DÉCRYPTAGE – Guerre contre l’Iran : Une guerre qui ne nous protège pas

DÉCRYPTAGE – Guerre contre l’Iran : Une guerre qui ne nous protège pas

lediplomate.media — imprimé le 04/03/2026
Trump bomb Iran
Photo Maison Blanche

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Il y a un point que l’Europe continue d’éviter, comme s’il était devenu inconvenant de simplement le nommer : l’attaque contre l’Iran n’est pas seulement un nouvel épisode de la longue hostilité entre les États-Unis, Israël et la République islamique. C’est aussi, et peut-être surtout, la démonstration supplémentaire que les intérêts stratégiques européens ne coïncident plus depuis longtemps avec ceux de nos alliés atlantiques. Et pourtant, nous continuons à agir comme si rien n’avait changé.

L’offensive lancée alors que des négociations étaient encore en cours ne surprend pas par sa nature militaire. Elle ne surprend, au fond, que ceux qui persistent à croire que Washington et Tel-Aviv se sentent réellement liés par des règles communes, par des procédures partagées ou par un devoir de consultation envers leurs alliés. En réalité, la logique reste toujours la même : on agit, on frappe, on redéfinit les faits sur le terrain, puis seulement ensuite on informe ceux qui devront s’aligner. Il n’y a pas de collégialité. Il y a une hiérarchie. Et dans cette hiérarchie, l’Europe n’est pas un partenaire : c’est une zone d’appui, une arrière-base politique, économique et logistique que l’on utilise quand cela s’avère utile.

Le fait que le gouvernement italien ait été informé alors que les opérations avaient déjà commencé n’est pas un incident diplomatique. C’est le portrait d’une condition structurelle. Les Européens sont tenus à l’écart non parce qu’ils seraient insignifiants par leur géographie ou leurs ressources, mais parce qu’ils sont devenus insignifiants sur le plan de la volonté politique. Ils ne décident pas, ne posent pas de conditions, ne font pas peser le coût de leur consentement. Ils sont donc traités en conséquence.

L’exceptionnalisme comme méthode

Depuis de nombreuses années, les États-Unis et Israël appliquent une règle simple : la force est légitime lorsqu’eux l’emploient. Frappes préventives, incursions sélectives, éliminations ciblées, sabotages, pression extraterritoriale : tout est ramené à la sécurité, même lorsque cela produit une instabilité systémique. Si les mêmes actions étaient menées par d’autres, nous les qualifierions avec des termes bien plus sévères. Mais l’exceptionnalisme occidental fonctionne précisément ainsi : il transforme la violence en prérogative et le droit en instrument à géométrie variable.

Le point décisif, toutefois, n’est pas moral. Il est politique. Chaque fois que Washington et Tel-Aviv frappent unilatéralement dans une région à forte densité énergétique, l’Europe en paie directement le prix. Elle le paie en sécurité, en approvisionnements, en instabilité commerciale, en exposition aux flux migratoires, en perte de compétitivité industrielle. Et pourtant, elle continue de présenter comme « défensive » une ligne stratégique qui, dans les faits, l’expose et l’affaiblit.

Les soi-disant printemps arabes, les guerres en Libye, en Syrie et en Irak, le désordre permanent dans la Méditerranée élargie, la rupture du lien énergétique avec Moscou, la transformation de l’Ukraine en ligne de fracture militaire dans la confrontation avec la Russie : dans chacune de ces séquences, l’Europe n’a gagné ni autonomie ni sécurité. Elle a perdu des marges de manœuvre, a payé son énergie plus chère, a affaibli son tissu productif et s’est retrouvée plus dépendante des choix d’autrui.

Le Golfe comme détonateur économique

Ceux qui pensent que la crise iranienne est un dossier lointain ne regardent pas la carte des flux énergétiques et commerciaux. Le Golfe persique et les détroits qui le relient à la mer Rouge et à l’océan Indien ne sont pas seulement des espaces militaires : ce sont des artères du métabolisme économique mondial. Il suffit d’une hausse du risque perçu pour faire grimper les primes d’assurance, modifier les routes, ralentir les trafics, gonfler le prix du pétrole et déstabiliser les marchés.

Même sans fermeture totale du détroit d’Ormuz, la simple menace d’une interruption produit des effets immédiats. Pour les États-Unis, cela peut signifier un avantage relatif : des prix plus élevés rendent plus rentables certaines productions internes, notamment celles liées à l’extraction non conventionnelle, beaucoup plus coûteuse et soutenable uniquement à certains niveaux de cours. Pour l’Europe, en revanche, cela signifie l’inverse exact : un nouveau choc énergétique sur des économies déjà éprouvées par l’inflation, la désindustrialisation et la fin des approvisionnements russes à bas coût.

