ANALYSE – Quel Iran demain ?

Par Ghislain de Castelbajac
La situation en Iran, l’une des plus anciennes et puissantes nations du monde est apocalyptique sur tous les plans. Elle est la résultante d’un accaparement par un système parallèle kleptocrate de l’organisation SEPAH (IRGC/CGRI – Corps des Gardiens de la Révolution Islamique) et des Pasdaran, sa branche militaire, eux-mêmes issus du régime d’occupation de la république islamique en place depuis 1979 :
Situation humanitaire : sans doute plus de 8 000à 10 000 tués par balles depuis le début de la campagne de révolte du peuple iranien fin décembre dernier, dont plus d’une centaine d’exécutions suite à des condamnations sommaires. Un manque cruel de soins d’urgence, de chirurgiens, de médecins, de matériel médical de base.
Notons que le régime utilise des forces étrangères pour faire le sale boulot d’un massacre de masse à l’abri des regards après la coupure totale des communications : en appelant des milices irakiennes et libanaises qui lui sont affidées, le régime se vautre encore plus dans un aveu de faiblesse abject, et tue aussi tout argument fallacieux, repris par quelques simples d’esprits en Occident, d’une « ingérence » étrangère que serait une intervention américaine, voire française -rêvons un peu. Qu’est ce qui empêcherait la France, depuis sa base d’Abu Dhabi, de larguer des caisses d’armes lourdes, de matériel médical et de barres protéinées au-dessus du Kurdistan iranien, de villes libérées comme Mashad, ou au-dessus de certains quartiers de Téhéran ?
Situation économique, avec une inflation galopante de plus de 50% de la valeur du Rial/toman iranien, et le maintien d’un système de double change des monnaies par les autorités. Ce système à bout de souffle a été l’élément déclencheur de la fermeture des bazars d’Iran, car les commerçants ne pouvaient plus se fournir en denrées importées au nouveau cours du dollar, et les habitants ne peuvent plus acheter de la viande (10 jours de salaire moyen pour 1kg) ou d’autres denrées de base. L’économie iranienne tout entière est détournée et volée par un système parallèle mis en place par le système des gardiens de la révolution et de leurs affidés.
Situation sanitaire, avec une crise écologique majeure et une crise de l’eau gravissime, uniquement liée à la captation de cette ressource par le pouvoir en place : Le principal bénéficiaire de l’approvisionnement alimentaire (y compris l’exportation de cultures gourmandes en eau comme les pastèques et les pistaches) est le Corps des gardiens de la révolution islamique iranien (SEPAH).
La question n’est donc plus aujourd’hui de savoir si le régime va s’effondrer, mais quand. Les réservoirs d’eau de Téhéran ne sont remplis qu’à environ 10 %, et il semble que la situation n’est pas faite pour s’améliorer : la principale source d’eau est la neige, et il n’y en a pratiquement pas en ce moment. Si le régime survit à 2026, la situation s’aggravera en 2027. Le niveau d’eau des réservoirs baisse rapidement.
L’Iran n’est plus au bord du gouffre écologique ; il est en plein dedans. Le régime des mollahs n’a aucune issue, aucun plan pour faire face à ce désastre. Maintenir l’équilibre social et le statu quo est impossible sans résoudre la crise de l’eau. Si le peuple iranien ne peut satisfaire ses besoins fondamentaux comme l’accès à l’eau, sa colère prendra une ampleur dévastatrice, supérieure à l’actuelle.
À lire aussi : ENTRETIEN EXCLUSIF – PRINCE DAVOUD PAHLAVI : « Téhéran se trouve aujourd’hui dans une position de vulnérabilité sans précédent »
Situation politique
Le président Massoud Pezeshkian n’a que peu de pouvoir en vertu de la constitution iranienne. Mais aujourd’hui il avoue lui-même n’avoir aucune solution, aucune porte de sortie à la crise actuelle. Il annonce les victimes assassinées par les miliciens et par des nervis étrangers (irakiens et hezbollahis libanais) des manifestations de la veille, et appelle au calme, en vain. Toute la tension de haine du régime se porte sur l’ayatollah Khamenei, guide suprême de la république islamique. A 82 ans, politiquement formé à l’université Patrice Lubumba de Moscou, son sort est actuellement en tractation en Iran, et entre Moscou et Washington.
