ANALYSE – Science : Le nouveau pouvoir géopolitique

Par Frédéric Rosard
La science : une base de pouvoir stratégique au centre de la rivalité mondiale.
La maîtrise scientifique n’est plus seulement un progrès dans le monde moderne ; elle est utilisée comme une arme au centre du pouvoir géopolitique. Là où la force d’une nation en termes d’acquisition militaire ou territoriale définissait autrefois son influence, aujourd’hui l’intelligence artificielle, la biotechnologie, la course à l’espace et la cybersécurité reconfigurent l’équilibre des pouvoirs à l’échelle mondiale. La science ne sert pas simplement d’arsenal mais constitue le cœur même de la lutte stratégique, économique et idéologique. Ce n’est pas nouveau : Napoléon soutenait qu’« acquérir un scientifique valait plus qu’une ville riche ».
Science et souveraineté : une histoire d’influence et de domination
La France a réellement compris le potentiel politique de la science depuis l’ère napoléonienne. Avec le soutien de figures telles que Volta, Laplace ou Monge, Napoléon a placé la science au cœur du pouvoir national. Ce soutien ne se limitait pas aux mots : les scientifiques recevaient en plus de salaires comparables à ceux des stars d’aujourd’hui d’importantes dotations pour leurs recherches. Son objectif était clair : accroître l’influence diplomatique, la force militaire et le prestige culturel de la France. La science est devenue un instrument de légitimité et de domination sur la scène mondiale.
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Opération Paperclip : l’armement de l’intégration scientifique
À la fin de la Seconde guerre mondiale, les États-Unis ont lancé l’opération Paperclip, un programme visant à recruter près de 1 500 scientifiques allemands (dont beaucoup issus du régime nazi) pour accélérer leur développement technologique. Parmi eux, Wernher von Braun, responsable de l’invention de la fusée V2, devait devenir l’un des fondateurs de la NASA. Cette opération fut un tournant : les États-Unis ont reconnu que la supériorité technologique n’était pas moins une question de sécurité nationale qu’un outil d’influence mondiale. Ce vaste transfert de connaissances scientifiques a effectivement recalibré la guerre froide, et surtout la course à l’espace.
Prix Nobel : prestige contre contestation
Le prix Nobel, considéré comme le summum de la reconnaissance scientifique pendant longtemps, cristallise désormais les tensions. La surreprésentation de certaines puissances (les États-Unis et le Royaume-Uni) par rapport aux géants scientifiques émergents (la Chine ou l’Inde) soulève des questions. Cette asymétrie a conduit à la création de nouvelles distinctions telles que le Breakthrough Prize, le Shaw Prize, le Confucius Prize ; les lauréats étant récompensés pour leurs découvertes et leur nationalité n’étant plus un facteur de rejet. La réussite scientifique se transforme en un champ de bataille symbolique contre l’hégémonie occidentale.
Science, armement et nouvelle géopolitique du conflit
Non plus limitée à l’espace ou aux laboratoires, la course technologique est intimement liée à la guerre moderne. Par exemple, la Russie a fait grand cas des missiles hypersoniques dans la guerre en Ukraine. Ces armes avancées, capables de voler à plus de Mach 10, ont été développées au cours de décennies d’études théoriques. Leur utilisation modifie l’équilibre militaire sur le terrain et fonctionne comme un outil de dissuasion mondiale. De plus, ces technologies peuvent être utilisées pour armer des alliés stratégiques. Comme l’a rapporté le Wall Street Journal, des transferts (supposés) effectués aux rebelles houthis pourraient désormais menacer la navigation dans le golfe d’Oman. Ici, la technologie devient une arme géopolitique indirecte.
Une guerre scientifique aux multiples visages
Dans un monde multipolaire en recomposition, la science n’est plus un bien commun universel : c’est une arme, un capital, un signal de pouvoir et un vecteur de souveraineté. La compétition scientifique structure l’ordre international autant que la diplomatie classique ou les budgets militaires. Les États-Unis, la Chine, l’Union Européenne, l’Inde et la Russie le savent bien : celui qui détient le progrès scientifique a accès à l’écriture des règles du monde à venir, qu’il s’agisse de l’intelligence artificielle, des matières premières rares ou de la dissuasion militaire. Nous vivons maintenant dans un nouveau « grand jeu » scientifique, qui reconfigure les alliances, les dynamiques de pouvoir et la stratégie à long terme. À cet égard, le recrutement, la formation et la rétention des meilleurs esprits sont tout aussi importants que la sécurisation de la souveraineté des inventions, des brevets, des données et des systèmes de recherche.
La science devient un marqueur de souveraineté de plus en plus significatif et une clé pour accéder au pouvoir géopolitique du XXIe siècle.
Bibliographie
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