PORTRAIT – Stanley Milgram : L’expérience qui révéla la part d’obéissance cachée en chacun de nous

PORTRAIT – Stanley Milgram : L’expérience qui révéla la part d’obéissance cachée en chacun de nous

lediplomate.media — imprimé le 09/07/2026
Stanley Milgram
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par la rédaction du Diplomate média

Pourquoi des hommes ordinaires obéissent-ils parfois à des ordres qu’ils réprouvent moralement ? Comment des individus sans haine particulière peuvent-ils participer à des actes qu’ils jugent eux-mêmes condamnables ? Ces questions hantent le XXe siècle depuis les procès de Nuremberg. Elles obsèdent également un jeune psychologue américain : Stanley Milgram. En 1961, quelques mois seulement après le procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem, il lance l’une des expériences les plus célèbres de l’histoire des sciences humaines. Les résultats stupéfient le monde. Popularisée en France par le film I comme Icare d’Henri Verneuil, cette expérience demeure aujourd’hui l’un des miroirs les plus troublants de la nature humaine. Plus qu’une étude psychologique, elle constitue une réflexion vertigineuse sur l’autorité, le pouvoir et la fragilité du libre arbitre.

Après Nuremberg : comprendre l’obéissance

Lorsque Stanley Milgram entreprend ses recherches au début des années 1960, une question domine les débats intellectuels.

Comment expliquer les crimes de masse du nazisme ?

Pendant les procès de Nuremberg puis celui d’Adolf Eichmann, de nombreux accusés avancent la même défense :

« J’ai simplement obéi aux ordres. »

Pour beaucoup, cette explication paraît insuffisante.

Milgram veut comprendre.

Non pas excuser.

Comprendre.

Comme Gustave Le Bon s’était intéressé aux foules et Edward Bernays aux mécanismes d’influence, Milgram s’intéresse à une autre dimension fondamentale du comportement humain : la soumission à l’autorité.

Son intuition est simple.

Le problème ne réside peut-être pas uniquement dans la personnalité des criminels.

Il pourrait exister des mécanismes psychologiques universels capables de pousser des individus ordinaires à agir contre leur conscience.

L’hypothèse est dérangeante.

Elle remet en cause une croyance rassurante :

Celle selon laquelle seuls les monstres commettent des actes monstrueux.

L’expérience qui fit trembler le monde

L’expérience imaginée par Milgram paraît d’une simplicité déconcertante.

Un volontaire est recruté pour participer à une prétendue étude sur la mémoire.

Il doit administrer des décharges électriques à un autre participant chaque fois que celui-ci commet une erreur.

En réalité, les décharges n’existent pas.

La victime est un comédien.

Mais le sujet l’ignore.

Au fil de l’expérience, l’intensité des décharges augmente.

La victime proteste.

Crie.

Supplie.

Puis finit par ne plus répondre.

Face aux hésitations du participant, l’expérimentateur, vêtu d’une blouse blanche, prononce quelques phrases simples :

« Veuillez continuer. »

« L’expérience exige que vous continuiez. »

« Vous n’avez pas le choix. »

Les résultats sidèrent les chercheurs.

Près des deux tiers des participants vont jusqu’au niveau maximal des prétendues décharges électriques, pourtant présenté comme potentiellement mortel.

Le choc est immense.

Les volontaires ne sont ni des fanatiques ni des psychopathes.

Ce sont des hommes et des femmes ordinaires.

Des citoyens normaux.

Des voisins.

Des collègues.

Des parents.

Milgram révèle alors une réalité profondément inconfortable : dans certaines circonstances, l’autorité peut conduire des individus ordinaires à suspendre leur jugement moral personnel.

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« I comme Icare » : quand le cinéma révèle une vérité universelle

En France, c’est le réalisateur Henri Verneuil qui donnera à l’expérience une dimension presque mythique.

Dans son chef-d’œuvre I comme Icare (1979), inspiré de l’assassinat de Kennedy, une séquence entière reconstitue avec une fidélité remarquable l’expérience de Milgram.

Cette scène demeure aujourd’hui encore l’un des moments les plus marquants du cinéma français.

Yves Montand y découvre progressivement une vérité glaçante :

Les plus grands dangers pour les sociétés ne proviennent pas toujours de la cruauté individuelle.

Ils proviennent parfois de l’obéissance.

Verneuil comprend parfaitement la portée philosophique de l’expérience. Ce qui effraie dans Milgram, ce n’est pas la méchanceté. C’est la normalité. Ce sont des individus ordinaires qui, placés dans certaines conditions, acceptent de déléguer leur responsabilité morale à une autorité qu’ils jugent légitime.

Cette leçon dépasse largement le cadre du nazisme.

Elle concerne toutes les sociétés.

Toutes les idéologies.

Tous les systèmes politiques.

Toutes les institutions.

Le véritable sujet de Milgram n’est pas l’Allemagne de 1933. C’est l’être humain lui-même.

Des totalitarismes aux réseaux sociaux : l’actualité permanente de Milgram

Plus de soixante ans après sa publication, l’expérience conserve une actualité saisissante.

Les formes d’autorité ont changé.

Mais les mécanismes psychologiques demeurent.

Hier, l’autorité portait un uniforme.

Aujourd’hui, elle peut prendre la forme d’un expert médiatique, d’un algorithme, d’un influenceur, d’un leader politique ou d’un consensus numérique.

Comme l’avait montré Gustave Le Bon avec les foules et comme l’expliquera Edward Bernays avec la fabrication du consentement, les individus cherchent souvent la sécurité psychologique dans l’appartenance à un groupe ou dans la soumission à une autorité reconnue.

Les crises sanitaires, les guerres, les phénomènes de panique collective ou les emballements médiatiques rappellent régulièrement cette réalité.

Milgram nous enseigne que le courage intellectuel consiste parfois à désobéir. Non pas par esprit de rébellion permanente, mais lorsque la conscience morale entre en conflit avec l’autorité.

C’est là toute la difficulté.

Car les sociétés ont besoin d’autorité pour fonctionner.

Mais elles ont également besoin d’individus capables de résister lorsque cette autorité devient abusive.

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La leçon la plus dérangeante du XXe siècle

L’expérience de Milgram demeure l’une des plus célèbres de l’histoire parce qu’elle touche à quelque chose de profondément universel.

Elle ne nous parle pas des autres.

Elle nous parle de nous.

Son génie est d’avoir déplacé la question du mal. Au lieu de chercher des monstres exceptionnels, Milgram nous oblige à regarder la part de conformisme, d’obéissance et de faiblesse qui existe potentiellement en chacun d’entre nous.

C’est pourquoi son expérience demeure si dérangeante.

Car elle détruit une illusion confortable :

Celle qui consiste à croire que nous aurions forcément agi différemment.

Comme Gustave Le Bon, comme Edward Bernays, Stanley Milgram appartient à cette catégorie rare de penseurs qui ont osé regarder l’être humain sans fard.

Et leur conclusion commune reste d’une actualité brûlante :

La liberté ne consiste pas seulement à pouvoir choisir ; elle consiste aussi à avoir le courage de dire non.

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