ANALYSE – Matthew et Hunter : Quand deux rochers révèlent le naufrage stratégique français

L'île Hunter, d'une superficie de 0,7 km, est revendiquée par le Vanuatu. Befa34/Wikimedia Commons
L’île Hunter, d’une superficie de 0,7 km, est revendiquée par le Vanuatu. Befa34/Wikimedia Commons

Par Olivier d’Auzon – Découvrez son dernier ouvrage chez Erick Bonnier : AFRIQUE 3.0

Ils sont minuscules, battus par les vents et ignorés du grand public. Matthew et Hunter, deux îlots volcaniques inhabités situés à l’est de la Nouvelle-Calédonie, totalisent à peine 70 hectares. Pourtant, ces confettis rocheux concentrent aujourd’hui une crise géopolitique majeure, révélatrice des ambiguïtés françaises sur la souveraineté, l’outre-mer et la puissance maritime.

Sous la pression de certaines personnalités politiques RN et LR, suscitée par une polémique autour des discussions engagées à l’automne dernier par le Quai d’Orsay et l’éventualité de céder ces territoires français au Vanuatu, le gouvernement a mis fin le 17 décembre dernier à toute rumeur en déclarant qu’il n’était « pas question de céder » Hunter et Matthew et que la France assure qu’elle n’abandonnera pas au Vanuatu ses deux îlots du Pacifique. C’est très bien ! Mais chat échaudé craint l’eau froide et à la vue des multiples revirements et rétropédalages sur de nombreux dossiers, notamment en matière de souveraineté, par les différents gouvernements Macron depuis 2017, l’inquiétude demeure…

Car derrière ces terres émergées insignifiantes en apparence se cache un enjeu colossal : près de 350 000 km² de zone économique exclusive, soit environ un cinquième de la ZEE de la Nouvelle-Calédonie. Un espace maritime stratégique, riche en ressources halieutiques, potentiellement énergétiques, et situé sur l’un des axes les plus sensibles du Pacifique Sud.

Matthew et Hunter ne sont pas un détail cartographique : ils participent directement à la position de la France comme deuxième puissance maritime mondiale.

À lire aussi : The Grand Interview with Struan Stevenson: “Countdown to the Collapse of the Iranian Regime”

Une souveraineté contestée, un précédent dangereux

Pris officiellement en possession par la France en 1929, les îlots ont été administrés depuis la Nouvelle-Calédonie. Le Vanuatu, depuis son indépendance en 1980, en revendique cependant la souveraineté, invoquant des droits coutumiers anciens — revendication soutenue par le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS).

Ce soutien n’est pas anodin. Il établit un pont politique et symbolique direct entre Matthew-Hunter et la question calédonienne, dans un contexte déjà explosif.

Car céder — ou même seulement « partager » — la souveraineté sur ces îlots créerait un précédent redoutable :

  • affaiblissement durable de la présence française dans l’Indopacifique
  • légitimation indirecte des discours indépendantistes en Nouvelle-Calédonie
  • relance possible d’autres contentieux territoriaux : Mayotte, Tromelin, les îles Éparses, Clipperton

Dans un monde où la souveraineté maritime redevient un instrument central de puissance, un tel signal serait interprété comme un renoncement stratégique.

Nouvelle-Calédonie : La comparaison qui dérange

Le parallèle avec la Nouvelle-Calédonie s’impose. Là aussi, la France semble hésiter entre maintien de l’autorité, concessions politiques successives et discours flou sur l’avenir.

Pourtant, la Nouvelle-Calédonie n’est pas seulement un territoire à apaiser :

  • elle est un pivot militaire et maritime français dans le Pacifique,
  • un point d’appui essentiel face à la montée en puissance chinoise,
  • un verrou stratégique entre l’Australie, la Mélanésie et les routes maritimes indo-pacifiques.

Abandonner Matthew et Hunter reviendrait à rogner par la mer ce que l’on prétend défendre sur la terre. Ce serait reconnaître implicitement que la souveraineté française dans le Pacifique est négociable, fragmentable, réversible.

Or l’histoire montre une constante : les reculs territoriaux n’apaisent jamais les revendications, ils les encouragent.

À lire aussi : CONFÉRENCE : La France à la recherche d’une « politique arabe » introuvable

La Chine en embuscade

L’arrière-plan de cette affaire est limpide. Le Pacifique Sud est devenu un terrain de compétition stratégique directe entre puissances.

La Chine :

  • investit massivement au Vanuatu,
  • multiplie les accords de sécurité dans la région,
  • cherche des points d’appui logistiques et diplomatiques pour desserrer l’étau américain et allié.

Dans ce contexte, toute réduction du périmètre maritime français est mécaniquement un gain stratégique pour Pékin. Matthew et Hunter ne valent pas seulement par leurs ressources, mais par leur position : celle d’un verrou, d’un marqueur de présence, d’un symbole de permanence.

À lire aussi : Global Antisemitism in 2025 : Trump Calls for Jewish Pride Amid Bondi Beach Tragedy

L’aveuglement continental français

Parmi les nombreuses insuffisances du personnel politique français, l’une mérite d’être soulignée avec force : la méconnaissance de la richesse tangible, stratégique et civilisationnelle que représente la France d’outre-mer.

Cet aveuglement est le produit d’un européocentrisme profond, partagé par la quasi-totalité des responsables politiques, quelle que soit leur étiquette. Il bride la vision stratégique du pays et empêche l’exploitation de possibilités immenses.

Chaque fois que la France a assumé sa dimension mondiale — souvent en prenant ses distances avec le continent européen — elle a retrouvé sa puissance. Ce fut le cas face à l’Angleterre maritime, comme face à une Europe continentale dominée par la puissance germanique.

 La France est pleinement elle-même lorsqu’elle assume sa solitude géopolitique et sa vocation maritime.

À lire aussi : ANALYSE – Quand le FBI entre en scène en Ukraine

La France est maritime — ou elle n’est plus

Regarder la France comme un simple État continental est un contresens historique et stratégique. Certes, elle est majoritairement européenne, comme le Royaume-Uni l’est géographiquement proche du continent. Mais elle est, par essence, une puissance maritime mondiale.

Ses outre-mer ne sont pas des vestiges du passé, mais des clefs de l’avenir. Matthew et Hunter, comme la Nouvelle-Calédonie, en sont l’illustration éclatante.

 Au-delà de deux « cailloux », c’est une certaine idée de la souveraineté, de la puissance et de la crédibilité stratégique française qui est aujourd’hui en jeu.

Renoncer ici, c’est accepter de disparaître ailleurs

À lire aussi : DÉCRYPTAGE – La diplomatie chinoise dans le Golfe : Pékin consolide, Washington observe


#geopolitique, #souverainete, #pacifiquesud, #francemaritimes, #zee, #outremer, #nouvellecaledonie, #matthewethunter, #puissancemaritimes, #chinepacifique, #indopacifique, #strategiefrancaise, #defense, #marinefrancaise, #territoires, #droitinternational, #flnks, #vanuatu, #ressourcesmaritimes, #securitemaritime, #politiqueetrangere, #analysegeopolitique, #etatnation, #realpolitik, #francepuissance, #enjeuxstrategiques, #indoasia, #chineeurope, #affairesinternationales, #oceanie, #zonestrategiques, #influencechinoise, #souverainetenationale, #puissancenavale, #crisepolitique, #outremerfrancais, #strategieindopacifique, #equilibresmondiaux, #geostrategie, #maritimite

Retour en haut