
Par Angélique Bouchard
2025 : quand la déviance devient doctrine éditoriale
En ce 21 novembre 2025, alors que l’ultimatum juridique de Donald Trump contre la BBC est dépassé et que la commission d’enquête Ciotti s’ouvre à l’Assemblée nationale, deux géants publics de l’audiovisuel européen – la BBC et France Télévisions – s’effondrent simultanément sous le poids de leurs propres contradictions.
Le modèle des sphères de Daniel C. Hallin (1986), forgé pour disséquer la couverture du Vietnam, devient l’instrument chirurgical qui révèle la même pathologie : une élite éditoriale qui relègue systématiquement les voix dissidentes dans la sphère de déviance, transformant l’impartialité en dogme sélectif.
La BBC n’est plus seulement une institution. Elle est devenue un cas d’école. Ce qui a débuté comme une controverse éditoriale autour d’un montage vidéo du discours de Donald Trump du 6 janvier 2021 s’est transformé, en l’espace de six semaines, en une crise existentielle pour le modèle des médias publics financés par l’État. Démission de deux dirigeants, excuses officielles à la Maison Blanche, retrait total d’un documentaire, menace d’un procès à un à cinq milliards de dollars, et désormais une enquête de la Federal Communications Commission (FCC) américaine : jamais dans son histoire centenaire la British Broadcasting Corporation n’avait connu une chute aussi brutale. Le 20 novembre, le président de la FCC, Brendan Carr, allié de Trump, a adressé une lettre à la BBC et à ses partenaires américains (PBS, NPR), qualifiant le montage de « trompeur et mensonger », et enquêtant sur une possible violation des règles fédérales contre la « distorsion des nouvelles » et les « canulars radiophoniques ».
Mais au-delà du scandale, c’est tout un système de pouvoir médiatique transatlantique qui vacille. Cette affaire n’est pas un accident. Elle est le symptôme d’une pathologie structurelle : la captation idéologique des institutions publiques par une élite éditoriale homogène, la judiciarisation des conflits informationnels, et la reconfiguration brutale des rapports entre politique et presse dans l’ère post-Trump.
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Les faits : Deux scandales, un même ADN
Le scandale BBC éclate avec la diffusion le 10 octobre 2024 de Panorama intitulé Trump : une seconde chance ?.
À 21h47, un extrait du discours du 6 janvier 2021 est projeté. La séquence dure dix-sept secondes et juxtapose trois phrases de Trump séparées de cinquante-quatre minutes dans l’original C-SPAN :
« We’re going to walk down to the Capitol… and I’ll be there with you. And we fight. We fight like hell. »
Entre ces segments, il répète dix-sept fois peaceful, patriotic et law and order. Ces éléments disparaissent intégralement dans la version diffusée. Le spectateur n’a aucun moyen de savoir que la séquence est artificiellement recomposée.
En février 2022, Newsnight (BBC Two) diffuse une version légèrement plus longue (8 secondes) du même montage, suivie d’un commentaire de Kirsty Wark : « and fight they did », sur fond d’images de l’assaut du Capitole.
Mick Mulvaney, ancien chef de cabinet de Trump, intervient en direct :
« Vous venez de splicer deux parties du discours. C’est malhonnête. »
Aucune correction. Aucune enquête interne.
En 2023, Michael Prescott, conseiller éditorial externe, rédige un mémo de 19 pages listant 12 cas similaires de montage sélectif (Trump, Gaza, transidentité, climat). Le document est transmis au comité des normes éditoriales. Aucune suite.
Le 3 novembre 2025, le mémo fuit au Daily Telegraph.
La réponse institutionnelle oscille entre capitulation et déni. Le 9 novembre 2025, à 11h07, la BBC annonce les démissions de Tim Davie, directeur général depuis 2020, et de Deborah Turness, directrice de l’information depuis 2023. Dans une lettre au personnel, Davie écrit :
Le 13 novembre, Samir Shah, président du conseil d’administration, adresse une lettre manuscrite au président Trump :
Le documentaire est retiré de toutes les plateformes : iPlayer, BBC World News, archives numériques. Le lien YouTube est désactivé. Le fichier source est effacé des serveurs internes.
Le 15 novembre, à 14h00, expire l’ultimatum juridique. L’équipe d’avocats de Trump (menée par Alejandro Brito) annonce le dépôt imminent d’une plainte pour diffamation aggravée et préjudice électoral, avec une demande initiale d’un à cinq milliards de dollars. Trump confirme : « We’ll sue them for anywhere between a billion and $5bn, probably sometime next week. » La plainte est déposée au Texas devant le juge Matthew Kacsmaryk, nommé par Trump, sous le chef d’accusation de pratiques commerciales trompeuses (Texas Deceptive Trade Practices Act).
