ANALYSE – Liban–Israël : Au-delà du communiqué, la question centrale de la souveraineté libanaise

Par Pierre Sassine
Le communiqué publié le 4 juin à l’issue des négociations menées sous médiation américaine entre le Liban et Israël n’a ni mis fin au conflit ni réglé les différends de fond. Pourtant, au-delà des questions de cessez-le-feu, de retrait israélien ou d’avenir du Hezbollah, il a remis au cœur du débat une interrogation essentielle : celle de la souveraineté du Liban. À travers les réactions de Joseph Aoun, Nawaf Salam, du Hezbollah et de l’Iran, cette séquence révèle une confrontation politique majeure autour du monopole de la décision nationale, de l’usage de la force et de la place du Liban dans les équilibres régionaux.
Le communiqué du 4 juin révèle la véritable nature de la crise libanaise
Le communiqué publié le 4 juin à l’issue des négociations menées sous l’égide des États-Unis entre le Liban et Israël n’a ni apporté la paix ni mis fin à la guerre. Les combats se poursuivent, les divergences demeurent profondes et les négociations doivent reprendre dans les prochaines semaines. Pourtant, en quelques heures, ce texte a produit un effet politique majeur : il a contraint chaque acteur à révéler sa position sur la question fondamentale qui traverse le Liban depuis des décennies, celle de la souveraineté.
Les débats se sont d’abord concentrés sur les modalités du cessez-le-feu, les zones dites « pilotes », le retrait israélien, le déploiement de l’armée libanaise ou encore l’avenir militaire du Hezbollah. Mais au fil des réactions et des prises de position qui ont suivi sa publication, une évidence s’est progressivement imposée : le véritable enjeu de cette séquence dépasse largement les mécanismes de sécurité évoqués dans le communiqué. Le texte du 4 juin n’a pas résolu la crise libanaise. Il en a révélé la nature.
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Hezbollah, Iran et souveraineté : des réactions révélatrices
Il suffit pour s’en convaincre d’observer les réactions qu’il a provoquées. Naïm Qassem, secrétaire général du Hezbollah, dont la composante militaire échappe toujours à l’autorité de l’État malgré les engagements officiels du Liban en faveur du monopole de la force publique, a dénoncé un processus qu’il considère contraire aux intérêts de la « résistance ». L’Iran a exprimé ses réserves et rappelé son opposition à toute évolution susceptible d’affaiblir son influence régionale. Dans le même temps, les opérations militaires se sont poursuivies sur le terrain, rappelant que le conflit demeure bien réel malgré les efforts diplomatiques engagés.
Les réserves exprimées par Nabih Berry relèvent d’une position politique importante, mais distincte de celle portée officiellement par l’exécutif.
Joseph Aoun et Nawaf Salam affichent une rare convergence politique
La véritable nouveauté de cette séquence apparaît ailleurs : dans la remarquable convergence des déclarations du président de la République Joseph Aoun et du président du Conseil Nawaf Salam.
Cette convergence mérite d’être soulignée. Dans le système institutionnel libanais issu de l’accord de Taëf, le président de la République et le gouvernement constituent le cœur de l’exécutif. Celui-ci rassemble aujourd’hui des représentants issus de la quasi-totalité des principales forces politiques du pays. Les positions exprimées par Joseph Aoun et Nawaf Salam ne sont donc pas celles d’un courant politique parmi d’autres. Elles engagent la parole officielle de l’État libanais.
Or, pour la première fois depuis longtemps, cette parole apparaît particulièrement cohérente. Joseph Aoun a affirmé que le Liban ne devait plus servir de carte dans les négociations régionales. Il a reproché à l’Iran d’utiliser le territoire libanais comme instrument dans son rapport de force avec les États-Unis et Israël. Il a également répondu directement à Naïm Qassem en rappelant que le peuple libanais ne se confondait pas avec la base politique du Hezbollah. Plus fondamentalement, il a estimé que l’hostilité entre le Liban et Israël ne pouvait être considérée comme éternelle et qu’une paix durable devait demeurer un horizon politique possible.
Nawaf Salam a développé un raisonnement voisin. Le Premier ministre a affirmé que la guerre actuelle n’était pas celle du Liban. Il a rappelé que le Sud ne devait pas devenir une zone tampon au service d’intérêts extérieurs. Il a surtout résumé sa pensée par une formule appelée à marquer cette séquence : « Le Liban n’est la carte de personne. » Cette formule ne constitue pas seulement une critique adressée à l’Iran ou au Hezbollah. Elle exprime une conception précise de l’État libanais : celle d’un pays qui refuse d’être réduit à une variable d’ajustement dans les négociations des autres et qui revendique le droit de définir lui-même ses intérêts et ses choix stratégiques.
