ANALYSE – La DZ Mafia : Anatomie d’un cartel urbain et ses ramifications géopolitiques dans le narcotrafic européen

Des membres encagoulés de la DZ Mafia analysent une carte mondiale du narcotrafic, illustrant les routes de la cocaïne et des opiacés ainsi que l’extension géopolitique de leurs opérations.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Angélique Bouchard

Marseille, la cité phocéenne aux portes de la Méditerranée, n’est plus seulement un carrefour commercial légitime. Depuis le début des années 2020, elle est devenue le théâtre d’une guerre souterraine où le narcotrafic dicte les règles… 

Au cœur de cette tourmente : la DZ Mafia, un gang criminel qui, en moins de trois ans, s’est imposé comme la force dominante du crime organisé français. Son nom, “DZ” – code ISO pour l’Algérie –, évoque un héritage diasporique, mais son modèle opérationnel hybride puise dans les cartels sud-américains, les mafias balkaniques et les réseaux italiens. L’assassinat récent de Mehdi Kessaci, frère d’un militant anti-narcotrafic, n’est pas un incident isolé : il symbolise l’escalade vers une “hyper-violence” qui menace de déstabiliser non seulement Marseille, mais l’ensemble de l’Europe.

Comment un groupe né dans les cités nord de Marseille défie-t-il l’État français ? Quelles sont ses connexions transcontinentales ? Et quel rôle joue-t-il dans la reconfiguration du narcotrafic européen, au milieu d’une explosion de la production mondiale de cocaïne et d’une demande insatiable sur le Vieux Continent ?

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Origines et ascension : De la prison à l’hypervisibilité

La DZ Mafia émerge en 2021-2022 des entrailles des prisons françaises, où des détenus d’origine maghrébine, souvent issus des quartiers nord de Marseille comme La Castellane ou La Paternelle, tissent leurs alliances. 

Contrairement aux mafias traditionnelles italiennes comme la ‘Ndrangheta – structurée autour de rites familiaux et d’une omerta absolue –, la DZ Mafia adopte une “chrysalide criminelle” : une évolution rapide, forgée en cellule, sans éthique du silence ni hiérarchie rigide.  Le commissaire général Jean-

François Gayraud, expert du crime organisé, souligne son “hypervisibilité” inédite : vidéos de revendication en ligne, graffitis territoriaux et même une “conférence de presse” le 9 octobre 2024, imitant les communiqués du FLNC corse.  Cette stratégie médiatique, amplifiée par Snapchat et TikTok, recrute des “tueurs à gages” adolescents, transformant la violence en spectacle pour terroriser rivaux et témoins.

Son ascension fulgurante s’explique par une guerre sanglante contre le clan Yoda, un rival multiethnique (origines comoriennes, italiennes, corses, algériennes).  Entre 2022 et 2023, 49 “narco-homicides” à Marseille – un record absolu – marquent cette confrontation, avec 35 morts côté Yoda.  La victoire de la DZ Mafia, consolidée en 2024, n’est pas seulement militaire : elle repose sur un modèle “ubérisé” du crime. 

Comme l’explique le journaliste Xavier Monnier, c’est une “agence d’intérim du crime” – recrutement express de mules et de tireurs, turn-over élevé, et jets de forces vives pour saturer les enquêtes policières.  Résultat : en 2025, le gang contrôle 80 % du marché local de la drogue, générant 3,5 à 6 milliards d’euros annuels en France, dont une part significative à Marseille. 

Le meurtre de Mehdi Kessaci le 13 novembre 2025 illustre cette logique d’“assassinat d’avertissement”. 

Frère d’Amine Kessaci, militant écologiste et anti-narcotrafic dont le frère Brahim fut tué en 2020, Mehdi – un jeune de 20 ans au casier vierge – est abattu par un commando à moto. Les enquêteurs pointent Amine Oualane (“Mamine” ou “Jalisco”), chef incarcéré, qui orchestre depuis sa cellule via des téléphones clandestins.  Transféré le 18 novembre à Condé-sur-Sarthe, la prison ultra-sécurisée, il incarne la résilience du gang : même isolé, il commande des exécutions pour intimider les “taupes” et les activistes.