À France Télévisions, la crise est plus insidieuse, mêlant gouffre financier et biais éditorial. La Cour des comptes, le 23 septembre 2025, alerte sur 81 millions d’euros de pertes cumulées depuis 2017 et un déficit net prévu de 40 millions pour 2025. Les capitaux propres chutent à 179 millions fin 2025, exposant à une dissolution forcée d’ici 2026. Delphine Ernotte annonce 150 millions d’économies en 2026, touchant sports et fictions, et dénonce un accord social de 2013 obsolète, dénoncé le 10 juillet 2025.
Éditorialement, le Digital News Report Reuters 2025 montre une confiance à 29 %, et une étude INA 2023 révèle une sous-représentation du RN et Reconquête. En septembre 2025, L’Incorrect diffuse une vidéo volée de Patrick Cohen et Thomas Legrand avec des responsables PS. Au JT France 2, graphiques truqués et coupes suspectes sur passages pro-droite.
Le 13 novembre, une commission d’enquête parlementaire s’ouvre sous Éric Ciotti (UDR), sur « la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public ».
Delphine Ernotte est auditionnée le 10 décembre, Sibyle Veil (Radio France) le 17. Charles Alloncle, rapporteur, reçoit des témoignages anonymes de cadres dénonçant des pressions internes et une peur de témoigner.
Sphère de consensus : La rupture avec les faits bruts
Au cœur de la tempête qui emporte la BBC en ce mois de novembre 2025, un outil théorique vieux de près de quarante ans refait surface avec une acuité saisissante : le modèle des sphères de Daniel C. Hallin. Élaboré en 1986 dans The Uncensored War pour expliquer comment les médias américains avaient couvert le Vietnam, ce cadre distingue trois espaces journalistiques : le consensus (les faits que personne ne conteste), la controverse légitime (les débats ouverts), et la déviance (les idées reléguées hors champ).
Appliqué au scandale du « Franken-edit » sur le discours de Donald Trump du 6 janvier 2021, le modèle ne se contente pas d’expliquer la faute : il révèle une pathologie institutionnelle où la sphère de déviance est devenue une arme idéologique. À travers les démissions en cascade, les excuses présidentielles, la menace d’un procès à cinq milliards de dollars et l’enquête FCC, la BBC illustre comment un média public peut transformer la neutralité en dogme sélectif – et en payer le prix.
Dans les deux cas, le consensus sur la véracité est brisé. À la BBC, le montage viole la représentation fidèle des sources : le spectateur ignore la recomposition. À France Télévisions, les graphiques « bidons » et la vidéo volée rompent le consensus sur l’indépendance éditoriale. Les deux institutions, financées par l’État – redevance pour BBC, subventions pour France Télévisions –, trahissent la confiance publique sur les faits incontestés.
Sphère de controverse légitime : Le débat faussé d’emblée
Le débat politique devrait être ouvert. Pour Trump : incitation ou appel pacifique ? Pour le RN : menace ou voix légitime ? La BBC exclut les dix-sept mentions de peaceful ; France Télévisions sous-représente la droite radicale malgré son poids électoral. Le débat est réduit à une seule lecture, excluant les contre-arguments et faussant la controverse légitime.
Sphère de déviance : La doctrine de l’exclusion
Dans la sphère de consensus, les faits bruts sont simples : Trump a prononcé le discours, l’assaut du Capitole a eu lieu, la charte BBC exige véracité et contextualisation. Le montage viole ce consensus fondamental sur la représentation fidèle des sources. Le public n’a aucun moyen de savoir que le discours est tronqué. C’est une rupture avec l’évidence partagée.
La sphère de controverse légitime devrait accueillir le débat politique : Trump a-t-il incité à la violence ? Quel rôle exact dans le 6 janvier ? Le traitement attendu est clair : présenter les deux thèses avec leurs sources primaires, discours intégral inclus. Or la BBC exclut la thèse pacifiste en supprimant les dix-sept mentions de peaceful et patriotic. Le débat est faussé d’emblée, réduit à une seule lecture.
C’est dans la sphère de déviance que le scandale trouve sa racine profonde. Trump y est systématiquement relégué comme un acteur illégitime dont les paroles ne méritent pas de contextualisation. Le mémo Prescott le confirme : « Trump est dans la sphère de déviance ; son discours peut être édité sans contrepoint. » Le montage n’est pas perçu comme une erreur, mais comme une pratique institutionnelle pour « protéger le public » d’un discours jugé dangereux. Cette logique transforme la déviance en doctrine éditoriale.
Les chiffres sont accablants. Selon le rapport Ofcom Media Literacy 2025, 68 % du temps de parole accordé à Trump entre 2021 et 2025 est négatif, contre 52 % en moyenne pour les autres leaders politiques au Royaume-Uni. Les mentions de peaceful dans la couverture BBC du 6 janvier ne représentent que 3 % des références, contre 41 % dans la moyenne nationale. Les plaintes éditoriales explosent de 240 % en 2025, contre 45 % pour l’ensemble des médias britanniques.