Pezeshkian ne peut pas changer le système SEPAH. Les leaders des oppositions en exil, et notamment Reza Pahlavi, quant à lui, ne peut accéder au pouvoir sans le SEPAH, a moins que le peuple aidé par une intervention militaire étrangère directe ou indirecte, ne parvienne à décapiter le système qui comprend environ 150 000 Pasdaran armés militairement et idéologiquement, et 600 000 Bassidji d’active + 1 million de réservistes. Ces deux organisations paramilitaires étant de plus en plus frontalement en opposition avec l’armée régulière Artesh.
Il semble donc, de façon réaliste, et sauf intervention qui décapiterait l’ensemble du commandement, que le problème de l’Iran n’est pas de savoir qui accèdera au pouvoir, mais à qui le SEPAH donnera son feu vert. Autrement dit, le nouveau dirigeant sera désigné par le système, et non par le peuple. Et le système dépend du SEPAH.
Sans oublier que le système est aussi le « gardien » du programme nucléaire.
Les scénarios politiques probables sont donc :
- Un coup d’État militaire : Mohammed Bagheri (CEMA Pasdaran), Gholamali Rashid (commandant du QGC Pasdaran), Mohammad Pakpour (CEMAT Pasdaran), etc. Une variante moins douloureuse serait une prise de pouvoir par des officiers supérieurs d’Artesh, l’armée régulière. L’on pourrait citer par exemple le CEMA Amir Hatami ou Mohammed-Hussein Dadras.
Ce ou ces officiers pourraient suspendre la constitution et le Velayat-e Fakih (et donc le poste religieux de guide suprême), et entamer des réformes cosmétiques visant à « rassurer » les marchés internationaux et la population. Ils déclareraient un moratoire sur le programme nucléaire et feraient amende honorable afin de gagner du temps.
À lire aussi : Opposition iranienne : Le grand entretien du Diplomate avec Davoud Pahlavi
- L’appel à un civil « plus petit commun dénominateur » par le SEPAH, qui serait chargé du même type de réformes, mais avec en prime l’organisation de référendums constituants. Des candidats tels que Moshen Sazegara, qui fut le fondateur des Pasdaran en 1980, mais s’est très vite éloigné du régime en 1984 car il en a dénoncé les excès. Malgré son passé entaché par de nombreuses exactions, il a fait amende honorable et prône la non-violence. Incarcéré en Iran, il vit maintenant aux États-Unis dans la région de Washington D.C. Il pourrait faire la synthèse entre les oppositions pro-occidentales et le SEPAH en Iran, du fait de son passé de fondateur de la république islamique.
L’on évoque également l’ancien président de la république Hassan Rohani, qui fut empêché de se représenter en 2024, mais il serait proposé cette fois en tant que guide suprême par le régime tentant de lâcher un maigre lest aux revendications populaires.
- L’arrivée de Reza Pahlavi, fils du dernier shah d’Iran déposé en 1979. Né à Téhéran, Reza Pahlavi vivait aux Etats-Unis lorsque la révolution a éclaté. Il a repris la parole de manière publique avec l’aide de plusieurs médias pahlavistes de portée internationale tels que « Iran International ». Son aura s’agrandit au sein des diasporas iraniennes, mais aussi et surtout sur le territoire iranien. Selon l’institut Gamaan, le seul outil sérieux de sondage en Iran, environ 33% de la population iranienne fin 2024 souhaitait le retour de Reza Pahlavi en Iran dans un programme de réformes démocratiques.
Mais la candidature de Reza Pahlavi souffre également d’une grande disparité régionale : si 41% des Gilani (région bordant la mer Caspienne) souhaitent son retour, ils ne sont que 15% à 18% dans les régions stratégiques et très peuplés du Kurdistan et surtout d’Azerbaïdjan du Sud (Güney Azərbaycan), qui comprend environ 25% de la population iranienne dans une zone très industrialisée et riche en eau (lac d’Urmian notamment), où le souvenir de l’ancienne dynastie Qadjar est encore présent, même si le sentiment républicain prévaut au sein des peuples turciques azéris sécularisés et éduqués.
