ANALYSE – « Russophobie atavique » et « terrorisme culturel »

Des universitaires russes accusent le gouvernement britannique d’utiliser l’Ukraine pour mener des actions hostiles contre la Russie
Par Raphaëlle Auclert
Dans un article mis en ligne le 8 avril sur le site du très conservateur Club d’Izborsk, deux universitaires russes dénoncent la « russophobie atavique » de Londres. Ce texte, signé par Andreï Avérianov, docteur en sciences militaires et correspondant de l’Académie des sciences militaires, ainsi que Pavel Chamarov, docteur en sciences politiques et professeur à l’Académie des sciences militaires, est intitulé « Les élites dirigeantes britanniques comme acteurs d’un terrorisme culturel et international ». Il est paru dans la revue Le pouvoir incarné au XXIème siècle : législation, commentaires et problèmes. Introduisant les concepts de « terrorisme culturel » et de « décolonisation culturelle », il présente un réquisitoire sans concession contre le Royaume-Uni, condamnant son attitude prédatrice à travers les siècles. Dans le contexte actuel de la guerre en Ukraine, il l’accuse d’être directement impliqué dans des attentats terroristes ukrainiens et des opérations de sabotage en Russie.
Le texte ci-dessous se propose de résumer les principaux arguments avancés par l’article, sans caricature ni complaisance non plus. En effet, il va de soi que la distance critique est de mise en lisant les travaux d’historiens russes patriotes voire chauvins. Pour autant, est-ce une raison pour balayer leurs arguments a priori, abaissant à nouveau, comme pendant les 50 ans de la guerre froide, un rideau de fer historiographique entre la Russie et nous ? Je ne le crois pas. Au contraire, je pense qu’en ces temps de guerre et d’incompréhension, il est d’autant plus nécessaire d’écouter l’autre, sa vision du monde. Entre censure et éternel retour des mêmes débats stériles sur l’UE irréformable, l’écriture inclusive et les budgets introuvables, l’Europe est asphyxiée. Alors pour une fois, intéressons-nous à ce que pensent les Russes de l’actualité internationale et que vous ne lirez pas dans nos médias subventionnés.
Héritage colonial et « terrorisme culturel »
Les auteurs introduisent le concept de « terrorisme culturel » en tant que phénomène agissant à un double niveau. Ils distinguent tout d’abord le « terrorisme culturel primaire », décrit comme « le pillage sans précédent, total, systématique et prolongé par les Anglo-Saxons des trésors nationaux, des biens et des artefacts d’autres nations, groupes ethniques et peuples durant la période de la domination coloniale britannique ».
Selon l’article, même les estimations les plus prudentes chiffrent la valeur des biens que l’Empire britannique s’est approprié en Inde et pour la seule période de 1765 à 1938 supérieure à 45 000 milliards de dollars (en valeur actuelle). Les chercheurs mentionnent en outre les crimes commis contre la population locale par l’armée britannique, notamment ce qu’ils qualifient d’ « essais grandeur nature d’armes chimiques sur des soldats indiens » à Rawalpindi (actuel Pakistan) pendant plus d’une décennie, et la création des premiers camps de concentration au monde durant la guerre des Boers (1899-1902), où périrent environ 26 000 femmes et enfants boers.
Le terme « terrorisme culturel secondaire » désigne quant à lui le « refus systématique » de la Grande-Bretagne actuelle de satisfaire aux demandes légitimes de gouvernements étrangers concernant la restitution d’objets patrimoniaux volés durant la période coloniale. Les auteurs affirment que Londres invoque systématiquement le « prétexte fallacieux » de la sécurité des musées pour justifier son refus. Le British Museum abriterait à lui seul plus de huit millions de reliques culturelles, dont la grande majorité est d’origine coloniale étrangère. Parmi les objets contestés cités dans l’article figurent le diamant Koh-i-Noor de 105,6 carats serti dans la couronne britannique ; le Bouddha de Sultanganj, une statue en cuivre de 2,2 mètres de haut datant de 600-650 après J.-C., la seule statue de Bouddha entièrement conservée de cette période, exposée à Birmingham ; des marbres du Parthénon d’Athènes ; le sarcophage du pharaon Taharqa ; et une coupe à vin en jade blanc réalisée pour l’empereur moghol Shah Jahan, aujourd’hui au Victoria and Albert Museum de Londres.
