
Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0
Dans une série d’analyses consacrées à la recomposition stratégique mondiale, le géopolitologue Andrew Korybko avance une thèse forte : si les États-Unis souhaitent éviter la reproduction d’un « scénario ukrainien » sur les frontières méridionales de la Russie, ils doivent impérativement gérer – et non attiser – les tensions entre la Turquie et la Russie dans le Caucase du Sud et en Asie centrale.
Cette maîtrise constitue, selon lui, la condition essentielle de la nouvelle détente que l’administration Trump II semble vouloir instaurer avec Moscou. Une détente fragile mais structurante, qui pourrait être compromise si Washington favorise trop ouvertement l’expansion de l’influence turque le long de la périphérie sud de la Russie.
« L’essence de ces propositions est de prévenir un nouveau dilemme de sécurité entre l’OTAN et la Russie », écrit Korybko, qui met en garde contre « le risque d’un nouveau conflit par procuration capable de saboter la détente en gestation ».
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Le risque d’une rivalité turco-russe mal encadrée
L’actuelle configuration géopolitique résulte directement du vaste corridor économique soutenu par Washington et reliant la Turquie au Caucase puis à l’Asie centrale. Ce projet renforce mécaniquement la présence turque sur l’ensemble de la façade méridionale de la Russie.
Or, prévient Korybko, si les États-Unis souhaitent consolider leur rapprochement avec Moscou, « cela doit devenir leur priorité une fois le conflit ukrainien achevé ».
Il avance cinq mesures destinées à désamorcer le risque d’une nouvelle confrontation indirecte entre les deux puissances nucléaires.
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1. Confier à la Russie la protection du corridor caucasien, comme le prévu en 2020
L’accord de cessez-le-feu arméno-azerbaïdjanais du 10 novembre 2020, négocié par Moscou, prévoyait que les gardes-frontières du FSB assurent la sécurité du corridor méridional arménien – aujourd’hui intégré au nouveau tracé régional.
Washington devrait, selon Korybko, respecter cet engagement initial afin d’éviter que cette voie ne serve au transit d’équipements militaires occidentaux ou turcs vers les alliés russes d’Asie centrale. Une telle dérive pourrait pousser certains États – notamment le Kazakhstan – à s’aligner progressivement sur les normes de l’OTAN, déclenchant un engrenage comparé par Korybko à celui observé en Ukraine.
2. Interdire toute exportation ou réexportation d’armes américaines vers les alliés de la Russie
Korybko préconise que Washington s’interdise purement et simplement l’exportation d’armements vers les États membres de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), ainsi que toute réexportation par la Turquie ou d’autres intermédiaires.
Objectif : éviter que Moscou n’interprète ces mouvements comme la volonté de détacher ses partenaires de son système sécuritaire, ce qui pourrait créer un dilemme sécuritaire conventionnel analogue à celui qui a précédé la guerre en Ukraine.
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3. Suspendre tout exercice militaire de l’OTAN avec les voisins méridionaux de la Russie
L’analyste rappelle que, fin 2021, Moscou avait déjà demandé à l’OTAN de renoncer à toute manœuvre militaire sur le territoire des États bordant la Russie. Korybko propose d’étendre cette interdiction : aucune manœuvre conjointe, même hors territoire, avec les pays d’Asie centrale ou du Caucase.
Seule exception : l’Azerbaïdjan, allié militaire de la Turquie. Mais ces exercices ne devraient en aucun cas avoir lieu sur le sol azerbaïdjanais, sous peine d’exacerber les tensions avec Moscou.
Korybko souligne le risque que l’Organisation des États turciques évolue vers une alliance militaire alternative susceptible d’absorber un jour certains alliés de la Russie, un basculement perçu comme une menace stratégique majeure.
4. Élargir le consortium du pipeline de la Caspienne et créer un gazoduc complémentaire
Afin d’éviter une confrontation autour d’un éventuel gazoduc sous-marin entre le Turkménistan et l’Azerbaïdjan – source potentielle de tensions – Korybko propose une solution plus apaisante :
- l’extension du consortium du pipeline de la Caspienne (oléoduc traversant le territoire russe),
- ainsi que la construction d’un gazoduc parallèle.
Cette approche permettrait d’éviter les disputes frontalières en mer Caspienne, tout en assurant à l’Europe un accès énergétique alternatif. « La Russie n’a jamais entravé le fonctionnement du consortium pendant la guerre », rappelle Korybko, soulignant la faisabilité de ce compromis.
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5. Mettre fin à la compétition d’influence en Arménie et en Géorgie
Pour Korybko, l’ingérence américaine en Arménie et en Géorgie constitue l’un des principaux facteurs de déstabilisation régionale. En Arménie, elle renforce indirectement la projection turque via le corridor caucasien. En Géorgie, elle pourrait raviver les tensions autour de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud.
Il appelle donc à substituer à la compétition actuelle une coopération pragmatique avec la Russie :
- négociation d’un pacte de non-agression russo-géorgien ;
- abandon des pressions visant à expulser les forces russes ;
- et reconnaissance du rôle de Moscou dans la sécurisation du corridor caucasien.
Selon lui, cette approche permettrait également aux États-Unis de maintenir Ankara sous contrôle : « Une Turquie devenue trop puissante pourrait un jour se retourner contre Washington et compromettre son dispositif visant à contenir l’influence chinoise. »
Vers une détente durable ou une répétition du scénario ukrainien ?
En conclusion, Korybko avertit : si Washington ignore ces risques, le Caucase du Sud et l’Asie centrale pourraient devenir le prochain foyer d’un affrontement indirect entre l’OTAN et la Russie – avec des conséquences potentiellement plus vastes encore que celles de la guerre en Ukraine.
« Les États-Unis devraient en faire une priorité absolue », écrit-il.
Dans un espace aussi sensible que l’ancien glacis soviétique, où se croisent ambitions russes, turques, chinoises et américaines, la moindre imprudence diplomatique peut suffire à faire vaciller l’équilibre. La nouvelle détente évoquée à Washington ne survivra que si elle s’accompagne d’une maîtrise rigoureuse de ces foyers de tension.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).
