
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Kishore Mahbubani est un diplomate et universitaire singapourien devenu une voix influente dans les débats géopolitiques mondiaux. Ancien ambassadeur de Singapour aux Nations Unies et président du Conseil de sécurité de l’ONU, il a également été doyen de la Lee Kuan Yew School of Public Policy à Singapour.
Sa perspective unique – ancrée à la fois dans une expérience diplomatique et une analyse académique – se reflète dans une série d’ouvrages provocateurs. Parmi ses principaux livres figurent Has the West Lost It ? (2018), The ASEAN Miracle (2017), The Great Convergence (2013) et The New Asian Hemisphere (2008). Dans ces travaux, Mahbubani explore de manière critique le déclin stratégique de l’Occident, l’essor de l’Asie (en particulier de la Chine), le rôle de l’ASEAN comme modèle régional et propose des idées pour une gouvernance mondiale plus multipolaire.
Avec un style analytique mais accessible, Mahbubani défie les mythes et les préjugés. Il a soutenu que la domination occidentale des deux derniers siècles n’est pas la norme historique et invite l’Occident à « baisser la crête » en reconnaissant les nouveaux équilibres mondiaux. Parallèlement, il célèbre les réussites de l’Asie et propose des solutions pragmatiques – souvent audacieuses – pour éviter les affrontements entre civilisations et gérer de manière coopérative la « grande convergence » en cours dans le monde. Ci-dessous, nous examinons ses œuvres principales et sa pensée géopolitique, depuis ses critiques de l’Occident jusqu’à ses visions de l’ordre mondial futur.
Œuvres principales et thèmes récurrents
Mahbubani a bâti sa réputation avec des livres qui lancent des provocations intellectuelles sur les relations entre l’Occident et l’Orient. Dans son court essai Has the West Lost It ? (L’Occident l’a-t-il perdu ?) de 2018, il incite les élites occidentales à réfléchir à leur propre déclin. Bien qu’il ne compte qu’une centaine de pages, ce livre offre une synthèse franche des défis posés par l’essor asiatique, invitant l’Occident à adopter une stratégie « 3M » – minimaliste, multilatéraliste et machiavélique – pour retrouver sa pertinence. À l’opposé, The Great Convergence (2013) présente une analyse plus optimiste et détaillée : il décrit comment le monde devient « un seul », avec l’émergence d’une véritable civilisation globale où l’Est et l’Ouest partagent de plus en plus d’intérêts et de valeurs communs. Dans The ASEAN Miracle (2017), écrit avec Jeffery Sng, Mahbubani célèbre les 50 ans de l’ASEAN en montrant comment cette association régionale a transformé une région autrefois instable en un « écosystème de paix » et de prospérité. Enfin, des œuvres comme The New Asian Hemisphere (2008) et le plus récent Has China Won ? (2020) approfondissent respectivement le déplacement inévitable du pouvoir mondial vers l’Asie et la rivalité complexe entre la Chine et les États-Unis.
Malgré la variété des thèmes, les œuvres de Mahbubani présentent des fils conducteurs récurrents. D’un côté, il y a une critique acerbe de l’autosatisfaction occidentale et des politiques qui auraient aliéné le reste du monde ; de l’autre, une mise en avant des succès asiatiques en termes de croissance économique, de réduction de la pauvreté et de stabilité, souvent obtenus grâce à des modèles de gouvernance alternatifs à ceux de la démocratie libérale occidentale. Examinons maintenant plus en détail les points cardinaux de sa pensée géopolitique.
L’Occident et la fin d’une ère
Mahbubani soutient que l’Occident traverse une phase de déclin relatif, dû en partie à ses propres erreurs stratégiques. Il souligne que la domination globale occidentale – commencée avec l’Europe au XIXe siècle et prolongée par les États-Unis au XXe siècle – représente une brève parenthèse dans l’histoire : « L’Occident a dominé pendant 200 ans, ce qui est une aberration historique », observe Mahbubani, rappelant que pendant la majeure partie des deux millénaires précédents, les plus grandes économies étaient la Chine et l’Inde. Cette suprématie occidentale « anormale », selon lui, touche naturellement à sa fin avec le retour de l’Asie sur le devant de la scène.