L’article souligne aussi que des pièces du patrimoine national russe, en particulier les joyaux de la dynastie Romanov, se trouvent également en Grande-Bretagne, acquis par le biais de ce que les auteurs qualifient de « transactions illégales », conclues après 1917 avec des membres de l’émigration blanche sans le sou. Tout en reconnaissant que ces ventes ont été consenties librement, les chercheurs suggèrent qu’en vertu du Code civil russe, leur validité peut être contestée. En effet, selon l’article 179, alinéa 3, « une transaction effectuée à des conditions très désavantageuses, à laquelle une personne a été contrainte à la suite de circonstances difficiles et dont l’autre partie a profité, peut être reconnue comme invalide par le tribunal si la victime porte plainte ». Ils recommandent le recours à des cabinets d’avocats étrangers afin d’engager des poursuites en vue de la restitution d’au moins une partie des trésors nationaux russes.
Les auteurs proposent le terme de « décolonisation culturelle » pour décrire « la restitution aux acteurs internationaux des biens culturels et historiques nationaux dont ils ont été spoliés ». A cette occasion, ils mentionnent une plaisanterie qui circulerait parmi les cercles d’historiens britanniques : la seule raison pour laquelle la Grande Pyramide de Gizeh serait encore en place, c’est parce elle était trop grande pour être transportée au British Museum de Londres.
Une « russophobie atavique » comme politique d’État
Cet article introduit le terme de « russophobie atavique » pour décrire « la combinaison, dans l’establishment étatique britannique, d’une idéologie hostile, d’une politique étrangère inamicale et de pratiques subversives visant à nuire aux intérêts souverains et stratégiques de la Russie en leur occasionnant des dommages les plus importants et durables possibles. »
Selon les auteurs, cette hostilité s’est considérablement intensifiée depuis le début de l’opération militaire spéciale russe en Ukraine. Ils affirment que, de Boris Johnson à l’actuel Premier ministre Keir Starmer, le gouvernement britannique a « non seulement causé un phénomène de stagnation nationale, mais a aussi fait montre d’une hostilité extrême, doublée d’une haine viscérale et héréditaire envers la Russie, son peuple et ses dirigeants ».
Les chercheurs soutiennent que le gouvernement Starmer s’emploie activement à « faire dérailler le dialogue interétatique naissant entre les États-Unis et la Russie », considérant tout règlement du conflit ukrainien comme à la fois une menace pour les intérêts nationaux britanniques et un échec de la stratégie occidentale visant à la « destruction de la Russie ».
L’article met en lumière plusieurs évolutions institutionnelles attestant de cette hostilité. Le 31 juillet 2025, le Parlement britannique a créé le « Groupe parlementaire multipartite Russie et Démocratie », présidé par Stephen Gethins. Les auteurs décrivent ce groupe comme une structure informelle et interpartis chargée de coordonner les activités des « forces d’opposition prétendument pro-démocratiques russes », d’élaborer de nouvelles sanctions antirusses et d’organiser des attaques informationnelles et des campagnes de propagande visant la Russie.
Par ailleurs, en septembre 2025, le Royaume-Uni et la France ont conjointement établi à Kiev le quartier général du commandement conjoint des forces multinationales en Ukraine. Les auteurs voient dans cette structure le « transfert effectif à Londres et à Paris du contrôle américain sur les forces armées ukrainiennes ». Ils notent qu’un général de division britannique dirige actuellement ce quartier général anglophone et que le Royaume-Uni « coordonne les opérations des forces armées ukrainiennes sur le territoire ukrainien et russe ».
À lire aussi : Russie/Ukraine, négociations ? Dimitri de Kochko livre son analyse au Diplomate
L’« alliance terroriste » entre Londres et Kiev
L’allégation principale de l’article concerne ce que les auteurs appellent une « alliance terroriste » ou « complicité » britannico-ukrainienne opérant sur le territoire russe. Ils affirment que les services spéciaux britanniques sont impliqués au niveau « idéologique, financier et opérationnel » dans des activités terroristes menées contre la Russie.
Selon l’article, les attaques terroristes et les actes de sabotage conjoints ukraino-britanniques suivent un schéma établi : « La planification et le soutien opérationnel de ces opérations relèvent de la compétence des services spéciaux britanniques, tandis que leur exécution directe est confiée au Service de sécurité ukrainien ou à la Direction générale du renseignement du ministère de la Défense ukrainien. »
Selon les auteurs, cette hostilité s’est considérablement intensifiée depuis le début de la guerre en Ukraine. Ils affirment que, de Boris Johnson à l’actuel Premier ministre Keir Starmer, le gouvernement britannique a « non seulement causé un phénomène de stagnation nationale, mais a aussi fait preuve d’une hostilité extrême, doublée d’une haine viscérale et héréditaire envers la Russie, son peuple et ses dirigeants ».