C’est ici que se révèle toute la dimension géoéconomique du conflit. Nous ne sommes pas seulement face à une campagne militaire. Nous assistons à une redistribution forcée des coûts et des bénéfices au sein même du camp occidental. Les États-Unis exportent de l’énergie, de la capacité militaire et une direction stratégique. L’Europe, elle, importe de l’instabilité, des hausses de prix et de la subordination. C’est une relation déséquilibrée que l’on continue d’appeler alliance par simple inertie lexicale.

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La Méditerranée élargie et les dégâts pour les Européens

Pour l’Italie, la question est encore plus évidente. Depuis des années, on répète que la Méditerranée élargie est notre espace stratégique fondamental : du Levant à la mer Rouge, de la Corne de l’Afrique au Golfe. Mais si tel est réellement le cas, alors la déstabilisation de cette zone devrait être perçue comme une menace directe contre les intérêts nationaux. Et pourtant, nous continuons à subir des opérations qui aggravent précisément le désordre que nous devrions combattre.

La reprise des menaces contre le trafic marchand dans la zone allant de Bab el-Mandeb au golfe d’Aden en est la preuve. Chaque tension dans cet espace frappe les lignes commerciales entre l’Asie et l’Europe, pénalise les ports méditerranéens, augmente les coûts de transport, ralentit les chaînes logistiques et endommage notre commerce extérieur. Il ne faut pas beaucoup d’imagination pour comprendre que la guerre contre l’Iran ne reste pas en Iran. Elle se propage par cercles concentriques et atteint le cœur économique européen.

Les missions navales européennes, présentées comme une réponse, ont une limite évidente : elles peuvent contenir, mais non inverser la dynamique stratégique. Peu d’unités, des ressources comptées, des stocks de munitions limités, un mandat politique incertain. Ce sont des instruments de présence, non de transformation. Et c’est bien pourquoi elles ne changent pas le fait essentiel : l’Europe subit un théâtre que d’autres incendient.

L’hypocrisie des étiquettes

Cette crise révèle aussi une immense hypocrisie sémantique. On qualifie l’Iran de « régime » comme si l’usage du mot suffisait à établir une hiérarchie morale absolue, mais on évite d’appliquer la même catégorie aux monarchies héréditaires du Golfe, où l’espace du pluralisme politique et des droits civiques reste extrêmement réduit. La réalité est que la politique internationale n’est pas gouvernée par une cohérence de principes, mais par une sélection opportuniste des mots.

Il en va de même pour la diabolisation des Gardiens de la Révolution. Il est parfaitement légitime de les considérer comme un instrument de puissance iranienne, un appareil armé idéologique et offensif, mais réduire toute la question à la formule du terrorisme sert surtout à effacer la complexité du cadre moyen-oriental. Au cours de ces vingt dernières années, le monde chiite a souvent constitué l’un des remparts les plus durs face au djihadisme sunnite radical. C’est un fait historique, non un jugement moral. Et l’ignorer revient à préférer la propagande à l’analyse.

La réhabilitation de figures et de milices hier encore jugées infréquentables, aujourd’hui accueillies parce qu’utiles aux équilibres du moment, montre aussi à quel point les valeurs proclamées comptent peu quand les intérêts stratégiques sont en jeu. La politique de puissance est toujours pragmatique. Le problème n’est pas qu’elle le soit. Le problème est de faire semblant qu’elle ne l’est pas.

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L’illusion du changement de régime

À supposer que l’objectif réel soit de déstabiliser l’Iran jusqu’à favoriser un changement de pouvoir, une question demeure, que personne ne veut affronter sérieusement : que se passera-t-il ensuite ? L’histoire récente offre des réponses trop claires. Quand on abat ou affaiblit un centre de commandement sans disposer d’une structure politique prête à le remplacer, on ouvre presque toujours une phase de chaos, de fragmentation et de violence diffuse.

L’Iran n’est ni la Libye, ni l’Irak de Saddam Hussein. C’est un État plus solide, avec une tradition institutionnelle, un appareil de sécurité ramifié, une mémoire nationale puissante et une capacité de résilience que ses adversaires sous-estiment souvent. Frapper les sommets du pouvoir peut même produire l’effet inverse de celui recherché : renforcer les composantes les plus dures, marginaliser les réformateurs, resserrer le système autour de ses appareils coercitifs et nationaliser le conflit.

