ANALYSE – Gaza : La bataille du jour d’après, enjeu majeur du nouvel ordre régional au Moyen-Orient

ANALYSE – Gaza : La bataille du jour d’après, enjeu majeur du nouvel ordre régional au Moyen-Orient

lediplomate.media — imprimé le 01/06/2026
Gaza
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Pierre Sassine

Alors que la guerre entre Israël et le Hamas entre dans une nouvelle phase, la question de la gouvernance de Gaza après le conflit devient centrale. Entre ambitions israéliennes, stratégie américaine, rôle des Émirats arabes unis, prudence saoudienne et avenir des Accords d’Abraham, le « jour d’après » pourrait redessiner durablement les équilibres géopolitiques du Moyen-Orient.

La question centrale : qui gouvernera Gaza après le Hamas ?

La guerre de Gaza ne se joue plus seulement dans les ruines de Gaza. Elle se joue aussi dans les capitales, les chancelleries, les chaînes d’information israéliennes, les cercles sécuritaires du Golfe et les réunions américaines. Derrière l’offensive militaire contre le Hamas se dessine désormais une autre bataille, plus discrète mais décisive : celle du jour d’après.

Israël poursuit l’élimination méthodique des cadres militaires du Hamas. Après avoir annoncé, le 16 mai, la mort d’Ezz al-Din al-Haddad, présenté comme le chef de la branche armée du mouvement à Gaza, les autorités israéliennes ont affirmé avoir visé un autre responsable militaire du Hamas le 26 mai. Cette séquence ne relève pas seulement de la logique punitive ou tactique. Elle traduit une volonté plus large : empêcher que le Hamas puisse reconstituer, après la guerre, le même appareil politico-militaire autour des mêmes figures, des mêmes réseaux et des mêmes équilibres internes.

Mais éliminer une structure militaire ne suffit pas à produire un ordre politique stable. C’est là que commence la vraie difficulté. Car la question n’est plus seulement : comment affaiblir le Hamas ? Elle devient : qui gouvernera Gaza après lui ?

C’est dans ce contexte que réapparaissent les scénarios autour d’une administration palestinienne alternative, soutenue par certains États arabes, avec un rôle possible des Émirats arabes unis et de figures comme Mohammed Dahlan. Ancien responsable sécuritaire du Fatah à Gaza, adversaire du Hamas, exilé à Abou Dhabi et proche des réseaux émiratis, Dahlan incarne un modèle très particulier : un nationalisme palestinien non islamiste, sécuritaire, compatible avec une logique régionale anti-Frères musulmans et potentiellement acceptable pour Israël.

Le choix émirati n’est pas anodin. Depuis des années, Abou Dhabi cherche à exister par la vitesse, l’audace diplomatique et l’efficacité stratégique, là où l’Arabie saoudite avance souvent avec plus de prudence en raison de son poids religieux, symbolique et politique. Les Émirats n’ont ni la centralité démographique, ni la profondeur religieuse, ni la charge historique de Riyad. Ils compensent donc par la projection : ports, finance, technologie, influence sécuritaire, diplomatie offensive et lutte contre l’islam politique.

Les Accords d’Abraham ont été, pour eux, un moment fondateur. Ils ont permis aux Émirats de se présenter comme le laboratoire arabe d’un nouvel ordre régional : normalisation avec Israël, coopération économique, coordination sécuritaire, modernité assumée et refus de laisser la question palestinienne bloquer toute recomposition stratégique.

C’est ici que Gaza devient plus qu’un champ de bataille. Gaza devient un test. Peut-on transformer une victoire militaire contre le Hamas en nouvel arrangement politique régional ? Peut-on substituer à une gouvernance islamiste un dispositif palestino-arabe soutenu par le Golfe, toléré par Israël et adossé aux États-Unis ? Peut-on faire du jour d’après non seulement une reconstruction administrative, mais une pièce du grand puzzle des Accords d’Abraham ?

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Les Émirats arabes unis et Mohammed Dahlan au cœur des scénarios de transition

Donald Trump semble vouloir pousser dans cette direction. Il cherche à élargir les Accords d’Abraham, y compris vers l’Arabie saoudite et d’autres États musulmans. La réunion annoncée de son cabinet à Camp David, dans un contexte de tensions avec l’Iran et de discussions régionales sensibles, confirme que Washington ne regarde pas Gaza comme un dossier isolé. Le président américain veut visiblement relier plusieurs fronts : Iran, Israël, Golfe, normalisation arabe et architecture sécuritaire régionale.

