ANALYSE – « Ne jouez par avec la Queue du lion, vous le regretterez ! » (Hassan Rohani / 2018)

Par François Morizur
Le détroit d’Hormuz a la particularité de contrôler un espace fermé, le golfe Persique. Ce statut rendrait son importance relative si ce n’était que cette région produit 20 % du pétrole mondial et 30 % du gaz mondial. Ces produits constituent une part notable du sang et de l’oxygène des nations dépendantes. Malgré les annonces d’augmentation de la production mondiale par l’OPEP, malgré l’annonce de déstockage des réserves stratégiques par les États quelques jours après le début de la crise, le prix du baril Brent a franchi la barrière des 115 $ le 9 mars à l’ouverture des marchés, alors que le gaz augmentait de 35 % depuis sa dernière cotation. La conférence de presse de D. Trump le 9 mars au soir et la promesse de clôture du conflit « à très court terme » ont depuis rafraîchi les marchés.
Alors que les pays en fort développement (Chine, Inde), clients essentiels de la République islamique d’Iran, ont un besoin « industriel » de ces produits, les pays occidentaux sont eux majoritairement impactés au travers de la déstabilisation des marchés mondiaux directement touchés par l’inflation incontournable sous-jacente. Sans surprise, le détroit d’Hormuz est très vite redevenu un espace économico-stratégique de première importance.
Neutralisation de la marine iranienne
Lors des premières heures de la crise iranienne, la quasi-totalité de la flotte iranienne a été détruite. Cela a été rendu d’autant plus aisé que les navires militaires iraniens étaient quasiment tous à quai ! Le différentiel technologique séparant les marines américaine et iranienne aurait, de toute façon, laissé peu de chances aux unités iraniennes déployées. Le contrôle naval du détroit d’Hormuz est donc acquis et le retour à la liberté de circulation ne devrait donc être qu’une question de quelques jours ?
Malheureusement non ! Depuis de très nombreuses années, des moyens militaires asymétriques et parfois rudimentaires ont été développés par l’Iran et ses proxys. Le champ d’expérimentation de la mer Rouge a permis d’améliorer les performances opérationnelles et les concepts d’emploi de ces matériels par les Houthis.
Une zone rapidement « gelée »
Les missiles balistiques de moyenne portée iraniens (FATEH, ZOLFAGHAR, DEZFUL, SHAHAB et GHADR), les drones aériens SHAHED, les WBIED (Water-Borne Improvised Explosive Device) offrent une palette de moyens peu coûteux, facilement productibles et simples de mise en œuvre. Les forces iraniennes et l’IRGC (Islamic Revolutionary Guard Corps) ont rapidement utilisé ces armes sur des objectifs « secondaires » militairement mais essentiels économiquement. Entre le 28 février 2026 et le 7 mars 2026, les Iraniens ont touché 12 navires dans le golfe Persique mais également en mer d’Oman. Des ports, des installations pétrolières offshore ont également été frappés.
Dès le 1er mars 2026, les autorités iraniennes ordonnaient le blocage total du détroit d’Hormuz.
Le 2 mars 2026, le trafic maritime était quasi nul. Le 4 mars, le porte-conteneurs SAFEEN PRESTIGE, dans une tentative folle, tentait le passage vers la mer d’Oman. Le navire était frappé par deux missiles iraniens au sud de Bandar Abbas. Sévèrement touché, le navire était abandonné par son équipage, laissé à la dérive. Le 6 mars 2026, un petit remorqueur, le MUSSAFAH 2, parti porter assistance et tenter un remorquage, était à son tour touché par deux missiles. Quatre membres d’équipage étaient tués, cinq autres blessés.
Le même jour, une grande partie des assureurs maritimes annulait leurs couvertures contre les risques de guerre pour les navires opérant dans le golfe Persique. Parallèlement, du fait des risques et des premières attaques sur les installations pétrolières, les pétroliers déclenchaient les procédures de « shut-down », l’évacuation partielle ou totale des plateformes et les déclarations de « force majeure ». Des premiers marins faisaient jouer leur droit de retrait et demandaient leur départ de la zone de conflit. Plus de 3 000 navires étaient bloqués dans le golfe Persique alors que 500 autres se mettaient au mouillage en mer d’Oman en espérant une résolution rapide du conflit.
Les hypothèses de reprise de l’activité maritime
Hors des aspects militaires, le blocage du détroit d’Hormuz a assez rapidement eu des effets économiques : baisse des marchés, hausse très forte des prix du pétrole et du gaz. Pour contrer ces répliques économiques, le président Trump, et plus particulièrement l’agence américaine de développement, proposait un mécanisme de réassurance incluant le risque de guerre. De façon concomitante, le président Trump promettait « à court terme » et « dès que les conditions seraient réunies » des escortes militaires pour les navires empruntant le détroit d’Hormuz. Deux groupes aéronavals américains supplémentaires, l’USS carrier group Bush et l’USS carrier group Ford, sont annoncés en océan Indien à moyen terme.
Peut-on dans ce cadre espérer une reprise rapide des activités pétrolières, gazières et maritimes dans le golfe Persique ? La production pétrolière et gazière, majoritairement en position de shut-down, sera remise en œuvre par paliers et selon un processus relativement long dès que la situation sera redevenue plus saine. Le 9 mars, le PDG d’ARAMCO signalait que le conflit en cours pourrait avoir des conséquences catastrophiques pour l’économie mondiale s’il se poursuivait. Plus le conflit durera, plus la reprise des activités sera longue et complexe.