Mécanismes opérationnels : Diversification et emprise territoriale

Au-delà du narcotrafic – cocaïne et cannabis, avec une pureté croissante et des prix en baisse –, la DZ Mafia “mafianise” l’économie locale. Rackets d’établissements (bars, restaurants, boîtes de nuit) jusqu’à 250 000 euros, extorsions via SMS menaçants, et blanchiment via des pizzerias ou des sociétés de BTP.  En juillet 2025, une filière italo-française démantelée a collecté 30 millions d’euros pour le gang, convertis en lingots d’or en Italie.  Cette diversification – proxénétisme, trafic d’armes, faux factures – évoque les cartels mexicains, mais adaptée à un contexte urbain : les “points de deal” comme La Castellane génèrent 30-40 millions annuels, avec des “fours” (stands de vente) à 11 millions. 

Géographiquement, l’expansion est fulgurante. De Marseille, la DZ Mafia rayonne vers la vallée du Rhône (Avignon, Valence), Lyon, Saint-Étienne, et même Dijon ou la Belgique.  Le Sirasco (renseignement sur la criminalité organisée) note en juillet 2025 une “influence nationale” : actes revendiqués à Dijon, interpellations de suspects marseillais.  Cette “conquête territoriale” cible les villes moyennes, moins surveillées, pour diluer les risques.  Sur X (ex-Twitter), des posts récents soulignent cette “marque” : des faux affiliés se réclament de la DZ pour intimider, forçant le gang à “facturer” les imposteurs. 

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Dimensions géopolitiques : Un nœud dans la chaîne mondiale de la cocaïne

Le narcotrafic de la DZ Mafia n’est pas un phénomène isolé : il s’inscrit dans une reconfiguration géopolitique où l’Europe devient le premier marché mondial de la cocaïne, évalué à 31 milliards d’euros annuels.  La production sud-américaine explose – 70 % du trafic mondial transite par l’Équateur, avec des ports corrompus comme Guayaquil servant de hub vers l’Europe.  La DZ Mafia, via des intermédiaires marocains ou albanais, accède à ces flux : cocaïne d’Équateur ou Colombie, acheminée par l’Afrique de l’Ouest (Côte d’Ivoire, comme pour la ’Ndrangheta). 

Géopolitiquement, cela fragilise l’UE. Marseille, port stratégique, concurrence Rotterdam et Anvers – hubs de la ‘Ndrangheta et de la Mocro Maffia néerlando-marocaine.  

La DZ collabore avec ces réseaux : ventes à la Mocro (Pays-Bas, Belgique) et aux Albanais, qui gèrent l’extraction portuaire.  L’extradition récente de Félix Bingui du Maroc vers la France illustre ces liens maghrébins : le Maroc, plaque tournante du cannabis, facilite les allers-retours.  

Résultat : une “mexicanisation” du crime français, avec des embuscades comme celle de Mohamed Amra en mai 2025 (deux gardiens tués). 

Cette dynamique exacerbe les tensions migratoires et sécuritaires. Bien que Monnier rejette une lecture “trop ethnique”, la DZ attire des recrues issues de la diaspora algérienne, dans un contexte de précarité postcoloniale. 

 Géopolitiquement, cela alimente les discours populistes : en France, la DZ symbolise l’“échec de l’État” face à l’immigration et au crime.  À l’échelle européenne, elle concurrence les mafias établies, forçant une coopération accrue via Europol – comme l’opération de 2022 contre la ‘Ndrangheta en Espagne.  Mais l’absence de lien avec l’islamisme radical – confirmé par les experts – évite une politisation jihadiste, bien que des basculements individuels (comme Mohamed Merah) persistent. 

Implications et perspectives : Vers une “mexicanisation” européenne ?

La DZ Mafia n’est pas une mafia “classique” : sans rites ni omerta, elle prospère sur la fluidité numérique et la précarité juvénile, distribuant même du matériel scolaire pour légitimer son emprise.  Son expansion hors métropoles – “politique de l’offre” créant la demande – risque de “délocaliser” la violence, comme à Digne-les-Bains en janvier 2025.  Politiquement, cela défie l’État : 27 de ses 30 leaders incarcérés en novembre 2025, mais le gang résiste via des transferts sécurisés et des intimidations (menace sur une directrice de prison). 