L’erreur de l’Occident serait de refuser d’accepter cette nouvelle réalité. Mahbubani critique une certaine myopie occidentale, nourrie par des médias focalisés sur les problèmes internes et incapables de reconnaître les progrès extraordinaires du reste du monde. Alors que des centaines de millions de personnes sont sorties de la pauvreté en Asie et qu’une classe moyenne vigoureuse s’y est développée, l’Occident tend à ignorer ces succès. De plus, il note une inversion de la confiance dans les institutions publiques : « Alors que les sociétés occidentales perdent confiance en leurs gouvernements, les Chinois – et les Asiatiques en général – découvrent la bonne gouvernance ».
Mahbubani attribue également la perte de prestige occidental à des choix géopolitiques erronés. Depuis la fin de la Guerre froide, des interventions militaires discutables et des politiques désastreuses dans des régions comme le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord (Irak, Libye, Syrie) ont terni la réputation de l’Occident comme force bienveillante. Dans Has the West Lost It ?, il exhorte l’Europe et l’Amérique à une profonde autocritique : l’Occident doit « descendre de son cheval » (get off its high horse), reconnaissant qu’il n’a plus la capacité d’imposer unilatéralement sa loi au « reste » du monde. Au contraire, il devrait adopter une approche plus humble et pragmatique. Sa recette « 3M » évoquée plus haut appelle précisément à cela : minimalisme (réduire les ingérences inutiles et les conflits coûteux), multilatéralisme (soutenir et renforcer les institutions internationales plutôt que de les contourner) et machiavélisme (penser stratégiquement à long terme, en s’adaptant aux nouveaux rapports de force). En somme, pour Mahbubani, l’Occident n’est pas destiné à disparaître, mais il est « confus et incertain » quant à son identité dans le nouvel ordre. Ce n’est qu’en revenant à la réalité, en coopérant avec les autres centres de pouvoir et en réformant son attitude qu’il pourra regagner un rôle de leadership moral bénéfique dans le monde.
L’essor de la Chine et de l’Asie comme nouveaux pôles de pouvoir
Si l’Occident recule, l’Orient avance. Mahbubani décrit l’essor de l’Asie non pas comme une menace, mais comme un retour à la normalité historique et une opportunité pour l’humanité. En 2013, dans The Great Convergence, il soulignait que, pour la première fois, une majorité de la population mondiale atteint de meilleures conditions de vie : « La grande majorité du monde hors Occident bénéficie d’une qualité de vie plus élevée, en constante amélioration ». Des données globales étayent ses arguments : jamais le monde n’a été aussi pacifique (les morts dans les guerres entre grandes puissances ont diminué de 78 % depuis la fin des années 1980) et la pauvreté mondiale chute vertigineusement, au point que l’objectif du Millénaire de l’ONU de réduire la pauvreté de moitié a été atteint avant l’échéance. Ces évolutions positives sont largement portées par l’Asie, où des centaines de millions de personnes ont rejoint la classe moyenne. Mahbubani invite donc à « ne pas craindre ces changements, mais à les gérer de manière responsable », car ils annoncent un monde plus interconnecté et prospère pour tous.
Au cœur de l’essor asiatique se trouve évidemment la Chine, suivie de près par l’Inde. Mahbubani rappelle souvent que la Chine et l’Inde représentent ensemble plus d’un tiers de l’humanité et ont historiquement été les économies les plus riches jusqu’il y a deux siècles. Aujourd’hui, en termes de parité de pouvoir d’achat, la Chine est déjà la première économie mondiale, l’Inde occupant la troisième place (après les États-Unis). D’ici 2050, prédit Mahbubani, la Chine et l’Inde occuperont respectivement la première et la deuxième place, les États-Unis se classant troisièmes. Ce déplacement de la richesse et de l’influence marque l’avènement d’un monde multipolaire centré sur l’Asie.
