DÉCRYPTAGE – Macron à Nairobi : La France cherche en Afrique ce qu’elle a perdu au Sahel

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Derrière le sourire, la bataille d’influence
La scène de Nairobi aurait pu rester celle d’un sommet économique ordinaire. Un président français venu promettre des investissements, des entrepreneurs africains invités à incarner l’avenir du continent, des accords signés avec le Kenya, des formules convenues sur le partenariat, la souveraineté et la croissance partagée. Mais avec Emmanuel Macron, la forme finit souvent par manger le fond.
À l’Université de Nairobi, lors de l’Africa Forward Summit, le chef de l’État français a quitté son siège pour monter sur scène et reprocher au public son manque d’attention. Le geste a immédiatement produit l’effet inverse de celui recherché. Aux yeux de ses partisans, il s’agissait d’un rappel à l’ordre au nom du respect dû aux jeunes intervenants. Aux yeux de ses adversaires, surtout dans une Afrique où la mémoire coloniale reste vive, l’image fut tout autre : celle d’un dirigeant européen venu donner une leçon de comportement sur un campus africain.
Cette séquence est politiquement révélatrice. Elle montre la difficulté française à parler à l’Afrique sans réveiller l’ombre de l’ancienne puissance tutélaire. Paris veut se présenter comme partenaire. Mais le moindre faux pas est interprété à travers un passé lourd : la Françafrique, les bases militaires, les réseaux politiques, les interventions, les arrangements monétaires, les liens avec des régimes discrédités. Le problème de Macron n’est donc pas seulement diplomatique. Il est historique.
La France veut revenir par l’économie
Derrière l’incident, il y a pourtant une stratégie. Macron a annoncé un paquet de 23 milliards d’euros en faveur du secteur privé africain. Le message est clair : après les revers militaires et politiques subis au Sahel, la France cherche à revenir par l’économie, l’investissement, les entreprises, les infrastructures et la formation.
Le dispositif annoncé repose sur deux axes. D’un côté, environ 14 milliards d’euros doivent soutenir les entreprises françaises actives en Afrique. De l’autre, 9 milliards doivent accompagner les entreprises africaines. La formule utilisée est celle de la « souveraineté réciproque ». L’idée est habile : ne plus donner l’impression d’une France qui aide, dirige ou protège, mais d’une France qui co-investit avec des acteurs africains capables de bâtir leur propre puissance économique.
C’est exactement là que se joue la bataille avec la Chine. Pékin ne vend pas seulement des routes, des ports, des chemins de fer, des réseaux numériques ou des prêts. Pékin vend une méthode : rapidité d’exécution, absence de leçons politiques publiques, financement massif, présence industrielle, capacité à livrer du concret. La France, elle, tente de répondre par un discours sur l’autonomie stratégique, la transformation locale des matières premières, la diversification des partenaires et la nécessité de ne dépendre ni de Washington ni de Pékin.
Le paradoxe est évident. Paris accuse la Chine de créer des dépendances. Mais beaucoup de pays africains répondraient que la dépendance à l’égard des anciennes puissances européennes n’a pas précisément produit l’émancipation promise. La France veut donc convaincre un continent qui l’écoute désormais avec prudence, parfois avec lassitude, souvent avec intérêt mais rarement avec confiance immédiate.
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La Chine, adversaire désigné mais partenaire incontournable
Le cœur du discours français vise la Chine. Macron a dénoncé une logique dans laquelle Pékin importerait les matières premières africaines, les transformerait en Chine, puis revendrait des produits à plus forte valeur ajoutée. Cette critique n’est pas fausse. Elle touche un point réel : l’Afrique ne peut pas rester éternellement le réservoir minier, agricole et énergétique du monde.
Mais le problème de Paris est que Pékin a déjà pris une longueur d’avance. La Chine est présente dans les infrastructures, les télécommunications, l’énergie, la finance, les ports, les zones industrielles, les équipements de sécurité, la coopération militaire et les grands projets publics. Là où les Européens discutent souvent de normes, de gouvernance et de conditionnalités, les Chinois construisent, prêtent, achètent et s’installent.