Géopolitiquement, la DZ accélère la “criminalisation planétaire” depuis les années 1980, amplifiée par la globalisation des flux.  Sans réforme profonde – légalisation contrôlée, renforcement des ports, coopération internationale accrue –, Marseille pourrait devenir un “laboratoire” exportable, menaçant la stabilité européenne. Comme l’avertit Monnier : “La violence criminelle ne reste jamais localisée.”  Le meurtre de Kessaci est un signal : l’Europe doit choisir entre répression et régulation, avant que les cartels ne redessinent ses frontières invisibles.

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Le déni français : Trente ans d’aveuglement politique et culturel

Roberto Saviano, l’écrivain italien sous escorte permanente depuis près de vingt ans pour avoir osé disséquer les entrailles de la Camorra dans Gomorra (2006), n’est plus seulement un chroniqueur de la mafia napolitaine. De passage à Paris le 20 novembre 2025 pour recevoir le prix Constantinople – récompensant les plumes au service de la paix –, il tire une sonnette d’alarme retentissante sur la France. Dans un entretien exclusif au Figaro, relayé par France Inter et Libération, Saviano assène : 

« La France est dans une situation dramatique car elle a ignoré la question du narcotrafic pendant trente ans. »  

Ce diagnostic, formulé au lendemain de l’assassinat de Mehdi Kessaci – frère du militant anti-narcotrafic Amine Kessaci, abattu le 13 novembre à Marseille –, n’est pas une simple critique journalistique. Il révèle une faille géopolitique profonde : la France, plaque tournante émergente de la cocaïne européenne, paie aujourd’hui le prix d’un déni structurel qui la place en position de vulnérabilité face à un “capitalisme criminel” mondialisé.

Saviano ne cible pas tant les forces de police – qu’il loue pour leur réactivité – que l’élite politique, culturelle et journalistique française.

 « Pendant trente ans, [la France] a ignoré cette question. Pas du point de vue policier mais du point de vue politique, culturel et journalistique », martèle-t-il.  

Ce déni remonte aux années 1990, époque où le trafic de stupéfiants, dopé par l’explosion de la production sud-américaine (Colombie, Pérou, Bolivie), commence à inonder l’Europe via les ports d’Anvers et Rotterdam. La France, avec Marseille comme porte d’entrée méditerranéenne, choisit alors une approche répressive isolée : focus sur les “petits dealers” des banlieues, sans anticiper la mutation en mafias structurées. Résultat : en 2025, l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC) enregistre une production record de cocaïne – 2 300 tonnes en 2023, +20 % par an –, dont 30 % transite par l’Europe, avec la France captant 10-15 % des flux. 

Géopolitiquement, ce retard s’explique par un biais culturel : la France a longtemps perçu le narcotrafic comme un “problème d’immigration” ou de “délinquance ethnique”, minimisant son caractère économique et transnational.  

Saviano, auditionné par le Sénat français en 2024, compare cela à l’erreur italienne des années 1980 : ignorer la Camorra jusqu’à ce qu’elle infiltre l’économie légale. Aujourd’hui, la loi anti-narcotrafic de juin 2025 – introduisant le statut de “repentis” et des peines alourdies – arrive tardivement, sans les outils antimafias italiens (confiscations massives, protection des témoins).  

Comme le souligne Saviano sur France Inter : « La France n’a pas les lois qui vont lui permettre d’affronter ce phénomène. »  Cette lacune légale expose le pays à une “mexicanisation” : violence hypermobile, corruption rampante des institutions locales (mairies, ports).

Pour Saviano, cet « assassinat d’avertissement » – visant Amine Kessaci, militant écologiste et fondateur de l’association Conscience – « change complètement la donne en France ».  « Les organisations criminelles agissent comme ça parce qu’elles estiment qu’Amine fait partie de leur territoire », explique-t-il, soulignant une logique mafieuse : intimider non seulement les rivaux, mais les “taupes” et les activistes pour consolider un monopole territorial. 

Dans l’entretien croisé avec Amine Kessaci pour Libération (19 novembre 2025), Saviano et le militant marseillais – dont le frère aîné Brahim fut tué en 2020 – dénoncent une « attaque contre la République ».  

Sur un plan stratégique, cela marque un basculement : le narcotrafic passe d’une économie souterraine à un “narcoterrorisme” qui défie l’État. La DZ Mafia, victorieuse de la guerre contre le clan Yoda (49 homicides en 2023), n’hésite plus à viser l’entourage des dissidents, imitant les cartels mexicains (comme le CJNG, qui cible journalistes et maires). 