Si le projet de Reza Pahlavi n’est pas monarchiste selon ses dernières déclarations, il peine en effet à convaincre les minorités ethniques, notamment azéri, qui ont eu à subir le joug de Reza chah Pahlavi et de Mohammed Reza shah Pahlavi. Pourtant, les efforts de l’équipe du prince Reza Pahlavi sont réels et leur projet s’affine par l’ouverture à la plupart des oppositions à une plateforme constituante, censée permettre l’organisation de referendums sur le régime choisi par les Iraniens (république ou monarchie, religion d’État ou laïcité).
Certaines minorités sont très attentives à la place des langues régionales au sein du futur Iran, et ce point sensible pourrait être l’étincelle qui déclencherait un possible éclatement de l’Iran.
Ce scénario est pris très au sérieux par les voisins immédiats de l’Iran (Turquie, république d’Azerbaïdjan, monarchies du Golfe persique, Irak, Pakistan), et pas forcément pour s’en réjouir. En effet, le mouvement indépendantiste baloutche, minorité la plus pauvre à l’extrême Sud-Est de l’Iran, ethniquement dravidienne, est situé à cheval sur la frontière irano-pakistanaise. Des manifestations indépendantistes baloutches et religieuses (région sunnite), éclatent régulièrement dans ces deux pays.
En citant ces exemples, et de manière non exhaustive, l’auteur de ces lignes ne valide ni ne les soutiens, et la non-citation des très nombreuses et courageuses figures de l’opposition, très souvent emprisonnées à Evin, ne signifie pas que ces scénarios ne se produisent pas. Il s’agit ici de déterminer un champ des possibles de manière réaliste et pragmatique.
À lire aussi : ANALYSE – Les Pasdarans : Les sentinelles d’un Iran en équilibre précaire
Situation internationale
L’axe de la « résistance » mondial patiemment mis en place à coup de milliards de dollars par le régime islamique en Iran pour soutenir et armer des mouvements tels que le Hamas, le Hezbollah libanais, le mouvement houthiste du Yémen, et le régime de Bachar al-Assad s’est récemment écroulé. L’Iran est de plus en plus isolée sur la scène internationale. Si le régime est parvenu à mettre en place un système ingénieux de contournement des sanctions, elle ne possède aucun allié militaire, contrairement aux idées reçues :
En matière de coopération politique et militaire, la Russie et l’Iran se soutiennent mutuellement, mais il n’existe pas d’alliance militaire formelle entre eux. La Russie n’est pas tenue de fournir une assistance militaire à l’Iran en cas d’attaque militaire directe de puissances étrangères.
La Chine a signé avec la république islamique un traité de « libre » échange, qui est en fait un blanc-seing pour importer des produits chinois contre des hydrocarbures à bas cout. Mais aucune alliance militaire, et certainement aucune volonté de la Chine de s’empêtrer dans le soutien à un régime a bout de souffle.
Le tempus Trumpianum permet aux iraniens un espoir de faire rapidement bouger les lignes. Si la décision d’action militaire directe contre le régime, pour d’autres raisons que le programme nucléaire, n’est pas encore décidé à l’heure où nous écrivons ces lignes, il est aussi possible qu’un deal à la vénézuélienne se mette en place entre l’administration américaine et l’État profond iranien, pour l’arrivée de personnalités décrites plus haut.
Ceci expliquerait peut-être pourquoi le président Trump avait initialement repoussé l’idée de rencontrer Reza Pahlavi, en notant qu’il était une option parmi d’autres. Et peut-être que permettre à Reza Pahlavi de revenir en Iran pour faire des réformes sous la surveillance du SEPAH, et donc vers une instrumentalisation croissante de sa figure, serait un cadeau empoisonné pour lui, et surtout pour le peuple iranien.