L’annonce chinoise d’un accès sans droits de douane pour les produits africains renforce encore cette dynamique. Pékin comprend que la relation avec l’Afrique ne peut plus être seulement extractive. Elle doit devenir commerciale, politique et symbolique. En ouvrant son marché, la Chine se présente comme puissance du Sud global, partenaire du développement, contre-modèle aux anciennes puissances coloniales et aux institutions financières dominées par l’Occident.
Bien sûr, la réalité est plus ambiguë. Les dettes, les dépendances technologiques, les clauses contractuelles, la présence d’entreprises d’État chinoises et la faible transformation locale posent de vrais problèmes. Mais en politique internationale, la perception compte autant que la réalité. Et aujourd’hui, dans beaucoup de capitales africaines, la Chine apparaît moins comme une ancienne tutelle que comme une puissance avec laquelle on peut négocier durement.
Le Kenya, nouvelle porte d’entrée française
Le choix de Nairobi n’est pas anodin. La France sait qu’elle a perdu une partie de son capital politique en Afrique francophone, surtout au Sahel. Mali, Burkina Faso et Niger ont rompu avec Paris ou réduit brutalement sa présence. Les sentiments antifrançais y ont été alimentés par les juntes militaires, par les réseaux russes, mais aussi par une réalité plus profonde : l’échec d’un modèle de sécurité fondé sur la présence militaire française et l’appui à des États fragiles.
Macron cherche donc ailleurs. L’Afrique anglophone devient un terrain de reconquête. Le Kenya, puissance économique régionale, carrefour logistique de l’Afrique orientale, allié recherché par les Occidentaux, partenaire militaire des États-Unis et acteur diplomatique actif, représente une porte d’entrée idéale. Il ne porte pas le même poids symbolique que les anciennes colonies françaises. Il permet à Paris de parler d’avenir plutôt que de passé.
Les onze accords économiques signés entre la France et le Kenya, pour plus de 1,1 milliard d’euros, ont donc une signification qui dépasse les chiffres. Ils indiquent la volonté française de s’insérer dans les centres économiques africains les plus dynamiques, là où se décident les infrastructures, la finance, la technologie, l’énergie, la sécurité maritime et les corridors commerciaux.
Le pacte de défense quinquennal signé avec Nairobi complète cette approche. Exercices conjoints, partage de renseignements, lutte contre le terrorisme, sécurité maritime : la France ne renonce pas à la dimension militaire. Elle la reformule. Moins de bases visibles dans l’ancien pré carré. Plus de partenariats ciblés dans les régions stratégiques.
La bataille des infrastructures
La concurrence avec la Chine apparaît très concrètement dans le dossier des infrastructures. L’exemple de l’autoroute du col de Mau au Kenya est révélateur. Le projet, confié à un consortium mené par l’entreprise française Vinci, a été abandonné en 2024 par l’administration du président William Ruto en raison de coûts jugés trop élevés. Il a ensuite été repris par la China Road and Bridge Corporation.
Ce type d’épisode résume la difficulté française. Les entreprises françaises ont le savoir-faire, la technologie, l’expérience, parfois la qualité. Mais elles sont souvent plus chères, plus lentes à mobiliser les financements, plus contraintes par des procédures, plus exposées au risque politique. Les entreprises chinoises, appuyées par l’État, avancent avec des financements intégrés, une logique de paquet complet et une capacité à absorber des marges faibles pour gagner une position stratégique.
La bataille n’est donc pas seulement commerciale. Elle oppose deux capitalismes d’influence. Le capitalisme chinois est étatico-stratégique : il accepte des pertes immédiates pour contrôler des corridors, des ports, des routes et des marchés. Le capitalisme français reste plus fragmenté : il dépend d’entreprises privées, d’instruments publics, de banques de développement et d’une coordination européenne souvent difficile.