Sur X, des posts récents (20 novembre) relayent cet entretien, amplifiant l’alarme : « A travers le meurtre de Mehdi, c’est la République qu’on attaque ».  Cela force la France à une introspection : le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez qualifie l’événement de « crime d’intimidation », alignant narcotrafic et terrorisme pour mobiliser la société. 

Le “Capitalisme Criminel” mondial : La France comme nœud fragile

Saviano élargit le cadre : « La lutte contre le crime organisé est une lutte mondiale car le capitalisme criminel est une des forces les plus puissantes au monde. »  La France est prise en étau entre l’offre sud-américaine (Équateur comme hub, avec Guayaquil corrompu) et la demande européenne insatiable – 31 milliards d’euros annuels pour la cocaïne seule.  Marseille, 3e port de l’UE, concurrence Anvers (contrôlé par la Mocro Maffia néerlando-marocaine) et Rotterdam (infiltrés par la ‘Ndrangheta calabraise). La DZ Mafia, avec ses alliances albanaises pour l’import et marocaines pour le transit cannabis, s’intègre à cette chaîne : 80 % du marché local, 3-6 milliards d’euros annuels en France. 

Ce positionnement fragilise l’UE : porosité des frontières méditerranéennes (extraditions tendues avec le Maroc), tensions migratoires (recrutement dans les diasporas précarisées), et corruption systémique – « La France est déjà corrompue », assène Saviano dans Le Nouvel Obs (janvier 2025, actualisé en novembre).  Les mafias françaises, « de véritables mafias aujourd’hui » selon lui, blanchissent via le BTP, les banques et les notaires, investissant dans l’économie légale comme la Camorra en Campanie.  Sans coopération accrue (Europol, accords bilatéraux renforcés), la France risque une “délocalisation” de la violence : expansion DZ vers Lyon, Belgique, et même l’Italie (lingots d’or saisis en juillet 2025).

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Perspectives : Leçons italiennes et urgence d’une réponse globale

Saviano, dont le dernier roman Giovanni Falcone (Gallimard, 2025) retrace le combat du juge antimafia assassiné en 1992, plaide pour une “guerre mondiale” contre les cartels : protection des lanceurs d’alerte, confiscations préventives, et une déstigmatisation des victimes – « Ce que veulent les mafias, c’est donner à penser que quand on est mort, c’est qu’on était coupable ».  Il rejette la focalisation sur les consommateurs : « Ce n’est pas en s’attaquant aux consommateurs qu’on met fin au narcotrafic ».  Au lieu de cela, cibler les infrastructures : ports, banques, et élites complicites.

La France doit tirer les leçons de l’Italie post-Falcone : une task force européenne antimafia, intégrant l’IA pour traquer les flux financiers, et une régulation de l’offre (coopération avec l’Amérique latine). Sans cela, comme l’avertit Saviano dans Le Point, « une nouvelle saison de sang débute dans le pays ».  Le meurtre de Kessaci n’est pas un épilogue, mais un prologue : la DZ Mafia, hypervisible et résiliente, pourrait exporter son modèle, redessinant les équilibres sécuritaires de l’UE. Saviano et Kessaci, deux figures solitaires face au crime organisé, appellent à une mobilisation collective – avant que le “capitalisme criminel” ne dicte ses lois au Vieux Continent.

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Vers un “Super Cartel” européen ?

La victoire de la DZ (80 % du marché marseillais) n’apaise pas : nouveaux rivaux (Blacks, Manjak), et une “résilience” malgré 27 leaders incarcérés. 

 L’État (OFAST, transferts sécurisés) frappe fort, mais les experts parlent de “narcoterrorisme” : attaques sur prisons, intimidation d’élus.  Sans “plan Marshall” (légalisation contrôlée, régulation ports, prévention), la violence migrera, comme à Digne (janvier 2025).  

Comme l’avertit Frédéric Ploquin, spécialiste du grand banditisme : “DZ n’est pas une surprise, c’est l’aboutissement d’une dérive mafieuse.”  Marseille n’est plus un cas isolé : c’est un laboratoire exportable, où l’Europe choisit entre répression et régulation.

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