Le véritable événement de cette séquence n’est donc pas le communiqué lui-même. Il réside dans l’apparition d’un exécutif libanais qui assume publiquement une même lecture de l’intérêt national, de la souveraineté et de la décision politique.
Cette convergence entre le président de la République et le président du Conseil ne constitue pas seulement un fait politique. Elle traduit également la volonté de replacer les négociations en cours dans le cadre des engagements déjà pris par l’État libanais. Les discussions engagées à Washington ne créent pas une doctrine nouvelle. Elles cherchent à donner une traduction concrète à un principe ancien : celui selon lequel la décision de guerre et de paix, comme l’usage de la force armée, relèvent exclusivement des institutions légitimes de l’État. Sous cet angle, les négociations en cours apparaissent moins comme une rupture que comme une tentative d’application de principes affirmés depuis longtemps mais restés largement incomplets dans leur mise en œuvre.
Qui décide de la guerre et de la paix au Liban ?
La question centrale devient alors celle de la décision nationale. Qui décide de la guerre et de la paix ? Qui conduit les négociations ? Qui définit les intérêts supérieurs du pays ? Le véritable débat n’oppose pas seulement Israël au Hezbollah. Il oppose deux conceptions du Liban. La première considère que le pays demeure un élément d’un rapport de force régional plus vaste et que ses équilibres internes restent étroitement liés aux confrontations qui opposent les puissances de la région. La seconde considère au contraire que l’État libanais doit retrouver l’exclusivité de la décision nationale et que les intérêts du Liban ne se confondent ni avec ceux de l’Iran, ni avec ceux d’Israël, ni avec ceux d’aucune autre puissance régionale.
La phrase qui pourrait changer la perception du conflit entre le Liban et Israël
C’est précisément dans ce contexte qu’il faut relire la phrase la plus importante du communiqué du 4 juin :
« Israël et le Liban n’ont pas d’intentions hostiles l’un envers l’autre. »
Cette phrase n’est pas seulement diplomatique. Elle est profondément politique. Elle remet en cause l’idée selon laquelle l’hostilité entre les deux États constituerait un état naturel, permanent et indépassable. C’est précisément pour cette raison qu’elle a suscité autant de réactions, bien au-delà des questions techniques abordées dans le reste du texte.
Cette formulation est passée relativement inaperçue au milieu des polémiques sur les zones pilotes ou les modalités du cessez-le-feu. Pourtant, elle constitue probablement l’élément le plus significatif du texte. Cette phrase ne crée évidemment pas la paix à elle seule. Elle ne règle aucun différend territorial, ne résout ni la question des armes du Hezbollah ni les multiples contentieux accumulés depuis des décennies. Elle n’efface pas davantage les rapports de force régionaux qui continuent de peser sur le Liban. Mais elle introduit un élément nouveau dans le langage politique entourant les relations entre les deux États : l’idée que l’hostilité n’est plus considérée comme un état permanent et irréversible. En cela, elle ne constitue pas encore la paix, mais elle ouvre la possibilité d’un chemin politique susceptible d’y conduire.
Cette nuance est considérable. Car si l’hostilité n’est plus perçue comme une fatalité historique, alors le conflit cesse d’être une condition permanente de l’existence des deux États. Il devient un problème politique susceptible d’être traité par la négociation plutôt que par la seule confrontation militaire. Le simple fait qu’une telle idée puisse désormais être formulée dans un document accepté par les parties concernées constitue déjà un changement de perspective.
Vers une réaffirmation de l’autorité de l’État libanais ?
Il serait évidemment excessif d’en conclure que le Liban se dirige rapidement vers un accord de paix. Les obstacles demeurent nombreux. Les combats se poursuivent. Les positions restent éloignées. Les négociations du 22 juin seront déterminantes. Rien ne garantit le succès du processus engagé. Mais il serait tout aussi excessif de réduire le communiqué du 4 juin à un simple épisode diplomatique sans portée durable.
Le processus engagé à Washington peut réussir ou échouer. Les négociations prévues dans les prochaines semaines peuvent déboucher sur des avancées concrètes comme elles peuvent se heurter aux blocages habituels du système libanais et aux tensions régionales. Mais la séquence ouverte par le communiqué du 4 juin a déjà produit un fait politique majeur. Pour la première fois depuis longtemps, l’exécutif libanais affirme d’une même voix que le Liban ne doit être ni un champ de bataille permanent ni une carte dans les négociations des autres. Derrière les discussions sur les zones pilotes, le cessez-le-feu ou les mécanismes de sécurité, c’est bien la question de la souveraineté qui est réapparue au centre du débat national.
Car au-delà des communiqués, des mécanismes de sécurité et des négociations à venir, c’est bien de la capacité du Liban à retrouver la maîtrise de sa propre décision que dépendra l’avenir de la séquence ouverte le 4 juin.
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