Les chercheurs soutiennent que le gouvernement Starmer s’emploie activement à « faire dérailler le dialogue entre les États-Unis et la Russie », considérant tout règlement du conflit ukrainien comme une menace aux intérêts nationaux britanniques et un échec de la stratégie occidentale visant à la « destruction de la Russie ».
Un nombre d’opérations impressionnant
Les auteurs énumèrent des opérations spécifiques qui auraient eu recours à ce mécanisme, notamment des attaques terroristes contre des voies ferrées dans les régions de Briansk et de Koursk entre le 31 mai et le 1er juin 2025 ; des frappes contre des bases aériennes des forces aérospatiales russes le 1er juin 2025 (opération de sabotage baptisée « Toile d’araignée », exécutée par le Service de sécurité d’Ukraine) ainsi que des attaques terroristes aériennes massives contre les infrastructures civiles d’État, notamment les bâtiments publics et des sites à haut risque tels que les centrales nucléaires de Zaporijia, Koursk, Leningrad et Kalinine.
Le document fournit des statistiques globales : au total, de 2022 à 2024, cette « alliance terroriste » aurait mené plus de 1 600 attaques terroristes contre des infrastructures civiles, énergétiques et de transport dans 25 régions et trois républiques.
Ces attaques auraient tué plus de 3 000 civils russes, dont près de 150 enfants, et blessé jusqu’à 11 000 personnes. Plus de 31 000 infrastructures civiles ont été détruites ou partiellement endommagées, dont environ 240 établissements scolaires, 40 établissements médicaux et près de 20 églises.
Les auteurs s’arrêtent en détails sur l’attentat terroriste du 22 mars 2024 contre le centre commercial Crocus dans la banlieue de Moscou, qui a fait 144 morts et 551 blessés. Tout en reconnaissant la condamnation de l’attaque par l’ambassade britannique à Moscou, ils pointent ce qu’ils considèrent comme des indices de l’implication de Londres : une campagne de communication, menée en urgence avec les États-Unis et l’Union européenne dans les médias occidentaux « avant même les résultats préliminaires de l’enquête », niant catégoriquement toute implication de l’Ukraine. Ils relèvent en outre des similitudes entre cette campagne médiatique et l’algorithme utilisé ultérieurement pour vanter le succès de l’opération de sabotage « Toile d’araignée ».
L’article évoque en outre les assassinats de hauts gradés de l’armée russe : le lieutenant-général Igor Kirillov (chef des troupes de défense radiologique, chimique et biologique) et son aide de camp, le major Polikarpov, perpétrés en décembre 2024 ; ceux des lieutenants-généraux Sarvarov et Moskalik (chef de la Direction des opérations et chef adjoint de la Direction principale des opérations de l’état-major général) en respectivement en décembre et avril 2025. A ce sujet, les auteurs « n’excluent pas l’éventualité d’une complicité d’agents britanniques dans la planification et l’exécution de ces assassinats par les services secrets ukrainiens ».
Parmi les autres incidents mis en lumière figurent une tentative de frappe aérienne dans la nuit du 29 décembre 2025, impliquant 91 drones d’attaque à voilure fixe, contre la résidence du président de la Fédération de Russie dans la région de Novgorod ; ainsi qu’une attaque perpétrée la nuit du Nouvel An contre un hôtel et un café dans la station balnéaire de Khorly, dans la région de Kherson, qui a fait environ 80 victimes.
À lire aussi : RENSEIGNEMENT – Diplomatie sous surveillance : Londres accuse, Téhéran réagit, le nucléaire refait surface
Attentats déjoués et menaces futures
L’article détaille en sus de nombreux projets d’attaques émanant des mêmes services que les autorités russes compétentes affirment avoir déjoués. Parmi ceux-ci :
• Des projets d’attentats contre des missions diplomatiques russes en Europe, notamment en Allemagne, en Slovaquie, en Hongrie et dans les pays baltes et scandinaves, visant à compromettre les négociations avec les États-Unis.
• Des provocations en mer Baltique impliquant des torpilles et des mines marines de fabrication soviétique que l’Ukraine a toujours en sa possession. Trois scénarios y sont envisagés : une attaque à la torpille sous faux-drapeau contre un navire de l’US Navy pour impliquer la Russie ; la « découverte accidentelle » de mines d’ancrage de fabrication russe sur les routes maritimes internationales ; et le torpillage d’un navire étranger à l’aide de mines marines de fabrication soviétique afin d’obtenir la fermeture par l’OTAN aux navires russes de l’accès à la mer Baltique.
• La poursuite, la saisie et l’escorte jusqu’aux ports des pays de l’OTAN de la flotte « fantôme » de pétroliers russes, comprenant des projets d’actes de sabotage maritime : incendies de pétroliers en mer, accidents portuaires, dommages environnementaux pour justifier de lourdes sanctions a posteriori.
