ANALYSE – Nouveau visage de la Syrie : Ahmed Al Charaa dévoile ses ambitions islamistes 

Montage photo de Mohamed al-Joulani, ancien chef djihadiste du Front al-Nosra, devenu Ahmad al Charaa, président de facto de la Syrie. À gauche, en tenue militaire ; à droite, en costume-cravate lors d’un discours officiel, illustrant sa transformation politique et médiatique post-Assad.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Baptiste Neuville 

Depuis la chute du régime de Bashar Al Assad en décembre 2024, le nouvel homme fort de Damas, Ahmad Al Chaara, avance méthodiquement et subtilement ses pions sur la scène politique syrienne. Grâce à une stratégie de communication calibrée, l’ancien combattant djihadiste, Mohamed al Joulani (son ancien nom de guerre) a obtenu dernièrement la levée des sanctions occidentales. Désormais reconnu sur la scène internationale, il amorce la construction d’un régime qui, sans se réclamer ouvertement de l’idéologie islamiste, en a toutes les apparences. 

Mohamed Al Joulani : Itinéraire d’un ancien combattant djihadiste 

Lorsque le président George W. Bush déclare la guerre à l’Irak en 2003, le jeune Mohamed Al Joulani, à peine âgé de 21 ans, rejoint les rangs d’Al Qaeda pour faire le jihad contre les soldats américains. Quelques années plus tard, il est arrêté par ces derniers et incarcéré à la prison d’Abou Ghraib avec plusieurs chefs djihadistes dont Abou Bakr al-Bagdadi, le futur fondateur de Daesh. 

Une décennie plus tard, lors des manifestations contre le régime de Bashar Al Assad en mars 2011, il regagne la Syrie. Avec quelques dizaines d’hommes, il fonde l’année suivante le Front Al Nosra, la branche syrienne d’Al Qaeda. Grâce au soutien financier des pétromonarchies arabes du Golfe, cette organisation, classée comme terroriste par les Etats-Unis, réussit à s’imposer sur les autres groupes rebelles. 

À lire aussi : ANALYSE – Ahmad al-Charaa à Paris : Le nouveau maître de Damas va-t-il dicter ses conditions ?

En juin 2014, lorsque Abou Bakr al-Bagdadi proclame l’État islamique en Irak et au Levant, le leader syrien refuse de lui prêter allégeance et intègre son mouvement au sein d’une coalition islamiste le Jaysh al Fatah dont il prend la tête. Après s’être emparé de plusieurs villes dans le Nord-ouest syrien, il fonde un émirat islamique à Idlib en 2015. Une enclave qu’il gouverne d’une main de fer, grâce à une nouvelle coalition djihadiste qui lui est désormais entièrement dévouée, le Hayat Tahrir al Sham (HTS), et dans laquelle il impose la charia de façon stricte.

En novembre 2024, fort du soutien de ses parrains régionaux, le chef du HTS lance une offensive de grande ampleur contre le régime d’Assad lourdement affaibli par les sanctions occidentales. Après avoir pris le contrôle des principales villes du pays (Alep, Hama et Homs) face une armée loyaliste en pleine décomposition, ses troupes foncent vers la capitale Damas tandis que Bashar al Assad s’enfuit vers la Russie. 

Une stratégie de communication politique pensée pour obtenir la levée des sanctions 

Une fois installé dans le palais présidentiel, Ahmad al Charaa va tout d’abord concentrer ses efforts diplomatiques en vue d’obtenir la levée des sanctions internationales qui pèsent lourdement sur son pays. Conscient des conséquences sociales de cette crise sans précédent (plus de 9 Syriens sur 10 vivent sous le seuil de pauvreté[1]), le nouveau dirigeant syrien mise sur une normalisation rapide avec les Occidentaux pour relancer l’économie syrienne.  

Pour cela, il adopte une stratégie de communication politique conçue par des cabinets de conseils mandatés par ses soutiens régionaux. Ceci afin de rompre avec son image d’ancien combattant djihadiste et se présenter comme un président modéré et pragmatique aux yeux de la communauté internationale. Il commence d’abord par modifier son apparence physique : taillant sa longue barbe, symbole souvent arboré par les salafistes et abandonnant la tenue militaire pour un costume-cravate comme le portait son prédécesseur.  

Ce changement d’apparence s’accompagne également d’un discours calibré. Formé aux techniques de communication politique, le président de facto de la Syrie, va adopter un vocabulaire rassurant. Lors de ses premières rencontres avec les chancelleries occidentales en début d’année, il promet une « transition pacifique », « un dialogue en vue d’une réconciliation nationale » et « le respect des droits des minorités ». 

