ANALYSE – La route du Nord 

Vue satellite du Groenland et de l’Atlantique Nord : calotte glaciaire, routes maritimes arctiques et enjeux géopolitiques entre Europe, Canada et États-Unis.
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par François Morizur

Des effets du réchauffement climatique 

« Pour des raisons de sécurité nationale et de liberté dans le monde, les États-Unis d’Amérique estiment que la propriété et le contrôle du Groenland sont une nécessité absolue Â» 

C’est par ce message posté sur son réseau social Truth Social que Donald Trump, nouvellement réélu, lançait un pavé dans une mare glacée en Décembre dernier.

Passé la stupeur, une partie du monde s’est tourné vers le planisphère pour relocaliser ce quasi-continent peuplé de…56 000 habitants. Quelle mouche avait donc piqué l’Oncle Sam ?

Pour que l’une des premières annonces de la nouvelle administration soit une menace de captation unilatérale de ce vaste territoire glacé et quasi inhabité du royaume du Danemark ?

L’une des sources de cette velléité absconse trouve son origine dans le réchauffement climatique. En trente ans, la banquise arctique estivale a diminué de 50% en superficie et de 75% en volume. 

Pour fixer cette évolution, il est pertinent de rappeler que le premier navire à avoir réalisé le transit Nord complet en océan arctique l’a fait en 1906 (GJOA) et que seuls 120 navires lui ont succédé durant les 100 années suivantes. Sur la seule année 2024, 91 navires ont emprunté cette route. 

Cette évolution climatique offre de nouvelles perspectives commerciales : La liaison Asie/Europe par la route Nord Arctique réduit de 40% la durée de transit vis-à-vis d’un transit par le canal de Suez.

La route Nord n’est cependant pas accessible à tous : Si la route Nord Est, longeant la Russie est libre la majeure partie de l’année, la route Nord-Ouest est-elle prise par les glaces quasi constamment et ne dispose pas de ports en eaux profondes a contrario de la partie Nord Est. Seuls des navires brise-glace suffisamment puissants peuvent opérer dans ces eaux afin de maintenir des passages continus au profit des navires de commerce classés « Ice class Â» selon les normes du code polaire de l’O.M.I.

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Des territoires oubliés

La revendication territoriale abrupte de Donald Trump est d’autant plus frappante qu’elle concerne des territoires oubliés :

Le Groenland est un territoire autonome du royaume du Danemark. La souveraineté partielle, les velléités d’indépendance y sont des sujets récurrents depuis plusieurs années. 

Cette volonté d’indépendance réapparait régulièrement comme en Juin 2020, a NUUK, la capitale, lorsque la statue de Hans Edege, le « découvreur Â» de cette terre, avait été vandalisée le jour de la Fête nationale au motif d’une démarche dé-colonialiste.

Le statut de cet immense espace, 2 600 000 kilomètres carrés, reste très incertain, un simple référendum pouvant générer une indépendance immédiate.  

On comprend mieux dès lors la charge du président Trump du fait de ce contexte très fragile. 

L’Alaska, à sa mesure, constitue également un territoire « de second rang Â» : Climat extrême, peu peuplé, éloigné du cÅ“ur du monde. 

Le tsar Alexandre II l’avait d’ailleurs vendu aux États-Unis, émergeant juste de sa guerre de sécession, en 1867 pour la modique somme de 7,2 millions de dollars soit un équivalent actuel d’un peu plus de 170 millions de dollars. 

Cette session modeste visait autant à renflouer les caisses de l’état qu’à se prémunir d’une conquête militaire Britannique quasi annoncée. 

Si les frontières terrestres Russo-Américaines disparaissaient lors de cette cession, les deux futurs géants planétaires restaient cependant « voisins Â», les iles du détroit de Béring, la Grande Diomède (Russie) et la petite Diomède (USA) n’étant séparées que de deux kilomètres, le détroit de Béring étant large de 85 kilomètres seulement. 

Cette zone retournait alors à sa torpeur glacée jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale et le début de la guerre froide. Ce nouvel équilibre bi-polaire se déclinait en rideau de glace dans ces contrées perdues.

La chute du mur de Berlin puis la dislocation de l’URSS éloignent encore plus cette région des centres d’intérêt Américains. 