À lire aussi : Le Grand Entretien avec Faraj Alexandre Rifai – Iran : Quels scénarios possibles pour l’après-mollahs ?
#Iran, #Iran2026, #CriseIranienne, #ChuteDuRegime, #PostKhamenei, #Pasdaran, #CGRI, #RevolutionIran, #RezaPahlavi, #IranLibre, #Geopolitique, #MoyenOrient, #RegimeIslamique, #VelayatEFaqih, #IranEnFeu, #IranCollapse, #IranFuture, #IranPolitics, #SEPAH, #IranProtests, #IranUprising, #IranCrisis, #IranRegime, #IranAnalysis, #IranPower, #IranNuclear, #MiddleEast, #IranTransition, #IranChaos, #IranSecurity, #IranEconomy, #IranWaterCrisis, #IranRevolution, #IranMilitary, #IranDictatorship, #IranGeopolitics, #IranChange, #IranToday, #IranTomorrow

Ghislain de Castelbajac a vécu et travaillé plus d’une décennie dans
les pays du Golfe persique en tant qu’expert dans les domaines du
renseignement et de l’analyse, après avoir été chargé de mission au
service du Premier Ministre de la France. Il exerce maintenant dans la
conformité des transactions internationales. Il est également gérant d’actifs, et
restaure avec passion un vaste monument historique familial dans le Gers.
Nommé par décret du Premier Ministre français en 1996 chargé de mission au Secrétariat
Général de la Défense et de la Sécurité Nationale (SGDSN), Ghislain de Castelbajac débute
sa carrière au sein de l’équipe du Groupe Permanent de Situations, puis du pôle Affaires
Internationales et Stratégiques.
En 2000, dans le cadre d’accords de défense bilatéraux, il rejoint les équipes du Chef d’Etat-
Major du gouvernement fédéral des Emirats Arabes Unis en tant que conseiller spécial.
À ce titre, il fut co-fondateur d’un modèle d’analyse systémique régional d’évaluation des
risques et opportunités en contexte de sécurité nationale, et d’une cellule de traitement de
l’information stratégique et du renseignement. Il a formé de hauts fonctionnaires locaux sur
ces questions, fut l’auteur de nombreux rapports et responsable de plusieurs missions sur
des sujets sensibles concernant la région, durant la période troublée de 2000-2005.
Basé à Dubaï (EAU) depuis 2005, il a rejoint une structure d’advisory, conseillant des
investisseurs en due diligence stratégique et de conformité en exécutions d’opérations de
fusions-acquisitions. Il conseille des entités publiques sur des programmes de conformité, y
compris pour la création d’un régulateur financier aux Emirats Arabes Unis.
Il a conseillé ses clients sur de très nombreuses transactions par le biais de due diligences et
audits préalables dans plus de 90 pays sur des Fusions, Joint-Ventures, partenariats
internationaux, investissements directs étrangers, dans le cadre de grands projets
industriels.
De retour en France, il a fondé fin 2013 la première plateforme de due diligence : Il est
opérateur de due diligences et conseiller sur des problématiques d’éthique des affaires et de
mise en place de schéma d’intelligence économique pour plusieurs sociétés européennes.
Il est titulaire d’un DEA (Master 2) en histoire diplomatique et géopolitique de Paris IV
Sorbonne, d’un DESS (Master 2) en administration et droit des organisations internationales
de l’Université Paris-Sud Jean-Monnet, et est un ancien élève de l’Institut Supérieur des
Affaires d’HEC.
Il est co-auteur d’un livre de référence sur les questions des Nationalités en Europe de l’Est
au début du XXème siècle, et auteur de nombreux articles, interviews et analyses
internationales parues dans des Think-Tanks spécialisés et médias.
Il a enseigné les techniques d’investigations internationales au sein du master de l’Ecole de
Guerre Economique (ESLSCA) à Paris.
Elu municipal d’une commune rurale, lauréat des prix de la Fondation Bern, Fondation
Sotheby’s, Fondation Mérimée, French Heritage Society, Fondation François Sommer.