Mahbubani tend à décrire la Chine sous un jour plus nuancé que la narration dominante en Occident. Tout en reconnaissant ses défis (comme la question de la succession politique à long terme), il met en lumière ses succès internes : « La plus grande explosion de libertés personnelles dans l’histoire chinoise de 4 000 ans a eu lieu au cours des 40 dernières années », affirme-t-il, notant que des centaines de millions de Chinois peuvent aujourd’hui voyager, étudier et choisir leur travail librement – choses impensables à l’époque de Mao. Il cite même des sondages selon lesquels 90 % des citoyens chinois déclarent avoir confiance en leur gouvernement, contre seulement 39 % des Américains envers le leur. Ces données, pour Mahbubani, montrent que des modèles de gouvernance différents de ceux de l’Occident peuvent jouir de légitimité et de consensus s’ils garantissent croissance économique et stabilité sociale. L’Asie, explique-t-il, privilégie l’efficacité gouvernementale et l’essor de la classe moyenne, même au détriment – temporaire – de certains aspects démocratiques, inversant la séquence que l’Occident considère comme universelle (d’abord la démocratie, ensuite le développement). « Tous les pays deviendront démocratiques à long terme », concède Mahbubani, « mais il est préférable d’y parvenir progressivement ». La Chine, bien qu’elle ne soit pas aujourd’hui une démocratie libérale, évolue à sa manière, et doit être laissée à progresser sans interférences brutales de l’extérieur.
Dans cette optique, Mahbubani considère la rivalité sino-américaine comme le dossier le plus délicat de notre époque, mais il ne croit pas qu’un affrontement catastrophique soit inévitable. Dès The Great Convergence, il prévoyait que, compte tenu du haut niveau d’interdépendance économique, la compétition entre Washington et Pékin pourrait être « la transition de pouvoir la plus pacifique et collaborative de l’histoire », sans conflit militaire direct. Cependant, cela exige une sagesse stratégique des deux côtés. Dans le livre Has China Won ? (publié en mars 2020), Mahbubani analyse les erreurs et les illusions des deux superpuissances. Un message central est que les États-Unis ont engagé un affrontement géopolitique avec la Chine sans stratégie à long terme, se lançant dans une lutte épique « sans avoir d’abord élaboré une stratégie globale visionnaire. Ce n’est pas sage ». Contrairement à la Guerre froide avec l’URSS – où des stratèges comme George Kennan avaient tracé un containment clair à long terme – il manque une vision cohérente face à la Chine. Par exemple, Mahbubani note que Washington a entrepris une croisade pour « changer » Pékin alors qu’il s’agit d’une nation de moins de 250 ans d’histoire prétendant transformer une civilisation ancienne de 4 000 ans et quatre fois plus peuplée. Une attitude, selon lui, présomptueuse et vouée à l’échec. De son côté, Pékin a aussi commis des faux pas : le plus grave a été d’aliéner la communauté entrepreneuriale américaine – autrefois son plus fervent soutien à Washington – avec des pratiques déloyales comme les transferts forcés de technologie. Ces erreurs ont affaibli le soutien à la Chine dans les cercles influents aux États-Unis.
Mahbubani appelle donc les deux puissances à la realpolitik et au compromis. Aux États-Unis, il conseille d’« imaginer un monde où ils ne seront plus la puissance économique dominante » et de se préparer à ce scénario en renforçant un ordre international de règles qui protège tout le monde – en pratique, relancer le multilatéralisme comme forme d’influence stratégique. Paradoxalement, observe-t-il, si l’Amérique veut contenir efficacement la Chine de manière « machiavélique », elle devrait renforcer (plutôt qu’affaiblir) les institutions multilatérales et l’État de droit mondial. Cela garantirait que, même dans un monde où la Chine est la première économie, des règles du jeu stables et des valeurs partagées permettent aux États-Unis de prospérer également. À la Chine, Mahbubani suggère d’éviter les provocations inutiles et de poursuivre des réformes internes graduelles, démontrant au monde que son « essor pacifique » est réel et non menaçant. En définitive, selon Mahbubani, la rivalité sino-américaine ne doit pas être un jeu à somme nulle : le XXIe siècle peut accueillir deux gagnants, s’ils savent coexister dans un ordre plus équilibré.
