ANALYSE – Le Liban face à son échec souverain

Par Pierre Sassine
Ce que vit aujourd’hui le Liban n’est pas une rupture soudaine. Ce n’est pas la simple conséquence d’une décision militaire récente. C’est l’aboutissement d’un processus entamé en 1990, lorsque la guerre civile prit fin sans que l’État ne recouvre pleinement son monopole de la force.
Après l’Accord de Taëf, appliqué sous présence militaire syrienne, toutes les milices furent dissoutes. Toutes, sauf une. L’exception fut justifiée par la poursuite de l’occupation israélienne au Sud. À court terme, elle semblait cohérente avec le contexte régional. Mais cette exception, adossée à un rapport de force imposé par Damas, introduisit une dualité structurelle : un État reconstitué en apparence, mais amputé de sa souveraineté sécuritaire.
En 2000, Israël se retira du Sud-Liban. L’ONU valida le retrait du territoire libanais reconnu. La question du désarmement ne fut pas ouverte. Elle fut déplacée. Le dossier des fermes de Chebaa, au statut frontalier non formellement tranché, permit de prolonger l’exception. Ce qui aurait pu être un moment de normalisation devint une transition vers la permanence.
En 2005, le retrait syrien offrit au Liban sa première véritable fenêtre de souveraineté depuis quinze ans. L’occasion était historique. Pourtant, la question des armes ne fut pas tranchée. La priorité fut donnée à la stabilité interne et à l’évitement d’une confrontation nationale. L’exception demeura.
En 2006, la guerre consacra une nouvelle étape. L’autonomie militaire fut sanctuarisée par la rhétorique de la résistance. Le débat sur l’intégration des armes dans l’État devint politiquement explosif. La dualité s’enracina davantage.
En 2008, les événements de mai puis l’accord de Doha entérinèrent un rapport de force interne. L’exception ne relevait plus seulement du contexte régional : elle s’inscrivait désormais dans l’architecture politique libanaise elle-même.
En 2016, après plus de deux ans de vacance présidentielle, un compromis majeur fut scellé. Le candidat soutenu de longue date par le Hezbollah accéda à la présidence avec l’aval de forces politiques qui s’y opposaient jusque-là. Ce choix fut présenté comme un acte de sauvetage institutionnel. Il permit de sortir d’une paralysie dangereuse. Mais il consacra aussi une nouvelle étape : la reconnaissance politique d’un rapport de force devenu structurant.
Pour la première fois depuis Taëf, la dualité militaire n’était plus seulement tolérée par nécessité ou prudence. Elle était intégrée dans l’équilibre du pouvoir. La question des armes cessa d’être un point central de confrontation nationale. Elle fut neutralisée.
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En 2019, l’effondrement économique réduisit encore la capacité réelle de l’État. L’urgence devint financière, sociale, monétaire. Le débat sur la souveraineté sécuritaire fut relégué au second plan dans un pays déjà en décomposition institutionnelle.
Puis vint le 8 octobre 2023. La séquence ouverte ce jour-là changea d’échelle. Le territoire libanais redevint un espace d’exposition directe à un conflit régional majeur.
Depuis quinze mois, le danger n’est plus théorique. Il est permanent.
Depuis quinze mois également, l’État n’a pas repris l’initiative. L’ouverture du front sud par le Hezbollah n’a pas été suivie d’une clarification stratégique nationale. Aucun redéploiement institutionnel décisif n’est intervenu pour réaffirmer le monopole de la décision militaire. L’exposition progressive du Liban à l’escalade s’est faite sans reprise en main politique claire.
Le seuil que l’on pensait ne pas franchir a été franchi. Le Hezbollah a engagé le Liban dans une confrontation ouverte avec Israël. En réponse, Israël ne parle plus d’échanges limités, mais d’une opération offensive visant le Liban. Ce basculement marque un changement de nature : le territoire libanais n’est plus seulement un espace de friction, il devient un objectif militaire déclaré.
Ce franchissement du seuil n’est pas un accident. Il est le produit d’un vide décisionnel prolongé. Lorsqu’un État laisse s’installer une dualité de décision en matière de guerre et de paix, il accepte que d’autres déterminent le moment, le rythme et l’ampleur de l’escalade.
C’est dans ce contexte que le Premier ministre, Nawaf Salam, a déclaré à l’issue du Conseil des ministres que la décision de guerre et de paix relève exclusivement de l’État libanais. Il a affirmé que toute action militaire ou sécuritaire en dehors du cadre institutionnel est illégale, a demandé l’interdiction des activités militaires du Hezbollah et a appelé explicitement à la remise de ses armes à l’État.
Le principe est clair. La formulation est ferme. Mais elle pose une question plus profonde que le communiqué lui-même n’affronte pas : peut-on déclarer illégal le volet militaire tout en laissant intacte l’intégration politique qui lui donne poids et légitimité ?
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Depuis des années, la gestion interne repose sur l’idée qu’il serait possible de dissocier le militaire du politique, de contenir l’expression armée tout en maintenant une normalisation institutionnelle. Or cette distinction est largement théorique. Le militaire n’est pas détaché du politique ; il en constitue le prolongement stratégique. L’autonomie sécuritaire nourrit le poids institutionnel, et la participation au pouvoir consolide en retour la capacité militaire.
Qualifier l’un d’illégal sans reconsidérer l’autre revient à tenter de corriger les effets sans modifier la structure. C’est cette dissociation inaboutie qui fragilise aujourd’hui la crédibilité de toute proclamation de souveraineté.
Or, presque toutes les forces politiques sont désormais aux manettes. Il n’y a plus de tutelle étrangère directe pour servir d’alibi. Il n’y a plus de vide institutionnel comparable aux années de vacance. Il y a un pouvoir constitué.
Et pendant que le pays est exposé à une escalade majeure, la souveraineté continue d’être piétinée : piétinée lorsque la décision de guerre échappe au cadre institutionnel,
piétinée lorsque l’État accompagne au lieu de décider,
piétinée lorsque le silence tient lieu de stratégie.
Le Liban ne paie pas seulement une décision récente. Il paie trente-quatre ans d’ajournement. Il paie une dualité devenue système. Il paie l’incapacité chronique à restaurer le monopole de la décision militaire au sein de ses institutions.
Mais depuis octobre 2023, l’inaction n’est plus un héritage. Elle est un choix.
Face à un danger existentiel, ne pas restaurer la souveraineté n’est pas une neutralité.
C’est une abdication.
L’histoire a ouvert la brèche.
Le présent choisit de ne pas la refermer.
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Pierre Sassine, né en 1967 au Liban, est un chrétien patriote engagé au sein de la diaspora libanaise.
Témoin des profondes mutations politiques de son pays, il développe très tôt un attachement aux valeurs de liberté et de souveraineté.
Installé en France, il s’implique activement dans la défense des causes libanaises et dans la promotion d’une vision démocratique et pluraliste du Liban.
Son engagement se manifeste à travers sa participation à divers débats publics, ses échanges avec les institutions et son implication dans les initiatives citoyennes.
Son parcours reflète la détermination d’un patriote résolument attaché à l’héritage spirituel et culturel du Liban.
Il occupe aujourd’hui le poste de Représentant du « Forum des Cèdres » en France et auprès de l’Union européenne.
