ANALYSE – Le dilemme maritime de l’Éthiopie : Une ambition en eaux troubles

Par Olivier d’Auzon
L’aube se lève sur Berbera, et le port s’étire sous la lumière naissante, ses quais témoins silencieux d’une histoire que l’on voudrait réécrire. L’Éthiopie, géant enclavé aux ambitions maritimes anciennes, se heurte aujourd’hui à une tempête diplomatique dont elle peine à mesurer la force.
Son récent mémorandum d’entente (MoU) avec le Somaliland, présenté par certains comme une percée stratégique, est en réalité une onde de choc qui ébranle les équilibres précaires de la Corne de l’Afrique, souligne volontiers le journaliste spécialisé dans la Corne de l’Afrique, Hassan Yusuf.
L’illusion d’une mer promise
Depuis des décennies, l’Éthiopie cherche un accès souverain à la mer, hantée par le souvenir de l’Érythrée perdue. Mais dans cette quête obstinée, Addis-Abeba semble aujourd’hui naviguer à contre-courant du droit international et des principes mêmes qu’elle a longtemps défendus. En signant un accord avec le Somaliland—territoire que nul État ne reconnaît officiellement comme indépendant—l’Éthiopie prend le risque de légitimer des dynamiques séparatistes qui pourraient un jour se retourner contre elle.
« Aucun pays au monde, pas même l’Éthiopie, ne reconnaît l’indépendance du Somaliland », rappellent les diplomates. Comment alors justifier un accord qui contourne la souveraineté internationalement reconnue de la Somalie ? Cette décision est une lame à double tranchant : ce que l’Éthiopie considère comme un passage vers l’océan pourrait bien devenir une porte ouverte à la contestation de ses propres frontières. L’Histoire est un miroir cruel pour ceux qui l’oublient.
Les principes à géométrie variable
L’Éthiopie a toujours clamé son attachement au principe de souveraineté, en s’opposant fermement aux mouvements séparatistes en Oromia ou au Tigré. Et pourtant, elle semble aujourd’hui prête à piétiner ce même principe lorsque ses intérêts maritimes sont en jeu. Un étrange paradoxe, qui expose Addis-Abeba à l’accusation d’opportunisme diplomatique.
Le raisonnement avancé par Adam Daud Ahmed, dans son plaidoyer pour le MoU, présente la Somalie comme un vestige d’un passé colonial révolu, un État incapable d’exercer pleinement sa souveraineté. Mais la réalité est plus complexe : la Somalie est un membre des Nations unies, reconnu par l’Union africaine et la Ligue arabe. Ignorer son opposition, c’est s’attirer les foudres de puissances influentes—de Mogadiscio à Ankara, du Caire à Riyad.
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Le poids du réel : Entre Djibouti et Berbera
Au-delà des considérations juridiques et politiques, il y a l’implacable réalité économique. Le Somaliland offre à l’Éthiopie une fenêtre maritime de 20 kilomètres. Mais à quel prix ?
Aujourd’hui, plus de 95 % du commerce extérieur éthiopien transite par Djibouti, dont les infrastructures portuaires sont intégrées aux grandes routes maritimes internationales. Imaginer que Berbera puisse, du jour au lendemain, remplacer Djibouti relève d’une myopie stratégique. Le développement d’un nouveau corridor nécessiterait des investissements colossaux, des décennies de travaux, et une stabilité dont la région manque cruellement.
Et si Djibouti venait à riposter ? Une hausse des tarifs portuaires, des restrictions sur l’accès des marchandises éthiopiennes, une alliance renforcée avec les rivaux d’Addis-Abeba… En s’aliénant Djibouti, l’Éthiopie ne risquerait-elle pas d’échanger un partenaire fiable contre une promesse incertaine ?
Un orage géopolitique en gestation
Les premiers signes de la tempête apparaissent déjà à l’horizon. La Somalie, soutenue par ses alliés, intensifie sa riposte diplomatique. La Turquie, dont la présence militaire à Mogadiscio est bien établie, pourrait renforcer son engagement. L’Égypte, en conflit ouvert avec l’Éthiopie sur le barrage de la Renaissance, trouve ici une occasion inespérée de resserrer ses liens avec la Somalie. Quant à la Ligue arabe, elle pourrait user de toute son influence pour isoler Addis-Abeba.
L’Éthiopie, qui rêvait de s’ouvrir une route vers la mer, risque de se retrouver encerclée. Son ambition maritime, loin de la libérer, pourrait bien l’enchaîner à une nouvelle série de conflits régionaux.
L’heure du choix
Il est encore temps pour l’Éthiopie de redresser la barre. Plutôt que de naviguer seule dans des eaux troubles, elle doit emprunter la voie du dialogue et de la coopération régionale. Djibouti, la Somalie, et les autres acteurs de la région ne sont pas des obstacles à contourner, mais des partenaires avec lesquels il faut bâtir un avenir commun.
Dans cette partie d’échecs où chaque coup engage l’avenir d’un peuple, l’Éthiopie doit faire un choix. Poursuivre un accord juridiquement contestable, au risque de précipiter l’instabilité, ou renouer avec la diplomatie et la coopération multilatérale.
Le destin maritime de l’Éthiopie ne peut se construire sur une illusion. L’histoire de la Corne de l’Afrique est jonchée de rêves brisés. Il serait sage, cette fois, de ne pas en faire un naufrage.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).