Une transition administrative

Une fois ce rideau tiré, cette zone maritime se trouve englobée dans les différents traités et conventions dont l’UNCLOS bien que les USA n’en soient pas signataires. 

Le conseil de l’Arctique, fondé en 1996, forum traitant des problèmes régionaux, est venu tuiler ces conventions générales en promouvant le développement durable auprès des sept pays riverains arctiques.

Ne trouvant que peu d’intérêts immédiats dans ces contrées, les USA, sous les mandatures Bush puis Obama, tentaient de figer la situation en créant un « sanctuaire arctique Â» approuvé par les pays côtiers a l’exception notable de la Russie. Celle-ci continuait alors de poser son empreinte sur cet espace abandonné en sollicitant l’extension de ses droits souverains sur le plateau continental étendu auprès de la commission internationale des limites du plateau continental à l’ONU (CLCS) en 2001. Des demandes complémentaires seront sollicitées en 2015 puis en 2021. Le 6 février 2023, la CLCS rendait un avis favorable à la quasi-totalité des demandes Russes en validant l’attribution de 1,7 million de kilomètres carrés du plateau continental étendu. Ces mers (Kara, Barents, Laptev, Tchouktches) ont, en outre, la particularité notable d’être de « petits fonds Â», moins de 100 mètres.  Cette extension inclue des zones sous-marines stratégiques telle que la dorsale de Lomonossov et bien sur des potentiels gisements pétroliers, gaziers, miniers et halieutiques. 

L’océan arctique revient sur le devant de la scène

La guerre en Ukraine, l’élection du président Trump, la recherche de nouveaux gisements de matières premières et la crise Houthis, par un effet de « répliques Â», viennent de remettre brusquement sur le devant de la scène du monde occidental cette zone qui s’offre à nouveau à la navigation et l’exploration. Après sont tonitruant « Drill, Baby Drill ! Â» au soir de son investiture, le président Trump a précisé ses intentions en relançant la possibilité d’explorer puis d’exploiter les ressources naturelles sous-marines dans ces contrées mettant à mal l’agrément passé entre les nations du conseil arctiques concernant la préservation de ces espaces. 

La chine, acteur éloigné mais intéressé du fait du besoin du maintien des flux maritimes nécessaires à l’exportation de sa production commerciale, consommateur glouton de matières premières, s’est rapidement rapproché de la Russie par la signature d’une « convention Polaire Â» unissant ces deux puissances majeures sur ce sujet. Comme à l’accoutumée, la Chine a accompagné son approche par des actions économiques (Investissements pour les régions nordiques) et Industrielles.  La chine s’auto-proclamait « Grande Puissance Polaire Â» à cette occasion. 

Le grand jeu arctique

L’effervescence récente qui règne autour de ces sujets démontre bien les intérêts des blocs qui peuvent, étonnement, s’éloigner puis se rapprocher de façon semblant parfois anarchique.

La Russie a le privilège géographique : Ses côtes nord s’étalent entre le méridien 169 Ouest et le méridien 031 Est. L’extension de son plateau continental étendu lui offre des zones inexplorées immenses, peu profondes et supposées très riches. 

La Russie à un privilège historique : Elle a opéré dans ces eaux depuis toujours, développant des structures portuaires en eaux profondes et s’équipant d’une flotte de brise-glace importante et efficace. Elle dispose, de fait, de la « clef Â» d’un nouveau corridor maritime d’autant plus essentiel que les autres détroits importants restent très exposés aux crises. Elle détient également un promontoire Est, quasi inoccupé, tourné vers l’Océan Pacifique et la côte ouest américaine. Cependant, la Russie à des faiblesses internes : l’isolement exacerbé depuis la crise Ukrainienne et les trains de sanctions économiques successifs, les besoins de financements eux aussi nécessaires après l’inflexion du pays vers une économie de guerre depuis 2022. 

Les États-Unis, figés dans leur démarche de préservation des espaces maritimes polaires, focalisés sur d’autres théâtres d’opérations, semblent se réveiller avec un temps de retard. La crise Ukrainienne a ranimé les vieux mécanismes de la guerre froide, l’escalade de mots vis-à-vis de l’emploi possible des armes nucléaires a placé sous une lumière crue les manques US dans les domaines de la détection et de la neutralisation éventuelle des armes balistiques Russes. Le retard est conséquent : l’Otanisation de la Norvège et de Finlande est un pis-aller, les USA ont besoin d’un « poste avancé Â» qui trouverait sa place…au Groenland.

