
Par Olivier Dujardin
Sur le front russo-ukrainien, les choses avancent, mais lentement. Profitant de sa supériorité numérique, la Russie continue de grignoter du terrain, à un rythme régulier mais extrêmement mesuré. Rien ne semble pouvoir accélérer la dynamique : les deux adversaires demeurent prisonniers d’un blocage tactique désormais dicté par l’omniprésence des drones. Ces derniers interdisent toute concentration de forces, condition pourtant indispensable à une percée significative.
La situation évoque, à bien des égards, celle de 1917, lorsque les armées se faisaient face dans les tranchées, incapables de rompre un front figé sous le feu de l’artillerie. Aujourd’hui, les tranchées demeurent, mais les moyens ont changé : drones de reconnaissance, munitions rôdeuses et artillerie de précision ont étendu la profondeur du champ de bataille. Ce ne sont plus quelques kilomètres, mais désormais 30 à 40 kilomètres de profondeur qui se trouvent directement menacés. Une véritable « zone de mort », où toute concentration de troupes est vouée à la destruction avant même d’avoir atteint la ligne de contact.
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Face à cette impasse, la conflictualité s’est déplacée vers la profondeur stratégique. Les deux camps cherchent à frapper l’arrière de l’autre, à épuiser ses ressources, à désorganiser sa logistique et son commandement. Si les objectifs restent similaires — user l’adversaire jusqu’à la rupture —, les méthodes divergent sensiblement.
Ukraine : Optimiser l’emploi des vecteurs
Faute de ressources et de moyens équivalents à ceux de la Russie, l’Ukraine doit optimiser l’emploi de ses vecteurs. Cette contrainte impose des choix serrés, tant dans la sélection des cibles que dans l’affectation des munitions.
Sur le plan des objectifs, l’effort ukrainien semble ces derniers mois s’être concentré sur des infrastructures susceptibles de produire des effets importants malgré des charges utiles limitées : complexes pétroliers et gaziers, installations chimiques, centres logistiques. Ces sites, par leur vulnérabilité intrinsèque, permettent d’obtenir un impact conséquent au regard des charges explosives disponibles sur une grande partie des drones employés. À l’inverse, les quelques missiles dits « lourds » (SCALP/Storm Shadow, Neptune, FP-5, etc.) restent majoritairement réservés aux objectifs durcis — dépôts de munitions, installations de commandement ou sites militaires fortifiés — où la puissance destructrice est décisive. On observe donc une forme de spécialisation : munitions légères pour les cibles « molles » et vecteurs plus puissants pour les objectifs à haute valeur militaire.
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La contrainte quantitative se traduit aussi sur la manière d’engager les attaques. Les salves maximales déployées en une nuit restent limitées — de l’ordre de quelques dizaines à quelques centaines de vecteurs au maximum —, ce qui pousse l’armée ukrainienne à privilégier la qualité de l’effet plutôt que la quantité brute. Grâce au renseignement allié, les Ukrainiens peuvent identifier des axes d’approche moins exposés à la défense sol/air. L’étendue du territoire russe favorise ces trajectoires, fréquemment associées à des vols très bas, afin de réduire la détection et de préserver chaque vecteur engagé.
En somme, l’Ukraine mise sur un emploi rationné et différencié de ses moyens : cibler ce qui crée le plus de dommages relatifs, réserver les munitions puissantes aux objectifs qui l’exigent, et maximiser la valeur de chaque attaque par une planification stricte. Cette logique contraint la tactique, mais permet d’extraire un rendement militaire et politique optimisé au regard des moyens disponibles.
Russie : épuiser et saturer
La Russie dispose d’une production de drones d’attaque et de missiles à grande échelle ; elle peut donc s’autoriser une logique de saturation. Plusieurs centaines de vecteurs peuvent être lancés au cours d’une même nuit — des épisodes jusqu’à environ 800 vecteurs ont été observés — afin de submerger les défenses ukrainiennes.
L’essentiel des salves est composé de drones Geran-2 et Geran-3, accompagnés de drones leurres (Gerbera), tandis que les missiles, plus coûteux, sont insérés au milieu de cette masse pour tirer parti de l’effet de saturation. Les missiles hypersoniques, en raison de leur nombre limité et de leur nature particulière, ne recherchent pas l’effet de masse : leur valeur tient surtout à leur capacité intrinsèque à percer certaines défenses.
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La Russie, pour sa part, peut se permettre de frapper un spectre plus large d’objectifs en profondeur : sites industriels, dépôts d’armes et de munition, infrastructures énergétiques (réseaux électriques et gaziers) ainsi que les nœuds ferroviaires. Ces attaques visent à dégrader la capacité de production, la chaîne d’approvisionnement et la résilience civilo-militaire de l’adversaire, tout en tirant parti du volume et de la diversité de ses vecteurs.