Le « miracle ASEAN » et le modèle diplomatique asiatique
Un chapitre lumineux du récit de Mahbubani sur l’Asie émergente est consacré à l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est). Il qualifie l’ASEAN de véritable « miracle », affirmant qu’aucune autre organisation régionale, hormis peut-être l’Union européenne, n’a autant fait pour améliorer les conditions de vie de centaines de millions de personnes. Fondée en 1967 en pleine Guerre froide avec seulement cinq membres initiaux, l’ASEAN a su maintenir la paix dans une région extrêmement diversifiée sur les plans culturel, religieux et politique, une zone autrefois théâtre de conflits sanglants et de guerres vietnamiennes. Aujourd’hui, elle regroupe 10 pays, allant du Singapour hypermoderne au Laos encore en développement, représentant plus de 600 millions d’habitants.
Dans le livre The ASEAN Miracle : A Catalyst for Peace (2017), Mahbubani et Sng expliquent pourquoi ils considèrent l’ASEAN comme un modèle géopolitique et diplomatique réussi. Ils montrent comment l’ASEAN a construit un « écosystème de paix » dans une région qui, jusque dans les années 1960, était déchirée par des tensions idéologiques et territoriales. Cinq facteurs clés sont identifiés pour ce succès. Premièrement, la menace du communisme pendant la Guerre froide a poussé les pays fondateurs (Indonésie, Malaisie, Philippines, Singapour, Thaïlande) à faire front commun, puis à intégrer ultérieurement leurs anciens ennemis communistes (Vietnam, Laos, Cambodge) dans l’Association. Deuxièmement, la présence de leaders forts et visionnaires (comme Lee Kuan Yew à Singapour, Suharto en Indonésie, Mahathir en Malaisie) a garanti continuité et engagement coopératif dans le projet ASEAN. Troisièmement, une culture diplomatique singulière – souvent appelée « l’approche ASEAN » – basée sur le consensus, la gradualité et la non-ingérence, a favorisé la confiance mutuelle entre des gouvernements très hétérogènes, évitant à la fois les conflits ouverts et les ingérences extérieures. Quatrièmement, l’ASEAN a su impliquer les grandes puissances dans un dialogue multilatéral inclusif : des forums comme l’ASEAN Regional Forum et l’East Asia Summit ont permis aux États-Unis, à la Chine, à la Russie, au Japon, à l’Inde et à d’autres de s’asseoir à la même table que les pays d’Asie du Sud-Est, utilisant l’ASEAN comme plateforme neutre de discussion. Cinquièmement, grâce à la stabilité politique, la région a bénéficié d’un développement économique notable – la fameuse « ASEAN Way » a créé les conditions pour un « dividende de paix » qui a attiré des investissements et stimulé le commerce intra-asiatique.
Mahbubani met en avant des résultats concrets : depuis des décennies, aucune guerre n’a éclaté entre les membres de l’ASEAN ; des économies autrefois pauvres comme l’Indonésie ou le Vietnam sont aujourd’hui émergentes ; et même les puissances extérieures ont appris à respecter ce forum régional. Il va jusqu’à affirmer de manière provocante que l’ASEAN mériterait un prix Nobel de la paix collectif, « plus que tout autre », pour avoir apporté stabilité et harmonie intercivilisationnelle dans la zone la plus diversifiée de la planète. De plus, il ajoute un point intrigant : l’ASEAN aurait peut-être facilité « l’essor pacifique de la Chine », en offrant à Pékin un voisinage stable et coopératif plutôt qu’hostile. En effet, la Chine a pu se développer économiquement sans avoir à se soucier de conflits à ses frontières méridionales, grâce notamment au travail diplomatique de l’ASEAN pour intégrer le Vietnam post-guerre et maintenir un équilibre dans la mer de Chine méridionale.
Pour Mahbubani, l’ASEAN représente donc un modèle alternatif de gouvernance régionale par rapport à l’approche souvent conflictuelle attribuée à l’Occident. Ce n’est ni une union politique supranationale comme l’UE, ni une alliance militaire ; c’est plutôt un « club » de nations souveraines qui dialoguent constamment, privilégiant l’unité dans la diversité. Cette forme flexible mais constante de multilatéralisme pragmatique est, selon lui, une leçon dont d’autres régions (et le monde entier) pourraient s’inspirer. L’ASEAN démontre que la coopération est possible sans uniformité culturelle ou idéologique, un message crucial à une époque de regain des nationalismes.