Il existe en outre un autre facteur que l’Occident tend à minimiser : l’Iran n’est pas isolé au sens classique du terme. Il peut compter sur des appuis politiques, économiques et, dans certains cas, technico-militaires de la part de la Russie et de la Chine. Cela ne signifie pas que Moscou et Pékin entreront ouvertement en guerre pour Téhéran, mais cela signifie que le pays n’est pas dépourvu de profondeur stratégique. Et cela suffit à rendre bien plus compliquée toute hypothèse d’effondrement rapide.

La guerre d’usure et le facteur munitions

Sur le plan militaire, la question centrale n’est pas seulement de savoir qui frappe le mieux, mais qui peut tenir le plus longtemps. Les guerres contemporaines, même lorsqu’elles commencent comme des campagnes de haute intensité, se transforment souvent en compétitions de résistance industrielle, logistique et missile contre missile. Et ici, le nœud est simple : combien de vecteurs offensifs Téhéran peut-il encore utiliser, et combien de munitions défensives Israël et, indirectement, les États-Unis peuvent-ils encore soutenir ?

Si l’Iran conserve un arsenal balistique important et a rétabli au moins en partie ses capacités de production, alors le conflit ne se mesure pas seulement à la précision des premiers raids, mais à la durée de l’échange. Pour neutraliser un volume élevé de missiles, il faut des intercepteurs en quantité très supérieure, un réseau de défense intégré efficace et des stocks qui ne peuvent pas être considérés comme infinis. C’est la mathématique de la guerre, plus encore que sa rhétorique.

C’est pourquoi une campagne militaire peut rapidement devenir un test d’usure. Si les défenses se saturent, si les coûts augmentent, si les pertes frappent des objectifs symboliques ou stratégiques, même la supériorité technologique peut perdre son aura d’invincibilité. Et avec elle, la crédibilité politique de ceux qui en ont fait un instrument de pression.

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La leçon stratégique que tout le monde voit

Il y a enfin une leçon que cette guerre, au-delà de ses évolutions, livre déjà aujourd’hui au reste du monde : un État perçu comme dépourvu de dissuasion stratégique crédible reste exposé. Un État doté d’une dissuasion nucléaire, en revanche, est traité avec une tout autre prudence. C’est une conclusion inconfortable, mais difficilement contestable sur le plan historique.

Si Téhéran possédait déjà une arme atomique opérationnelle, le seuil de risque politique et militaire pour ceux qui voudraient le frapper serait infiniment plus élevé. Cela ne signifie pas qu’il faille justifier la prolifération. Cela signifie qu’il faut reconnaître le mécanisme réel de la force internationale : le droit pèse peu quand manque une capacité crédible de dissuasion.

Et c’est précisément là que l’Occident risque d’obtenir l’inverse de ce qu’il proclame. Une action conçue pour affaiblir l’Iran et empêcher son ascension stratégique peut pousser de nombreux acteurs à conclure que seule la dissuasion ultime garantit la survie. Ce serait là le paradoxe final : une guerre lancée au nom de la sécurité qui produit plus d’insécurité, plus de course aux armements et moins d’ordre.

Le choix que l’Europe continue de repousser

Le véritable scandale, dès lors, n’est pas seulement la nouvelle initiative militaire américaine et israélienne. Le véritable scandale, c’est la passivité européenne. Nous restons enfermés dans une relation toujours plus asymétrique, où nous payons le prix des crises sans en déterminer les objectifs. Nous continuons à appeler protection ce qui ressemble souvent à une contrainte. Nous continuons à confondre fidélité et subordination.

Pour l’Europe, et pour l’Italie en particulier, la question n’est pas de choisir Téhéran contre Washington ou Jérusalem. La question est de se choisir enfin elle-même. Cela signifie défendre ses intérêts énergétiques, commerciaux et stratégiques avec réalisme. Cela signifie se soustraire à la logique réflexe de la dépendance politique. Cela signifie comprendre qu’une puissance alliée peut aussi agir, dans les faits, contre nos intérêts.

Se libérer des libérateurs ne veut pas dire rompre tout rapport avec les États-Unis. Cela veut dire cesser d’accepter comme naturelle une condition de minorité stratégique. Cela veut dire recommencer à raisonner comme des sujets historiques, et non comme des spectateurs disciplinés. Car si l’Europe continue à se laisser entraîner dans des guerres pensées ailleurs, décidées ailleurs et payées ici, alors le problème ne sera plus seulement la crise iranienne. Ce sera notre renoncement définitif à exister comme puissance politique.

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