ANALYSE – Frères musulmans : L’État face à son propre renoncement

Par Olivier d’Auzon
Il y a, dans l’histoire des nations fatiguées, un moment précis où la lucidité cède la place au théâtre. Un moment où l’on préfère le symbole à la stratégie, la posture à l’action, l’incantation à la réforme. La résolution votée le 22 janvier 2026 par l’Assemblée nationale, appelant à inscrire les Frères musulmans sur la liste européenne des organisations terroristes, appartient à cette catégorie.
Elle rassure. Elle flatte. Elle soulage.
Mais elle ne protège pas.
Car ce texte, présenté comme un acte de fermeté, révèle surtout l’embarras d’un État qui, depuis vingt ans, regarde s’installer sur son sol une idéologie politique structurée sans jamais oser la nommer.
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Le patient travail de l’ombre
Les Frères musulmans n’ont jamais conquis un pays par la force. Ils ont toujours préféré la patience à la confrontation, l’influence à la violence, le droit au rapport de force.
Pendant que les démocraties occidentales célébraient la « diversité » et le « vivre-ensemble », ils ont construit, méthodiquement, un écosystème complet : associations culturelles, structures caritatives, réseaux éducatifs, syndicats étudiants, relais médiatiques.
Rien de spectaculaire. Rien de brutal.
Seulement un lent quadrillage.
Florence Bergeaud-Blackler l’a montré avec précision : le frérisme n’est pas une organisation, mais une technique. Une manière d’habiter les institutions pour mieux les orienter. Une discipline idéologique qui se dissimule derrière le vocabulaire de la citoyenneté.
Là réside sa force.
Et notre aveuglement.
Quand l’État fabriquait ce qu’il combat aujourd’hui
Il faut avoir l’honnêteté de regarder le passé en face.
Dans les années 2000 et 2010, la France n’a pas combattu le frérisme. Elle l’a accompagné.
Au nom de la « structuration de l’islam de France », elle a encouragé les réseaux les mieux organisés — donc les plus idéologisés. Elle a financé. Labellisé. Reconnu.
Elle croyait acheter la paix sociale.
Elle a subventionné sa propre fragilisation.
Les écoles sous contrat, les fédérations, les instituts, les fondations : tout cela n’est pas né dans la clandestinité. Tout cela est né sous les projecteurs de la République.
Le réveil tardif
Puis est venu le temps du doute. Attentats. Radicalisation. Communautarisme. Pression identitaire. Séparatisme. Brusquement, l’État a compris. Mais trop tard.
Quand il tente aujourd’hui de retirer des agréments, de fermer des établissements, de couper des financements, il se heurte à un mur juridique qu’il a lui-même construit.
Chaque décision est attaquée. Chaque sanction suspendue. Chaque mesure diluée.
Les Frères maîtrisent désormais mieux les arcanes administratives que ceux qui les gouvernent.
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L’illusion de l’interdiction
Dans ce contexte, l’idée d’interdire les Frères musulmans revient comme un slogan rassurant.
Interdire, c’est simple. Interdire, c’est visible. Interdire, c’est politiquement rentable. Mais interdire quoi, exactement ? Une nébuleuse sans siège. Des associations autonomes. Des individus sans carte. Des réseaux informels. En droit, c’est un mirage.
Toute tentative globale sera censurée, affaiblie, neutralisée. Et offrira aux islamistes la meilleure arme possible : celle du martyre juridique.
Trump, le monde brutal et l’Europe hésitante
Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a remis au goût du jour une politique sans fard : désigner l’ennemi, assumer le conflit, ignorer les pudeurs.
L’Europe observe, hésite, tergiverse.
Elle voudrait la fermeté sans le coût politique. L’autorité sans la controverse. La souveraineté sans le courage. Alors elle adopte des résolutions.
Pendant que d’autres mènent des stratégies.
Le grand malentendu français
La France continue de croire que l’islamisme est d’abord une affaire de sécurité.
Elle se trompe.
Le frérisme est d’abord une entreprise de transformation culturelle.
Il ne vise pas la destruction immédiate. Il vise la normalisation progressive.
Il ne renverse pas l’État. Il l’évide. Il ne combat pas frontalement. Il infiltre.
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Une guerre que nous refusons de nommer
Depuis vingt ans, les Frères musulmans mènent une guerre douce. Une guerre juridique. Une guerre éducative. Une guerre sémantique. Une guerre culturelle.
Et la France répond par des communiqués.
Tant que l’islam politique ne sera pas défini clairement comme incompatible avec le projet républicain, tout restera flou.
Or, dans toute guerre idéologique, le flou est une défaite.
Sortir de la comédie de la fermeté
Ce dont la France a besoin n’est pas d’un coup d’éclat.
Mais d’une politique de longue haleine. Cartographier les réseaux. Assécher les financements. Conditionner les agréments. Former les fonctionnaires. Réarmer l’école. Assumer le conflit intellectuel. Cela demande du temps. Du courage. Des polémiques. Des ruptures.
Autrement dit : tout ce que nos élites redoutent.
Le choix qui vient
La résolution de janvier 2026 restera dans les archives comme un signal faible.
Celui d’un pays conscient du danger, mais incapable d’y faire face pleinement.
Soit la France choisit enfin la lucidité.
Soit elle poursuivra ce lent glissement où l’on préfère les symboles à la souveraineté.
Les Frères musulmans, eux, n’attendent pas.
Ils savent que le temps travaille pour ceux qui ont une vision.
Et que les démocraties sans mémoire finissent toujours par payer leur aveuglement.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).