Vers une gouvernance mondiale plus multipolaire
Un pilier de la pensée de Mahbubani est la nécessité de réformer la gouvernance mondiale pour refléter le nouvel équilibre multipolaire. Les principales institutions internationales – de l’ONU aux organismes de Bretton Woods – sont nées au milieu du XXe siècle, dans un monde où le « Nord global » (États-Unis et Europe) dominait l’économie et la politique. Aujourd’hui, cette réalité a changé : les puissances émergentes du Sud global revendiquent une plus grande voix. Selon Mahbubani, adapter l’architecture de la gouvernance internationale n’est pas seulement juste, mais essentiel pour éviter que l’ordre libéral ne soit délégitimé et ne s’effondre sous le poids de ses inégalités.
En particulier, il propose des réformes audacieuses du Conseil de sécurité des Nations Unies. Dans son livre The Great Convergence, il suggère une formule « 7-7-7 » pour élargir le Conseil. Les membres permanents avec droit de veto passeraient à 7, incluant – outre les actuels États-Unis, Chine, Russie, France et Royaume-Uni – l’Inde, le Brésil et le Nigeria, ainsi qu’un siège permanent collectif pour l’Union européenne. Dans ce schéma, la représentation des intérêts mondiaux serait plus équitable : les nations occidentales ne détiendraient plus la majorité des sièges permanents, reflétant ainsi un monde où le pouvoir est également distribué en Asie, en Afrique et en Amérique latine. À côté de ceux-ci, Mahbubani propose 7 membres semi-permanents, c’est-à -dire des pays importants en rotation longue (par exemple, le Pakistan aux côtés de l’Inde ou l’Afrique du Sud aux côtés du Nigeria, pour équilibrer les rivalités régionales). Enfin, 7 sièges resteraient en rotation ouverte pour les petits États, comme c’est le cas actuellement. Cette formule 7-7-7, si elle était mise en œuvre, rendrait le Conseil de sécurité plus représentatif du « monde de 7,5 milliards » dans lequel nous vivons, et non plus un privilège anachronique réservé au bloc occidental et à quelques autres. Bien sûr, il s’agit d’une idée radicale qui rencontre des résistances (les membres permanents actuels devraient accepter de diluer leur pouvoir de veto), mais Mahbubani insiste sur le fait que sans de telles réformes, l’ONU risque l’irrélevance.
Outre l’ONU, Mahbubani critique la gouvernance des institutions financières internationales. Il trouve par exemple « absurde » et même raciste que, par une coutume vieille de soixante-dix ans, la Banque mondiale doive toujours être dirigée par un Américain et le Fonds monétaire international par un Européen. Cette pratique exclut 88 % de la population mondiale de la direction d’institutions qui affectent tout le monde. Est-il possible – demande-t-il ironiquement – qu’il n’existe pas d’Indiens, de Chinois ou d’autres non-Occidentaux qualifiés pour ces postes ? Continuer à maintenir cet oligopole occidental, selon Mahbubani, sape la crédibilité et l’efficacité de ces organismes. Il propose donc de démocratiser la gouvernance mondiale, en ouvrant la gestion des institutions clés à des personnalités d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine. Des figures comme l’Indien Raghuram Rajan (ancien gouverneur de la Banque centrale indienne) pourraient diriger le FMI avec compétence, ou un ancien Premier ministre indien comme Manmohan Singh pourrait présider la Banque mondiale. Ce seraient des signaux importants vers le multipolarisme coopératif qu’il appelle de ses vœux.
Une autre idée avancée par Mahbubani est que l’Occident devrait cesser de considérer la gouvernance mondiale comme son fief et commencer à la traiter comme un bien commun. Par exemple, il conseille au Royaume-Uni d’envisager de céder son siège permanent à l’ONU à une entité européenne unifiée, se libérant de la « compulsion » de s’aligner systématiquement sur les États-Unis et reconnaissant la réalité post-impériale. Ce n’est qu’en acceptant de partager le pouvoir que l’Occident peut espérer préserver l’ordre international qu’il a lui-même créé après la guerre. Sinon, avertit Mahbubani, les nouveaux acteurs mondiaux pourraient créer des institutions parallèles ou vider de l’intérieur celles existantes, conduisant à un système fragmenté et instable.
