
Par Olivier d’Auzon
Le 11 août 2025, le maréchal Khalifa Haftar a officialisé la nomination de son fils, Saddam Khalifa Haftar, au poste de commandant en chef adjoint des forces armées arabes libyennes (ANL). Cette décision, loin de se limiter à un simple réaménagement militaire, traduit une double dynamique : la consolidation d’un pouvoir familial à l’Est et l’adaptation de la Libye aux rapports de force régionaux et internationaux.
Une succession dynastique assumée
En propulsant son fils à la deuxième place hiérarchique de l’ANL, Khalifa Haftar organise sa succession dans une logique patrimoniale. Déjà chef d’état-major des forces terrestres, Saddam Haftar a multiplié les missions diplomatiques dans le Sahel, en Égypte et aux Émirats, où il s’est imposé comme l’émissaire privilégié de Benghazi. Sa nomination institutionnalise cette influence et neutralise d’éventuelles contestations internes, tout en donnant à ses alliés étrangers un interlocuteur appelé à durer.
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La « Vision 2030 » : modernisation ou façade politique ?
Officiellement, la promotion de Saddam s’inscrit dans la « Vision 2030 », un plan stratégique de l’ANL visant à professionnaliser les troupes et renforcer l’autonomie technologique. Mais dans les faits, l’ANL reste fortement dépendante de ses soutiens extérieurs. La modernisation annoncée est autant un discours de légitimation qu’une tentative de convaincre ses partenaires – notamment la Russie et les Émirats – que l’ANL est capable de s’inscrire dans le temps long, au-delà de l’âge avancé du maréchal.
Le soutien unanime de l’Est, la contestation de Tripoli
Le camp de l’Est s’est rangé derrière la décision. Aguila Saleh, président de la Chambre des représentants, et Osama Hammad, Premier ministre désigné, ont salué un choix « garant de stabilité ». À Tripoli, en revanche, Abdullah Al-Lafi, membre du Conseil présidentiel, a dénoncé une usurpation de prérogatives, rappelant que seule cette instance collégiale reconnue par l’ONU peut nommer des commandants militaires.
Cette divergence illustre une réalité persistante : deux légitimités concurrentes, l’une de facto à l’Est, bâtie sur la force militaire, l’autre de jure à l’Ouest, adossée à la reconnaissance internationale.
Le rôle discret mais décisif des puissances étrangères
La nomination de Saddam Haftar ne s’explique pas uniquement par des logiques internes : elle répond aussi à un équilibre extérieur.
- L’Égypte voit dans l’ANL une barrière protectrice contre l’instabilité du Sahel et contre les Frères musulmans, qu’elle combat depuis des années. Le Caire soutient toute consolidation du clan Haftar, garant d’un allié fiable à ses frontières occidentales.
- Les Émirats arabes unis financent et appuient l’ANL dans le cadre de leur stratégie d’influence au Maghreb et dans la Corne de l’Afrique. Pour Abou Dhabi, la montée en puissance de Saddam Haftar représente une garantie de continuité et de préservation des investissements militaires et politiques consentis depuis 2014.
- La Russie, via le groupe Wagner puis ses successeurs institutionnalisés, a établi une présence durable en Cyrénaïque et au sud libyen. Pour Moscou, qui cherche à renforcer son ancrage en Afrique, Saddam Haftar incarne la génération avec laquelle bâtir une relation de long terme, moins dépendante de la santé déclinante de son père.
- La Turquie, soutien militaire du gouvernement de Tripoli, observe avec inquiétude cette consolidation familiale à l’Est. Ankara y voit la confirmation que l’Est n’a aucune intention de céder du terrain politique, ce qui fragilise encore les tentatives de médiation onusienne.
Une Libye figée dans ses divisions
Quatorze ans après la chute de Kadhafi, la Libye demeure prise dans un double verrou : fragmentation interne et instrumentalisation externe. La nomination de Saddam Haftar traduit cette double logique. Elle renforce la cohésion de l’Est autour d’un pouvoir familial, tout en confortant les partenaires étrangers qui misent sur la durabilité du clan Haftar. Mais elle alimente en parallèle la défiance de Tripoli et accentue la perspective d’une partition institutionnelle durable.
Un pays sous tutelle implicite
L’avenir de la Libye ne se jouera pas seulement à Tripoli ou à Benghazi, mais aussi au Caire, à Abou Dhabi, à Moscou et à Ankara. La nomination de Saddam Haftar illustre cette réalité : plus qu’un simple geste interne, c’est un message adressé aux parrains étrangers, leur garantissant que le pouvoir militaire à l’Est restera stable et transmissible. Une stabilité apparente, qui consacre en réalité la dépendance de la Libye à des agendas extérieurs.
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).