Une stratégie de communication qui semble porter ses fruits. Malgré les massacres contre les Alaouites de mars dernier dans lesquels la responsabilité du nouveau régime est avérée[2], les Occidentaux décident de tendre la main au nouveau maître de Damas. Si Donald Trump a choisi de lever les sanctions contre la Syrie afin de construire un nouvel ordre régional visant à contenir l’influence iranienne, l’Union européenne, sous l’impulsion d’Emmanuel Macron, affirme avant tout sa conviction que son expérience à la tête du pays pourrait faire de lui un dirigeant modéré.

Vers une république islamique en Syrie ? 

Quelques mois après sa prise du pouvoir, Ahmad al Charaa dévoile son équipe gouvernementale dont la prédominance islamiste apparaît clairement.  Après avoir suspendu la constitution, le nouveau dirigeant syrien décide de confier presque l’intégralité des ministères régaliens (Défense, Affaires étrangères, Intérieur, Justice et Energie) à des anciens membres du HTS. Afin de donner des gages en matière « d’inclusivité », quatre portefeuilles ministériels moins stratégiques (Travail, Agriculture, Education et Gestion des catastrophes) ont été symboliquement attribués à des représentants issus de plusieurs minorités ethno-confessionnelles (chrétienne, kurde et druze). 

Sur le plan intérieur, le président de facto de la Syrie a rétabli la fonction de Grand Mufti[3] et instauré un conseil supérieur de la fatwa. Chargée d’émettre un avis juridique sur les décisions gouvernementales, cette instance est composée de 15 savants dont près d’un tiers se réclament du salafisme[4]. Sur leurs recommandations, le ministère du tourisme a adopté le mois dernier une loi qui impose le port du burkini pour les femmes sur les plages publiques du littoral syrien. 

Enfin, en matière de politique étrangère, le nouveau pouvoir syrien a également opéré une profonde réorientation stratégique. Souhaitant mettre un terme à l’influence iranienne, il a décidé de se rapprocher de ses partenaires régionaux en leurs confiant un rôle clé dans la reconstruction du pays. Tandis que la Turquie a été choisie comme principale fournisseur de gaz, les Emiratis se sont vus attribués une concession dans le port de Tartous. Quant à l’Arabie saoudite, elle vient de signer près d’une quarantaine de contrats dans des secteurs tels que le BTP, l’énergie ou encore le transport.  

*

*               *

Compte tenu de son passé au sein de groupes djihadistes, l’orientation islamiste du régime d’Ahmad Al Charaa ne surprend guère. Mais, si sa volonté de construire une république islamique en Syrie semble se préciser, sa capacité réelle à imposer un tel modèle reste incertaine. Face à ce projet, les minorités ethno-confessionnelles réclament au contraire un système fédéral et laïc qui garantisse leur autonomie politique et préserve leur spécificité culturelle. Les affrontements violents survenus contre les Alaouites et les Chrétiens en mars dernier, puis récemment ceux contre les Druzes dans le sud du pays, témoignent de cette fracture croissante. Dans un pays marqué par plus d’une décennie de conflits interconfessionnels, la survie politique d’Ahmad Al Charaa dépendra de sa capacité à articuler autorité centrale et reconnaissance de la diversité identitaire syrienne. 

À lire aussi : ENTRETIEN – La Syrie faussement modérée et vraiment islamiste d’Al-Joulani, un témoignage exclusif de l’opposante syrienne Randa Kassi


[1] Accélérer la reprise économique en Syrie pour enrayer le déclin et rétablir la stabilité du pays | Programme De Développement Des Nations Unies

[2] Massacres en Syrie : «Trois mois après la chute d’Assad, l’illusion se dissipe»

[3] Chef religieux et politique d’une communauté musulmane sunnite 

[4] Who’s Who in Syria’s Fatwa Council — and Where They Stand on the SDF – The National Context


#Syrie, #AhmadAlCharaa, #Damas, #islamisme, #djihadisme, #géopolitique, #HTS, #FrontAlNosra, #MohamedAlJoulani, #charia, #républiqueislamique, #djihad, #Assad, #sanctions, #USA, #Trump, #Macron, #UE, #Emirats, #ArabieSaoudite, #Turquie, #Tartous, #transitionpolitique, #fatwa, #GrandMufti, #Burkini, #minoritésreligieuses, #chrétiens, #alaouites, #druzes, #kurdes, #guerrecivile, #postassad, #MoyenOrient, #analysepolitique, #pétromonarchies, #terrorisme, #communicationpolitique, #régimeislamiste, #LeDiplomateMedia

Retour en haut