La spirale du silence d’Elisabeth Noelle-Neumann complète le tableau. En tant que média dominant, la BBC forge un climat d’opinion perçu où critiquer Trump est socialement valorisé. Le montage renforce cette spirale en excluant les contre-arguments : toute défense devient inaudible. Des témoignages anonymes dans The Spectator du 12 novembre révèlent l’auto-censure interne : « Contextualiser Trump équivalait à une accusation de complaisance. »
À France Télévisions, l’étude INA montre une marginalisation systématique de la droite radicale. Cette logique transforme la déviance en doctrine : protéger le public d’idées jugées dangereuses justifie un traitement non neutre. Des cadres accusent Delphine Ernotte de pressions pour retarder le rapport de la Cour des comptes, afin de sécuriser sa reconduction.
La spirale du silence : Climat d’opinion et auto-censure
La BBC et France Télévisions, médias dominants, forgent un climat où critiquer Trump ou le RN est valorisé. Le montage BBC rend la défense inaudible ; les coupes France 2 marginalisent les voix dissidentes. Témoignages anonymes : à la BBC, contextualiser Trump = complaisance ; à France Télévisions, inviter le RN = risque de sanction. L’auto-censure s’installe.
La différence entre les deux systèmes s’explique par la judiciarisation comme arme politique aux États-Unis. La plainte contre la BBC s’inscrit dans une série cohérente de victoires juridiques pour Donald Trump. En mars 2024, ABC verse 15 millions de dollars pour diffamation via George Stephanopoulos. En juillet 2025, CBS débourse 16 millions de dollars, avec 20 millions supplémentaires anticipés, pour un montage trompeur sur Kamala Harris dans 60 Minutes. Le précédent Dominion v. Fox – 787 millions de dollars – montre que les médias paient quand les faits sont incontestables.
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Implications politiques : Fractures et réformes
Les implications politiques sont immédiates. Au Royaume-Uni, Keir Starmer défend la BBC comme un bien public, mais les sondages YouGov du 14 novembre montrent 58 % des Britanniques convaincus d’un biais à gauche, 41 % pour la fin de la redevance, et 63 % des 18-24 ans favorables à un modèle à la Netflix.
Nigel Farage capitalise : « Privatisons avant qu’elle ne ruine le pays. »
Aux États-Unis, la plainte BBC s’inscrit dans la série Trump. Le terrain texan, juge Kacsmaryk, et l’accusation de pratiques commerciales trompeuses assurent un précédent solide. En Europe, France Télévisions ouvre une commission d’enquête le 13 novembre, ARD renforce ses audits.
À l’horizon 2027, le journalisme public ne survivra qu’en prouvant son impartialité : publication systématique des rushes bruts, audits indépendants, transparence algorithmique. Le modèle Hallin, conçu pour une presse en monopole, est obsolète dans un écosystème fragmenté. La crise BBC révèle que la sphère de déviance est devenue une arme idéologique, que la judiciarisation remplace l’autorégulation, et que le public exige des preuves, pas des récits. La BBC n’est pas morte ; elle est en réanimation théorique. Et le diagnostic est sans appel : le patient a survécu à la neutralité.
En France, la coalition macroniste protège France Télévisions, mais le RN et Ciotti exigent la fin des subventions. Les deux crises accélèrent les réformes : hybride pour BBC (50 % redevance + abonnement), audits pour France Télévisions. Quand Trump judiciarise, Ciotti enquête.
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Répercussions politiques et géopolitiques
Ces crises ne sont pas des épiphénomènes : elles sont le premier domino d’une reconfiguration géopolitique du soft power européen. À Londres, la BBC perd son statut de phare impartial de l’influence britannique post-Brexit ; à Paris, France Télévisions devient le talon d’Achille de la diplomatie culturelle française face à l’Afrique et au monde arabe.
Donald Trump, en judiciarisant la BBC, exporte le modèle texan de responsabilité médiatique : un média public européen peut désormais être poursuivi comme une entreprise privée américaine. En France, la commission Ciotti ouvre la voie à une privatisation partielle dès 2026, alignant Paris sur Londres et Berlin.
Géopolitiquement, c’est une victoire stratégique pour les États-Unis : la désaffection envers les médias publics européens affaiblit la narration anti-américaine de l’UE, tandis que les plateformes privées (CNews, GB News) et américaines (Fox, Rumble) comblent le vide.
À l’horizon 2027, l’Europe risque de voir ses outils de soft power – BBC World, France 24 – muter en services payants hybrides, laissant le champ libre à la diplomatie numérique américaine.
Le modèle Hallin n’est plus une théorie : c’est un pronostic funéraire pour l’audiovisuel public européen tel qu’on l’a connu. La neutralité n’est plus un bouclier ; elle est devenue une cible.
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Diplômée de la Business School de La Rochelle (Excelia – Bachelor Communication et Stratégies Digitales) et du CELSA – Sorbonne Université, Angélique Bouchard, 25 ans, est titulaire d’un Master 2 de recherche, spécialisation « Géopolitique des médias ». Elle est journaliste indépendante et travaille pour de nombreux médias. Elle est en charge des grands entretiens pour Le Dialogue.

