ANALYSE – Iran : Pourquoi le pari israélien sur Pahlavi pourrait se retourner contre Jérusalem

Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0
Changer un régime ne se fait pas à coups de selfies diplomatiques ni d’ovations dans les amphithéâtres occidentaux. Si l’Iran se gouvernait à coups de nostalgie et de photos de profil, la République islamique aurait disparu depuis longtemps. Pourtant, une partie des élites occidentales — et désormais israéliennes — continue de recycler un scénario simpliste : les mollahs dehors, Reza Pahlavi dedans, et la « civilisation perse » restaurée comme par enchantement.
Ce raisonnement repose sur une illusion dangereuse : celle d’un Iran figé dans son passé impérial, prêt à retrouver spontanément un ordre ancien une fois le clergé écarté. Comme si le référendum de 1979 — officiellement approuvé à 99 % — n’avait jamais existé. Comme si l’exemple irakien n’avait rien enseigné : une civilisation millénaire n’immunise pas contre le chaos quand l’État s’effondre.
Le plus absurde, sans doute, est de croire qu’un pays de plus de 85 millions d’habitants, traversé par des fractures ethniques, sociales et idéologiques profondes, fonctionnerait avec un simple bouton « retour à la monarchie ».
Pourquoi Pahlavi séduit Jérusalem
Lorsque des responsables israéliens déroulent le tapis rouge à Reza Pahlavi, ils promeuvent une théorie séduisante : une figure séculière, anti-cléricale, parlant le langage de l’Occident, pourrait servir de passerelle vers un Iran post-islamique moins hostile. Pour un État confronté à un régime qui finance le Hezbollah, arme des milices et érige l’hostilité à Israël en doctrine d’État, la tentation est compréhensible.
Mais elle est intellectuellement paresseuse et stratégiquement risquée.
La diaspora n’est pas un appareil politique
Reza Pahlavi est connu à l’étranger. Il est applaudi dans certains cercles de la diaspora. Il est reçu par quelques parlementaires et politiques. Mais aucun gouvernement en Europe est prêt à parier sur lui, malgré son empressement à se faire photographier dans un couloir avec un diplomate de passage. La raison est simple. Tout le monde sait que l’essentiel est ailleurs : dispose-t-il d’une base politique durable à l’intérieur de l’Iran ? D’un appareil capable de survivre à la répression, de coordonner l’action, de négocier avec des centres de pouvoir concurrents ?
Une transition ne se bâtit pas sur des symboles seuls. Les symboles inspirent ; ils ne gouvernent pas. Sans infrastructure locale, sans relais sociaux, sans capacité de contrôle territorial, un leader peut incarner un espoir — mais pas un État.
Or, privé de force structurée, Reza Pahlavi parie tout sur une intervention étrangère, cultivant le mirage d’une chute rapide et indolore du régime.
La République islamique n’est pas qu’un régime, c’est un tissu social armé
Autre angle mort du récit occidental : la République islamique n’est pas une simple clique à Téhéran. Elle a passé quarante-cinq ans à construire des loyautés, à endoctriner, à militariser, à distribuer des ressources et des armes. Elle dispose encore de soutiens convaincus de sa mission idéologique et religieuse. Ces soutiens restent minoritaires face à la majorité des Iraniens, qui ont montré leur détermination à renverser le régime lors des soulèvements de ces dernières années, mais ils tiennent à conserver leurs privilèges.
Imaginer que ces réseaux disparaîtront docilement avec la chute du sommet est une fiction. Ce sont précisément ces bases qui rendent toute transition explosive.
L’Iran n’est pas seulement perse
L’erreur la plus lourde est peut-être celle-là. L’Iran n’est pas un bloc homogène persanophone. Une part considérable de sa population est kurde, baloutche, arabe du Khuzestan, azérie, turkmène. Ce sont des communautés politiques à part entière, marquées par des décennies de marginalisation, dotées parfois de partis structurés et de capacités armées.
Reporter les questions constitutionnelles au « lendemain » ne prévient pas les conflits : cela les prépare. Les transitions qui évitent les sujets identitaires les transforment en bombes à retardement, souvent au moment où l’État est le plus faible.