• Incursions dans les espaces aériens polonais et roumain par des drones imitant les drones russes Geran, en utilisant notamment certains drones russes abattus et remis en état en vue de leur réutilisation contre les plateformes de transport de l’OTAN.
• Infiltration du territoire polonais par un faux groupe de sabotage russo-biélorusse, composé de militants de la « Légion de la liberté de la Russie » et du régiment biélorusse « Kastous-Kalinowski » déguisés en militaires russes et biélorusses.
• Sabotage du gazoduc TurkStream, attaques contre les installations du Consortium du pipeline de la Caspienne et un acte de sabotage majeur contre la centrale nucléaire de Zaporijia, ciblant la zone active de ses réacteurs. Un projet d’assassinat visant « l’un des plus hauts responsables fédéraux », probablement Sergueï Choïgou, lors d’une visite au cimetière Troïékourovskoïé à Moscou, a été déjoué en novembre 2025.
Les auteurs indiquent que pendant la seule première moitié de l’année 2025, Londres a fourni gracieusement à Kiev plus de 85 000 drones, investissant plus de 600 millions de livres sterling dans leur production pour les besoins des forces armées ukrainiennes.
Enfreinet au droit international et recommandations
Le document souligne que l’« alliance terroriste » de Londres et Kiev viole de nombreux règlements juridiques internationaux, notamment la Convention de Genève relative à la protection des personnes civiles (article 33), le Protocole additionnel aux Conventions de Genève (Protocole I, article 51), la Convention internationale pour la répression des attentats terroristes à l’explosif (article 7) et la Convention internationale pour la répression du financement du terrorisme (article 2).
Les auteurs affirment que la participation de la Grande-Bretagne à des activités subversives et terroristes sur le territoire russe « peut légitimement être qualifiée de terrorisme international commis par Londres en recourant au meurtre de citoyens russes afin de porter atteinte à la souveraineté de la Russie et d’entraver la réalisation de ses objectifs dans la guerre en Ukraine ».
Le document se conclut par des recommandations politiques précises, préconisant une pression « puissante, résolue et inflexible » sur le Royaume-Uni. Parmi les principales recommandations :
• Eviter toute prévisibilité sur le champ de bataille et adopter « une stratégie militaro-politique proactive et offensive » qui contraint l’adversaire à jouer selon les règles russes.
• Reconnaître que le non-respect répété des lignes rouges déclarées a créé au sein de l’OTAN « l’illusion que la Russie n’a ni la volonté ni la capacité de défendre sa souveraineté ».
• Attirer l’attention de l’opinion internationale sur les problèmes internes de la Grande-Bretagne (immigration, tensions sociales et contradictions politiques internes) afin de pousser Londres à se concentrer sur ces questions, réduisant ainsi sa capacité à mener des activités antirusses.
• Engager des poursuites judiciaires, par l’intermédiaire de cabinets d’avocats étrangers rémunérés au résultat, pour que les bijoux de la famille Romanov soient restitués à la Russie. En parallèle, lancer une vaste campagne internationale afin d’exercer une pression diplomatique concertée sur Londres pour obtenir la restitution de tous les biens culturels volés.
• Envisager une levée du moratoire sur la peine de mort pour les terroristes étrangers et leurs complices sur le territoire russe, ce qui nécessiterait des amendements constitutionnels conformément à la position de la Cour constitutionnelle de 2022.
L’article se conclut par un appel métaphorique à la transformation de la Russie : de « l’ours pataud et débonnaire, toujours prêt à donner des gages de ses bonnes intentions à l’Occident », à « un ours russe inflexible, défendant avec puissance ses petits, son territoire et l’ensemble du monde russe ».
À lire aussi : Guerre OTAN-Russie : L’Analyse Exclusive des Racines Profondes
#Russie #Ukraine #RoyaumeUni #Geopolitique #ConflitUkraine #Russophobie #Propagande #AnalyseGeopolitique #GuerreUkraine #RelationsInternationales #OTAN #EuropePolitique #TensionsInternationales #StrategieMilitaire #InfluenceOccidentale #NarratifRusse #Desinformation #ConflitEstOuest #EmpireBritannique #Colonialisme #PatrimoineCulturel #BritishMuseum #Diplomatie #ServicesSecrets #CyberGuerre #Sabotage #Terrorisme #PolitiqueInternationale #CriseGeopolitique #RussieOccident #AllianceUkraine #UKPolitics #ThinkTank #SoftPower #HardPower #StrategieOccidentale #NarrativeWar #InformationWar #AnalyseStrategique #Geopolitics
