
Par Olivier d’Auzon
En septembre 2025, la Pologne a connu le mois le plus intense depuis la chute du communisme. Comme le rappelle l’analyste Andrew Korybko (Was The Most Eventful Month For Poland Since The End Of Communism, 2 octobre 2025), une succession d’événements spectaculaires témoigne d’un fait majeur : Varsovie entend retrouver un statut de grande puissance, et assumer le rôle de pivot stratégique en Europe centrale et orientale.
Le pari de Nawrocki : Renaissance d’une puissance régionale
À peine entré en fonction, le président Karol Nawrocki s’est imposé par une diplomatie tous azimuts. À Washington, il a obtenu de Donald Trump non seulement le maintien, mais le renforcement de la présence militaire américaine. En Lituanie, il a proclamé la responsabilité de la Pologne pour toute l’Europe centrale, y compris les États baltes. À Berlin et à Paris, il a exigé respectivement une contribution financière à l’effort militaire polonais et l’accueil de l’arsenal nucléaire français sur son sol. Varsovie ne cache plus son ambition : recréer, dans le cadre de l’Initiative des Trois Mers, un bloc d’influence polonais, de la Baltique à la mer Noire.
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Le spectre de la provocation ukrainienne
Mais ce mois fut aussi marqué par une série d’incidents troubles. Des drones attribués à la Russie ont pénétré l’espace aérien polonais. Moscou a nié, et son service de renseignement extérieur (SVR) a même accusé Kiev d’avoir orchestré une provocation pour entraîner Varsovie dans le conflit. Cette accusation fait écho à l’aveu tardif de l’ancien président Andrzej Duda : Volodymyr Zelensky avait, dès 2022, imputé à tort un tir ukrainien aux Russes lors de l’incident de Przewodów, risquant d’allumer l’étincelle d’une guerre. L’histoire bégaie : la tentation de manipuler la Pologne pour élargir le conflit demeure.
L’État profond polonais : L’ombre derrière l’État officiel
Nawrocki doit aussi affronter son propre « État profond ». Lorsque le ministre des Affaires étrangères Radek Sikorski a proposé d’instaurer une zone d’exclusion aérienne au-dessus de l’Ukraine, la présidence a refusé net, pour éviter un casus belli. Mais quelques jours plus tard, un missile polonais, initialement attribué à la Russie, fut révélé comme la véritable cause de dégâts imputés à Moscou devant le Conseil de sécurité de l’ONU. Les services secrets auraient ainsi tenté de piéger le chef de l’État dans une escalade incontrôlable.
Varsovie entre audace et vertige
La Pologne ne se contente pas d’afficher sa puissance militaire : elle prépare des projets économiques ambitieux, comme le financement d’un corridor ferroviaire jusqu’à Odessa et la location d’un port ukrainien. Elle renforce son partenariat avec la Suède et s’inscrit dans l’architecture de défense balte et scandinave. Mais cette frénésie stratégique n’est pas sans risques : fermeture temporaire de la frontière avec le Belarus, tensions sur les routes commerciales sino-européennes, multiplication des incidents aériens. Varsovie agit parfois de manière unilatérale, au mépris des équilibres économiques et diplomatiques européens.
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La revanche de l’Histoire
Ce retour polonais sur le devant de la scène réveille les vieux démons de l’histoire : la rivalité séculaire avec la Russie, la tentation d’un empire polono-lituanien revisité, la méfiance des voisins allemands. « Le dénominateur commun de ces événements, écrit Andrew Korybko, est la progression de la Pologne vers le statut de grande puissance retrouvée. » Mais ce chemin ramène aussi l’Europe à une logique de blocs et de confrontation.
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Une question existentielle pour l’Europe
La Pologne choisit la puissance. Mais à quel prix ? En endossant le rôle d’avant-poste stratégique des États-Unis, Varsovie prend le risque d’être l’étincelle d’une guerre plus large. En se projetant comme protectrice de l’Europe centrale, elle exacerbe les fractures avec Berlin et Moscou. La renaissance polonaise est un fait. Reste à savoir si elle conduira à l’émancipation de l’Europe… ou à sa mise sous tutelle atlantiste
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Olivier d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin (Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).