Mais c’est précisément là que le projet rencontre sa limite principale : l’Arabie saoudite.

Riyad n’est pas Abou Dhabi. L’Arabie saoudite ne peut pas avancer au même rythme que les Émirats. Elle porte la responsabilité des lieux saints, une centralité dans le monde sunnite et une exposition symbolique beaucoup plus forte. Après la guerre de Gaza, une normalisation saoudienne avec Israël sans cadre politique palestinien minimalement crédible serait politiquement coûteuse et difficile à assumer publiquement.

La monarchie saoudienne partage pourtant avec les Émirats et Bahreïn une méfiance profonde envers l’Iran. La récente condamnation, à Bahreïn, de plusieurs personnes accusées de coopération avec les Gardiens de la révolution rappelle que la peur de l’influence iranienne reste une réalité structurante dans le Golfe. Les monarchies peuvent dialoguer avec Téhéran, faire le dos rond, éviter l’escalade publique ; mais leurs appareils sécuritaires continuent de voir dans le régime iranien et ses relais régionaux une menace directe.

C’est pourquoi les Accords d’Abraham ne sont pas seulement des accords de paix. Ils sont aussi, implicitement, une architecture de sécurité. Pour certains États du Golfe, Israël n’est plus seulement l’ancien adversaire arabe. Il devient un partenaire technologique, militaire et stratégique face à l’Iran, aux Frères musulmans et aux mouvements armés transnationaux.

Mais l’équation reste fragile. Car il ne suffit pas de construire un ordre régional depuis les capitales. Il faut encore qu’il trouve un minimum de viabilité politique sur le terrain. Or Gaza n’est pas une page blanche. Le territoire sort de longues années de conflit, de fragmentation politique, de radicalisation et d’effondrement institutionnel. Toute gouvernance perçue comme imposée de l’extérieur risquerait donc d’être rapidement contestée.

Accords d’Abraham, Arabie saoudite et rivalité avec l’Iran : les enjeux du nouvel ordre régional

Le risque est évident : qu’un dispositif conçu comme solution de stabilité soit finalement perçu comme une administration sous tutelle. Une gouvernance palestinienne soutenue par les Émirats, acceptée par Israël et appuyée par Washington pourrait apparaître cohérente sur le plan sécuritaire, mais rester vulnérable si elle ne parvient pas à produire une forme d’adhésion locale minimale.

C’est toute la contradiction du moment. Israël peut affaiblir le Hamas militairement. Les États-Unis peuvent pousser une recomposition régionale. Les Émirats peuvent proposer des réseaux, des financements et des solutions sécuritaires. Les Saoudiens peuvent, à terme, être tentés par une grande normalisation stratégique. Mais aucun de ces acteurs ne peut totalement contourner les réalités politiques et sociologiques locales.

La grande erreur serait de croire que le jour d’après est seulement une affaire d’ingénierie diplomatique. Un ordre régional peut se négocier entre États. Un ordre politique durable, lui, suppose aussi une capacité d’intégration locale et des relais institutionnels acceptés sur le terrain.

C’est pourquoi Gaza est aujourd’hui au centre d’une bataille beaucoup plus vaste que la seule guerre contre le Hamas. Ce qui se joue, c’est la possibilité ou non de transformer une séquence militaire en recomposition régionale. C’est la tentative de faire passer le Moyen-Orient d’un âge dominé par les conflits idéologiques à un âge dominé par les intérêts sécuritaires, économiques et stratégiques.

Mais cette transition reste incertaine. Trop de bombardements peuvent rendre impossible ce que la diplomatie cherche à construire. Trop de calculs sécuritaires peuvent étouffer la viabilité politique du jour d’après. Trop de pression américaine peut embarrasser les Saoudiens au lieu de les entraîner. Trop de verticalité émiratie peut produire de l’efficacité sans enracinement.

Le jour d’après à Gaza ne sera donc pas seulement la fin d’une guerre. Il sera le test d’un nouvel ordre régional. Et ce test dira si les Accords d’Abraham peuvent devenir une architecture durable du Moyen-Orient, ou s’ils resteront une normalisation utile mais incapable, à elle seule, de stabiliser durablement la question palestinienne et ses prolongements régionaux.

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