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Une guerre géoéconomique
Ce face-à-face France-Chine en Afrique n’est pas une querelle bilatérale. C’est une guerre géoéconomique. L’Afrique détient une part essentielle des ressources nécessaires à la transition énergétique et numérique : cobalt, lithium, manganèse, cuivre, terres rares, uranium, gaz, potentiel solaire, terres agricoles, jeunesse démographique. Celui qui structure les infrastructures africaines structure aussi les chaînes de valeur de demain.
La France le sait. L’Europe le sait. Mais l’Europe arrive souvent en retard, divisée entre discours de partenariat et réflexes de protection, entre volonté d’investissement et peur migratoire, entre promotion des valeurs et intérêts industriels. La Chine, elle, a identifié l’Afrique comme un espace de profondeur stratégique depuis longtemps. Elle n’y cherche pas seulement des matières premières. Elle y cherche des votes, des ports, des normes, des marchés, des relais diplomatiques et une légitimité dans le Sud global.
Macron tente donc de proposer une troisième voie : ni dépendance à Pékin, ni soumission à Washington. Mais cette ambition française se heurte à une question simple : Paris a-t-il encore les moyens de ses ambitions africaines ? Une puissance qui recule au Sahel, qui peine à entraîner l’Union européenne derrière elle et qui affronte elle-même des difficultés budgétaires peut-elle réellement rivaliser avec la Chine sur le long terme ?
Le vrai enjeu : transformer l’Afrique en partenaire industriel
Le point fort du discours français réside dans l’idée de transformation locale. Si l’Afrique veut sortir de la dépendance, elle ne peut pas se contenter d’exporter des ressources brutes. Elle doit transformer, produire, industrialiser, former, créer des chaînes de valeur régionales. C’est là que la France peut encore avoir une carte à jouer, à condition de ne pas se limiter aux grands contrats captés par ses propres entreprises.
Le vrai partenariat consisterait à aider les entreprises africaines à monter en gamme, à financer l’industrie locale, à transférer certaines compétences, à soutenir la formation technique, à développer des infrastructures énergétiques fiables et à favoriser l’intégration régionale. Autrement dit, à accepter que l’Afrique ne soit pas seulement un marché ou un fournisseur, mais un centre de production.
C’est aussi le point faible du projet. Les 23 milliards annoncés peuvent produire des effets réels, mais ils peuvent aussi être perçus comme un instrument de reconquête au service des intérêts français. Tout dépendra de la manière dont ces fonds seront distribués, des bénéficiaires réels, de la place donnée aux entreprises africaines et de la capacité à éviter les vieux mécanismes de dépendance.
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La France ne peut plus parler à l’Afrique comme avant
La visite de Macron à Nairobi montre une chose essentielle : la France a compris qu’elle devait changer de terrain, de langage et de méthode. Mais comprendre ne signifie pas réussir. Le vieux logiciel français reste visible à chaque maladresse, à chaque formule verticale, à chaque volonté de donner une leçon à un continent qui n’accepte plus d’être traité comme un élève.
L’Afrique de 2026 n’est plus celle des indépendances surveillées, ni celle des sommets franco-africains où Paris distribuait les rôles. Elle compare, négocie, met les puissances en concurrence, choisit parfois la Chine, parfois la Turquie, parfois les Émirats, parfois la Russie, parfois l’Europe, parfois personne. Elle n’est pas naïve. Elle sait que toutes les puissances viennent avec leurs intérêts.
La France peut encore compter en Afrique. Elle dispose d’entreprises solides, d’une expertise financière, d’une tradition diplomatique, d’instruments de développement, d’un réseau culturel et d’une capacité militaire réelle. Mais elle ne peut plus prétendre être naturellement attendue. Elle doit mériter sa place.
Le défi lancé à Xi Jinping est donc aussi un défi lancé à la France elle-même : sortir enfin de l’ambiguïté entre partenariat et influence, entre mémoire coloniale et stratégie économique, entre discours de souveraineté africaine et défense des intérêts français.
À Nairobi, Macron a voulu montrer que la France était de retour. Mais l’Afrique, elle, demande autre chose : non pas le retour d’une puissance, mais la preuve qu’un nouveau rapport est possible.
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