Tactiquement, la Russie adopte souvent des profils de trajectoire sensiblement plus hauts que ceux privilégiés par l’Ukraine. En s’élevant, elle cherche à réduire l’efficacité des défenses basées sur des mitrailleuses et des canons antiaériens conçus pour cibler des menaces volant bas, et surtout à contraindre l’adversaire à consommer des intercepteurs plus coûteux et plus rares. L’objectif stratégique est double : saturer les systèmes sol-air ukrainiens pour diminuer leur capacité de réponse, et user progressivement les stocks de munitions et de matériels coûteux de l’adversaire.
Cette approche suppose d’accepter la perte d’un grand nombre de vecteurs, mais elle reste rentable pour Moscou tant que ces vecteurs demeurent peu onéreux à produire.
Taux de réussite
Chaque camp affirme abattre « la grande majorité » des vecteurs ennemis — affirmation probablement fondée, mais qu’il convient de nuancer. Les chiffres parfois avancés (90–95 % d’interceptions) paraissent excessifs et sont sans doute moins impressionnant dans les faits mais sans remettre en cause qu’une part majoritaire des engins soit effectivement neutralisée. Quoi qu’il en soit, une proportion substantielle des vecteurs lancés n’atteint pas sa cible, pour des raisons diverses : efficacité des systèmes sol-air, brouillage GNSS, trajectoires très basses engendrant des collisions avec des constructions en hauteur, ou encore dysfonctionnements et défauts inhérents à des matériels produits à bas coût et en grande série.
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Ces engins ne disparaissent pas sans conséquence. Ils retombent souvent un peu n’importe où, provoquant des dommages collatéraux et des pertes civiles qui, cumulées, constituent une part majeure des victimes « en arrière » du front. A ces chutes, il faut rajouter celles de missiles sol/air qui parfois loupent leur cible et peuvent également provoquer des dégâts. Paradoxalement, une défense anti-aérienne performante peut accroître ces retombées : en interceptant ou en contraignant les trajectoires, elle augmente la probabilité que des vecteurs abîmés chutent hors des zones visées. Il faut avoir bien conscience que le rôle premier d’une défense anti-aérienne est de protéger les actifs stratégiques d’un état — complexe militaro-industriel, énergétique et politique — et pas directement la population civile.

Drone ukrainien pris juste avant de s’écraser contre un gratte-ciel de la ville de Saratov

Epave de missile Patriot ayant loupé sa cible
Sur la question du ciblage, rien dans les techniques et tactiques observées — recours à des antennes CRPA pour résister au brouillage GNSS, choix minutieux des trajectoires, affinage des capteurs — n’est compatible avec l’idée de tirs systématiques « au hasard » sur des infrastructures civiles. Ces adaptations visent précisément à améliorer le taux de réussite contre des objectifs militaires ou d’intérêt militaires, non à multiplier les frappes indiscriminées contre la population.
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Russes et Ukrainiens ont chacun adapté leurs tactiques de frappes en profondeur aux caractéristiques de leurs vecteurs et à la configuration du territoire adverse. Dans un conflit où la percée frontale semble illusoire, la bataille se joue désormais dans les arrières, sur le terrain de la production, de l’énergie et de la logistique. Plutôt qu’un effondrement militaire soudain, les deux camps cherchent à s’épuiser mutuellement en s’attaquant aux fondements mêmes de la guerre industrielle : l’industrie et l’énergie.
La Russie conserve l’avantage du nombre et de la portée, frappant sur l’ensemble du territoire ukrainien avec des volumes importants. L’Ukraine, en revanche, compense par la sélection de cibles vulnérables à fort impact stratégique, notamment les raffineries et les infrastructures énergétiques russes. Ces campagnes de frappes mutuelles devraient donc perdurer et peut-être même s’intensifier, surtout sur le secteur énergétique, ce qui semble bien être, aujourd’hui, le levier principal pour espérer faire plier l’adversaire.
Dans l’ensemble, l’analyse des modes d’action et des choix de cibles ne corrobore pas l’idée selon laquelle une ou l’autre partie chercherait délibérément à frapper sciemment des objectifs civils. Les données disponibles suggèrent plutôt une logique militaire, certes brutale et souvent indiscriminée dans ses effets, mais orientée vers la désorganisation économique et énergétique de l’adversaire — une guerre d’attrition à la fois technologique, industrielle et économique.
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Olivier Dujardin possède plus de 25 ans d’expérience dans la guerre électronique, le traitement des signaux radar et l’analyse des systèmes d’armes. Après avoir exercé des fonctions opérationnelles dans ces domaines, il a occupé des postes d’expert technique en renseignement d’origine électromagnétique (ROEM). Auteur de nombreux articles publiés au CF2R sur le renseignement, les systèmes d’armes et les opérations militaires, il intervient aujourd’hui comme expert indépendant auprès de l’industrie de défense et des institutions.