La quasi préemption autoritaire verbale du président Trump, dans le droit fil de sa stratégie de « The art of the deal Â», débouchera probablement sur un agreement « US-Otanien » pour l’installation de bases militaires US sur ce territoire Danois.

Les sanctions économiques US vis-à-vis de la Russie se heurtent brutalement à la réalité économique et à la course effrénée vers les ressources naturelles et la libre circulation maritime. 

Les USA souffrent de faiblesses technologiques importantes : Alors que la Russie dispose de 60 navires brise-glace de haut rang et devrait en opérer près de 80 à l’horizon 2030, les USA disposent, quant à eux, de 6 brise-glaces dont le plus récent a été construit en…1970.

Conscient de ce déficit capacitaire rédhibitoire, l’administration Trump a lancé un programme d’urgence « Polar Security cutter Â» destiné à construire 3 brise-glaces de 140 mètres / 22000 tonnes dont la première unité devrait être livrée au mieux en 2028. Une accélération de ce programme est illusoire, les chantiers navals US n’ayant plus les capacités de construction adaptées. Pour combler en partie ce déficit, un brise-glace d’occasion a été acheté à la société Edison Chouest et affecté aux US Coast Guard. En parallèle, les USA semblent vouloir alléger les sanctions à l’encontre de la Russie pour « débloquer Â» des verrous contraignants. 

Ainsi, simultanément au sommet en Alaska le 15 aout 2025, les USA ont signalé des volontés de « location Â» de brise-glace Russes pour favoriser le développement de projets gaziers et LNG au large de …. L’Alaska. Simultanément, un décret Russe ouvrait la voie au retour de la compagnie pétrolière Américaine Exxon-Mobil dans le projet pétrolier et gazier Sakhalin-1 alors que de nouveaux partenaires (Inde et Chine) postulent pour reprendre cette participation abandonnée en 2022. Il est probable que ces dossiers figureront sur la table des négociations tripartites concernant le futur du conflit en Ukraine, les présidents Poutine et Trump ayant cité l’arctique lors de la conférence de presse dédiée à l’Ukraine sur la base Elmendorf-Richardson en Alaska.

Ne manque plus que le troisième acteur incontournable Chinois : La route Nord constitue l’une des nouvelles routes de la soie, l’Artic Route. La chine se doit donc d’assurer le transit de ses exports par cette nouvelle voie. L’empire du Milieu, là aussi, a déroulé son traditionnel processus économico-stratégique : Partenariat via un centre de recherche et d’ingénierie Polaire Sino Russe en 2016, participation aux financements des méga projets YAMAL LNG et ARTIC LNG2, débouchés palliatifs commerciaux vis-à-vis des exports pétroliers et gaziers Russes depuis mi 2022, supports techniques sur ces projets complexes, financement des agrandissements des ports en eaux profondes Russes. La flotte Chinoise, assez abruptement, s’installe dans le paysage local : le brise-glace de recherche scientifique Chinois ZHONG SHAN DA XUE JIDI franchissait pour la première fois le détroit de Béring le 5 aout 2025 suivi de 3 puis 5 autres brise glaces Chinois signalés au Nord-Ouest de l’Alaska le 7 aout 2025. Le 17 aout 2025, enfin, le porte container chinois NEW POLAR BEAR était le premier porte conteneur Chinois à décharger près de 500 containers dans le port Russe d’Arkhangelsk ouvrant une ligne régulière entre la Chine et ce port qui devrait voir 20 autres navires Chinois débarquer des marchandises dans ce port avant la fin de l’année. Les Chinois à titre de coopération commerciale devraient investir 2.5 milliards de dollars dans l’agrandissement de ce port de la mer de Barents. Les Eaux Russes étant réputées très poissonneuses, il est probable que les flottilles de pêches Chinoises y apparaissent très rapidement. 

Nous allons devoir prendre l’habitude de regarder à nouveau au-delà du cercle arctique ces prochaines années.

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