Une partie des moyens maritimes commerciaux est actuellement à l’arrêt : les navires sont au mouillage ou à quai, une partie des équipages a demandé à utiliser leur droit de retrait et tentent actuellement de quitter la région au gré de l’ouverture des espaces aériens. Certains opérateurs maritimes pourraient réduire temporairement leurs équipages afin de faire baisser leurs coûts d’exploitation. Les attaques ciblées sur le porte-conteneurs Safeen Prestige et le remorqueur MUSSAFAH 2 au cœur du détroit d’Hormuz ont constitué un signal très fort vis-à-vis de la communauté maritime.
Cependant, les Iraniens auraient accordé des « sauf-conduits » maritimes aux navires chinois, invoquant le soutien apporté par la Chine à l’Iran depuis l’intensification du conflit. La Chine est également le principal acheteur de pétrole iranien. À titre anecdotique, le méthanier BOGAZICI a également franchi le détroit ces derniers jours en clamant être un navire appartenant à un armateur musulman et exploité par un armateur turc.
Le 5 mars puis le 8 mars, les gardiens de la révolution iraniens annonçaient que l’Iran maintiendrait la fermeture du détroit d’Ormuz aux seuls navires des États-Unis, d’Israël et de leurs alliés occidentaux. Quelques navires, mettant hors service leur AIS (Automatic Identification System), auraient transité dans le détroit d’Hormuz ces derniers jours à l’instar du tanker SHENLONG, chargé de plus d’un million de barils de brut, sans subir d’attaques iraniennes. Il n’est pas clairement déterminé si ces navires ont bénéficié d’un accord préalable de la part des Iraniens ou si ces navires n’ont pas été détectés par les services de renseignement iraniens.
Une opposition de moyens asymétriques
Lors de sa dernière intervention médiatique du 9 mars 2026, le président Trump a signalé de façon assez dichotomique que les opérations militaires allaient bientôt cesser tout en indiquant qu’il souhaitait éradiquer totalement le gouvernement iranien actuel. Lors de cette interview, il signalait la destruction quasi totale des moyens militaires maritimes et aériens iraniens. La réouverture du détroit d’Ormuz lui semblait donc une question de jours avec un éventuel support militaire de présence et d’escorte. Ces messages semblaient plus destinés aux marchés en ébullition qu’aux opérateurs maritimes alors que les élections de mi-mandat sont déjà un rendez-vous crucial pour les républicains.
Peut-on imaginer un rapprochement de l’armada américaine du théâtre d’opérations ? Un épisode récent peut nous éclairer : lors de l’opération Rough Rider, de mars à mai 2025, les forces américaines ont conduit pendant 50 jours des bombardements massifs sur les objectifs houthis au Yémen. À de multiples reprises, les navires militaires américains et de la mission Aspides ont été visés par des missiles houthis, leur imposant des positionnements « de précaution » dans des eaux ouvertes.
L’épisode de l’attaque de l’ETERNITY C le 7 juillet 2025 démontrait de façon assez frappante les capacités quasi intactes des Houthis et « l’absence de réponse militaire de proximité » du fait des risques directs pour ces cibles militaires de choix. L’une des conclusions post-opération Rough Rider était que la campagne de bombardement n’avait pas servi à détruire l’arsenal souterrain de missiles, de drones et de lanceurs des Houthis, alors que le coût de l’opération est estimé à plusieurs milliards de dollars.
Le conflit iranien expose à nouveau une opposition de concepts opératifs militaires : d’un côté les moyens technologiques militaires de pointe américains, coûteux et en nombre limité ; de l’autre, des moyens « low cost » en quantité quasi illimitée. Les Iraniens ont usé de missiles balistiques et de drones aériens de type Shahed en réponse à l’attaque américano-israélienne du 28 février 2026. Si ces armes ont des capacités militaires faibles, elles ont, hors du chaos généré, fait grandement consommer les missiles THAAD et PATRIOT déployés autour des sites militaires du golfe Persique accueillant des moyens militaires américains. Selon les experts, plus de 800 missiles Patriot ont été tirés entre le 28 février et le 4 mars 2026, soit la totalité de la production annuelle américaine actuelle.
Une liberté de navigation proche ?
Les Iraniens disposent encore de centaines de drones Shahed, de missiles balistiques et de matériels non encore utilisés à l’instar des WBIED et des flottilles légères d’assaut des gardiens de la révolution. Ces moyens suffisent largement à « contrôler » le détroit d’Hormuz sur la durée compte tenu de la « légèreté et de la simplicité » de mise en œuvre à partir des côtes iraniennes que les Iraniens ont « préparées » depuis des dizaines d’années.
Cette menace explique les précautions oratoires du président Trump qui usait à dessein des termes « à court terme » et « dès que les conditions seraient réunies » pour l’envoi de navires militaires au cœur du détroit. L’envoi d’un ou plusieurs destroyers américains dans ce passage étroit, peu profond, long de près de 90 nautiques, même sous couverture aérienne massive, générerait un risque énorme en termes militaires mais surtout en termes d’image en cas de frappe par un drone ou un missile iranien. Il faudrait aussi que quelques navires de commerce soient volontaires pour tester la faisabilité de ces escortes maritimes armées.
Moyen ultime mais à la réversibilité faible, l’emploi par les Iraniens de mines pourrait générer une nouvelle crainte au sein des compagnies maritimes, rendant la navigation quasi impossible. Selon les données de renseignement militaire, l’Iran disposerait de 4 000 à 6 000 mines navales de différents types, dont des mines à orin, des mines de fond et des mines propulsées.
Le souvenir de l’opération Earnest Will en 1988 reste vif au sein de la marine américaine : au cours de cette opération, la frégate USS Samuel B. Roberts, engagée dans une mission d’escorte de pétroliers sous pavillon américain, avait sauté sur une mine au centre du golfe Persique. L’explosion avait gravement endommagé la frégate, qui avait été proche d’être perdue.
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