Les récentes évolutions de l’échiquier politique iranien montrent qu’unir n’est pas le point fort du fils Pahlavi. Le 22 février, cinq grands partis kurdes ont annoncé une alliance pour renverser le régime clérical et instaurer une république démocratique et laïque garantissant les droits de toutes les nationalités. Reza Pahlavi les a aussitôt qualifiés de « séparatistes » et appelant l’armée à faire son « devoir ». Les partis kurdes ont dénoncé des propos autoritaires et accusé Pahlavi de semer la division au sein de l’opposition. Cet épisode confirme son caractère clivant, alimente les doutes sur son engagement démocratique et fait planer le spectre d’une guerre civile en cas de transition vers la monarchie.
La vraie question est ailleurs : que promet un Iran post-islamique aux Kurdes, aux Baloutches, aux Arabes du Khuzestan, aux Azéris ? Des droits linguistiques effectifs. Une représentation réelle. Une autonomie locale dotée de pouvoirs concrets. Des dispositifs de sécurité qui cessent de traiter l’identité comme une menace. Ce que l’Iran future à besoin ce n’est pas la fragmentation des forces de la nation, mais un élan de solidarité nationale.
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Un chaos régional en gestation
À l’extérieur, le tableau est encore plus sombre. Les réseaux de milices que l’Iran a patiemment cultivés en Irak et ailleurs ne disparaîtront pas dans un flou institutionnel. Ils deviendront des instruments de pression, de sabotage, de marchandage armé.
À l’échelle étatique, la Russie, la Chine et la Corée du Nord n’ont aucun intérêt à voir s’effondrer Téhéran. À l’est, une frontière affaiblie pourrait devenir une autoroute pour des groupes jihadistes sunnites venus du Pakistan. Et la Turquie, fidèle à sa méthode syrienne, dispose de ses propres supplétifs qu’elle pourrait projeter pour bloquer toute autonomie kurde ou imposer ses lignes rouges.
Dans ce scénario, l’Iran ne devient pas plus stable : il devient un champ de bataille. Et les civils en paient toujours le prix.
La question centrale est constitutionnelle
Reza Pahlavi peut-il parler à ceux qui ont souffert à la fois de la monarchie et de la République islamique, sans effacer ni l’une ni l’autre ? Peut-il reconnaître la dictature de son père sans réécrire l’histoire ?
Non seulement il se dérobe à condamner ouvertement les crimes de son père, le dictateur, mais dans un message adressé aux étudiants le 24 février, il le glorifie : « Il y a près de cinquante ans, mon père prédisait comment les générations futures le jugeraient, lui et son œuvre. (…) Son âme repose en paix, car il voit les enfants d’Iran s’éveiller et se lever avec courage et détermination pour reconquérir l’Iran. » Son père ne lui sert pas seulement de référence dans les mots : l’examen de son programme de transition, annoncé en grande pompe, révèle une continuité dans l’autocratie.
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Israël face à ses propres illusions
En misant sur un homme providentiel, Israël ne s’achète pas la stabilité. Il s’expose à un nouveau front, façonné par les ruines d’un État fracturé. Il est remarquable que la diplomatie israélienne n’ait pas davantage investi dans des partenariats kurdes — parmi les rares acteurs disposant d’une présence réelle et d’un levier sur le terrain lorsque le « jour d’après » viendra.
Croire que les puissances régionales resteront passives pendant une transition iranienne relève de la naïveté stratégique.
Pas de raccourci pour l’Iran
Si Israël souhaite un Iran moins hostile, il devrait se méfier des raccourcis. Le problème n’est pas de trouver un visage acceptable, mais de savoir si l’opposition peut proposer un cadre crédible pour un Iran pluraliste, rassembler au lieu de diviser, tout en gérant la réalité brutale des forces armées internes et périphériques.
L’histoire du Moyen-Orient est claire : les transitions imaginées depuis l’extérieur finissent rarement comme prévu. Et presque jamais en paix.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).