En résumé, Mahbubani promeut une vision de la gouvernance mondiale où « le pouvoir ne soit plus concentré en Occident ». Il voit dans le multilatéralisme inclusif la seule voie pour gérer les défis communs – du changement climatique aux pandémies, de la prolifération nucléaire à la régulation du commerce – dans un monde où l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine revendiquent (à juste titre) une place à la table des décisions. Ses propositions, bien qu’ambitieuses, visent à redonner de la légitimité aux institutions internationales afin qu’elles reflètent le XXIe siècle et non les équilibres de 1945. Ce n’est qu’ainsi, soutient-il, que la transition vers un ordre multipolaire pourra éviter de dégénérer en chaos géopolitique ou en conflits.
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Rivalité sino-américaine : La perspective de Mahbubani
Une grande partie de la pensée de Mahbubani converge sur une question cruciale : comment gérer la rivalité entre la superpuissance déclinante (les États-Unis) et celle émergente (la Chine) sans tomber dans ce que les historiens appellent le « piège de Thucydide » (c’est-à -dire une guerre entre une puissance hégémonique et une puissance ascendante) ? Sur ce sujet, il offre à la fois des critiques envers les deux parties et des propositions pour désamorcer la confrontation.
Côté américain, Mahbubani observe une combinaison dangereuse de complaisance stratégique et d’illusions idéologiques. Washington, affirme-t-il, a lancé une sorte de nouvelle Guerre froide contre Pékin sans la patience stratégique ni la vision à long terme qui avaient prévalu contre l’Union soviétique. Au contraire, les politiques envers la Chine sont souvent dictées par des mythes autoconfortants plutôt que par une analyse réaliste. Un mythe qu’il réfute est l’idée que la Chine soit un monolithe communiste rigide et au bord de l’effondrement interne, semblable à l’URSS : au contraire, comme nous l’avons vu, la société chinoise a connu une croissance extraordinaire des libertés économiques et personnelles au cours des dernières décennies, forgeant une résilience interne sous-estimée en Occident. Un autre mythe est la foi inébranlable dans la supériorité du modèle américain, supposant que sa flexibilité démocratique et capitaliste garantisse un avantage perpétuel : Mahbubani rappelle que rien n’assure aux États-Unis une adaptation plus rapide que la Chine aux changements – au contraire, il souligne que la confiance des Chinois dans leur système est élevée tandis que des divisions profondes traversent les États-Unis. Enfin, il conteste l’idée que la Chine et l’Amérique soient destinées à un affrontement total de valeurs : selon Mahbubani, il existe certes des différences, mais aussi des intérêts convergents sur de nombreuses questions (de la stabilité financière mondiale à la lutte contre le terrorisme, du climat aux pandémies) qui rendent possible une coexistence compétitive mais pacifique.
Côté chinois, bien que Mahbubani loue ses progrès, il n’hésite pas à pointer des faux pas qui alimentent les craintes occidentales. Outre l’erreur de politique économique – avoir intimidé les entreprises étrangères avec des exigences de transfert technologique forcé – il cite une assertivité croissante de la Chine dans certaines zones (comme la mer de Chine méridionale) perçue comme menaçante. Il conteste néanmoins la narration occidentale d’une Chine « agressive » par principe, arguant que les actions de Pékin sont souvent des réactions à un containment américain. Par exemple, l’expansion de l’influence chinoise via l’Initiative Belt and Road ou la technologie 5G est vue comme alarmante en Occident, mais Mahbubani invite à considérer que la Chine cherche sa place après un siècle de faiblesse et d’humiliations subies entre le XIXe et le début du XXe siècle. En invoquant l’histoire, il met en garde : si l’Occident continue d’interférer et de « provoquer la Chine », il risque de déclencher une riposte redoutable : Pékin pourrait exiger une réparation morale pour le « siècle d’humiliation » infligé par les puissances occidentales. En d’autres termes, il faut éviter de rouvrir les blessures de l’histoire et trouver plutôt un modus vivendi.
