantage les investissements des puissances influentes en Éthiopie,
– offrir à l’Érythrée des perspectives économiques crédibles,
– endiguer le jeu égyptien,
– et garantir militairement un corridor maritime bilatéral.
Sans cela, aucune désescalade durable n’est envisageable.
Les pétromonarchies disposent du pouvoir d’apaisement le plus immédiat. Mais ce sont peut-être les États-Unis — éventuellement rejoints par la Russie — qui pourraient sceller le compromis historique entre Addis-Abeba et Asmara. À ce prix seulement, la Corne de l’Afrique pourra espérer sortir du cycle des crises et construire un véritable espace de coopération autour de la mer Rouge
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).