La formule de Mahbubani pour gérer la rivalité sino-américaine est pragmatique. Il encourage une diplomatie du compromis : les États-Unis devraient reconnaître les sphères d’intérêt légitimes de la Chine (par exemple, accepter que Taïwan et la mer de Chine méridionale sont des questions extrêmement sensibles pour Pékin) et s’engager dans des négociations sérieuses pour établir des règles partagées, plutôt que de se reposer uniquement sur des sanctions ou un containment militaire. La Chine, de son côté, devrait rassurer ses voisins et le monde sur ses intentions pacifiques, en adhérant davantage aux normes internationales – par exemple, en participant activement à la réforme des institutions mondiales plutôt qu’en en créant de parallèles.
Un rôle spécial, selon Mahbubani, peut être joué par les autres puissances et blocs régionaux. L’ASEAN elle-même est un modèle de la manière d’attirer à la fois l’Amérique et la Chine dans un dialogue multilatéral modéré : des plateformes comme l’East Asia Summit, où les États-Unis et la Chine siègent avec les pays de l’ASEAN, offrent des opportunités de confrontation qui réduisent les risques de malentendus. L’Europe et l’Inde pourraient également adopter une position d’équilibre. En particulier, Mahbubani suggère à l’Inde de ne pas s’aligner aveuglément avec l’un ou l’autre, mais de maintenir de bonnes relations avec les deux, se positionnant au « centre de la balance » entre Washington et Pékin. Ce faisant, l’Inde accroîtrait son poids géopolitique et contribuerait à la stabilité, au lieu d’alimenter une nouvelle division du monde en blocs hostiles.
En définitive, la vision de Mahbubani sur la rivalité sino-américaine est moins catastrophique que celle de nombreux commentateurs : il croit qu’un « nouvel équilibre » est possible. Oui, l’Amérique devra renoncer à une partie de son hégémonie et la Chine devra tempérer ses ambitions avec une responsabilité globale, mais le résultat pourrait être un ordre mondial plus équilibré et coopératif. L’enjeu est de taille : éviter un conflit destructeur et inaugurer une nouvelle ère de coexistence compétitive sur le modèle d’une paix froide mais stable. Ses idées offrent ainsi une feuille de route pour les politiciens et diplomates qui naviguent dans les eaux inexplorées du XXIe siècle multipolaire.
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Kishore Mahbubani s’est imposé comme l’une des voix les plus originales et provocatrices dans l’analyse des relations internationales de notre époque. Avec son style clair et polémique, il a forcé l’establishment occidental à se regarder dans le miroir et à reconnaître que le monde a changé : l’Asie n’est plus un élève à éduquer, mais un acteur à écouter. Ses œuvres – de Has the West Lost It ? à Has China Won ? – forment un corpus cohérent de pensée qui remet en question des dogmes établis. Il nous rappelle que l’ordre mondial est une construction humaine sujette au changement, et que la « sagesse conventionnelle » occidentale peut se révéler myope face à des transformations historiques.
La pensée géopolitique de Mahbubani, bien que parfois critiquée pour un biais pro-asiatique, offre des perspectives précieuses pour une gouvernance mondiale plus inclusive. Sa critique de l’Occident n’est pas une fin en soi, mais s’accompagne de conseils sur la manière de se régénérer et de coopérer avec « le Reste ». Son éloge de l’Asie n’est pas un triomphalisme, mais une reconnaissance des progrès réalisés et des responsabilités qui découlent de ce nouveau pouvoir. Dans un monde marqué par la rivalité sino-américaine et par des défis globaux (climat, pandémies, inégalités) qu’aucune nation ne peut résoudre seule, Mahbubani appelle au réalisme et à la collaboration.
En définitive, la vision de Mahbubani est celle d’un ordre multipolaire coopératif : un monde où l’Occident n’a pas « perdu » mais retrouvé le bon sens, où l’Orient prend sa place sans esprit de revanche, et où des institutions rénovées garantissent que toutes les voix – grandes et petites – soient présentes dans le concert mondial. Comme il le dit lui-même, « pour le bien du monde », l’Occident peut et doit retrouver un rôle positif, mais seulement après avoir reconnu la réalité de sa position actuelle. Le débat reste ouvert et l’histoire reste à écrire : les provocations de Mahbubani nous obligent à réfléchir à la manière dont nous voulons l’écrire, ensemble.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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