ANALYSE – Les Taliban, rente diplomatique du Qatar

Par Elizabeth Cazaux
Une table ronde de plus à Kaboul, des ambassadeurs qui défilent, des communiqués policés. Et toujours la même question, que personne ne veut poser à voix haute, comment un régime que nul ne reconnaît finit-il par s’asseoir à toutes les tables.
Lundi 22 juin, l’ambassade du Qatar à Kaboul a réuni autour d’une même table des responsables de la MANUA et des représentants du ministère des Affaires étrangères des taliban. Sujet officiel, l’avenir des relations de l’Afghanistan avec la communauté internationale.
Arrêtons-nous un instant sur l’évidence : le régime taliban n’est reconnu par personne, à l’exception notable de la Russie, qui le 3 juillet 2025 est devenue le premier État au monde à lui accorder une reconnaissance formelle. La Russie, c’est-à-dire un pays lui-même au ban des nations depuis son agression contre l’Ukraine. Voilà le seul parrain officiel de l’Émirat, un paria adoubant un paria. Cela suffit à dire dans quel club l’on entre lorsqu’on s’y rend.
Et la reconnaissance n’était qu’un début. Moscou est passé du contact distant au partenariat institutionnel en signant avec les talibans un accord militaro-technique, paraphé entre Sergueï Choïgou, l’un des hommes les plus puissants de Russie, et le ministre taliban de la Défense, Mohammad Yaqoob. Sous la couverture commode de la lutte contre l’EIIL-K, l’arrangement ouvre la porte aux transferts d’armes, aux pièces détachées, aux contrats de maintenance, aux missions de formation, aux systèmes de surveillance, aux outils de communication chiffrée et au partage de renseignement. Il offre à des contractants militaires russes la possibilité de s’implanter au cœur des institutions sécuritaires talibanes, et à Moscou celle d’établir des postes d’écoute en Afghanistan. À un régime isolé, à court d’argent, encaissant les frappes pakistanaises et avide de légitimité, la Russie tend exactement ce que l’Occident refuse, des armes et un appui discret sans le moindre sermon sur les droits humains. Un Émirat dépendant, voilà précisément ce que Moscou recherche, et l’architecture sécuritaire de l’Afghanistan se reconstruit désormais sans l’Occident, parfois même contre lui.
Doha, le faux neutre…
Le Qatar se pose en facilitateur du dialogue, en honnête courtier, en pont entre les taliban et le monde. Le mot est élégant. La mémoire l’est moins. Car Doha n’est pas un arbitre tombé du ciel, c’est un acteur qui a patiemment construit, année après année, sa position d’intermédiaire incontournable, et qui en tire aujourd’hui un prestige et une influence considérables. Pour mesurer ce qu’il faut penser de sa neutralité, il faut remonter le fil.
Le point de départ est 2013. À la demande de l’administration Obama, alors en quête d’une porte de sortie de sa plus longue guerre, le Qatar accepte d’héberger le bureau politique des taliban. Le choix de Doha n’est pas fortuit, les taliban eux-mêmes l’avaient réclamé, écartant l’Arabie saoudite, les Émirats et la Turquie jugés trop proches du Pakistan ou trop hostiles à l’Iran. Le bureau ouvre le 18 juin 2013 dans une villa de la capitale, et l’affaire tourne aussitôt à l’incident, les taliban y hissent le drapeau de l’Émirat islamique et y apposent une plaque, comme s’il s’agissait de l’ambassade d’un gouvernement en exil. Le président Karzaï, qui se méfiait déjà de Doha, suspend les pourparlers. Le décor est planté, le Qatar offre aux taliban une adresse, une vitrine, une existence diplomatique, au moment même où ils ne sont qu’un mouvement insurgé traqué sur le champ de bataille.
Le deuxième acte est l’accord de Doha, en février 2020. C’est sur le sol qatari, avec la logistique qatarie, que les États-Unis négocient directement avec les taliban, en écartant le gouvernement légitime de la République islamique d’Afghanistan. L’accord prévoit noir sur blanc que les taliban ne prendront pas le pouvoir par la force et qu’ils négocieront avec Kaboul. On connaît la suite, ils ont enterré ces engagements de leurs propres mains. Le Qatar, présenté comme le garant du processus, n’a rien garanti du tout, et ses propres diplomates ont fini par reconnaître qu’ils n’avaient guère d’influence réelle sur le mouvement. Étrange courtier, qui prête sa maison pour un marché mais jure ne pouvoir répondre de l’acheteur.
Le troisième acte s’ouvre en août 2021, avec la chute de Kaboul. Là, le Qatar devient indispensable. Près de quatre évacués sur dix, sur les cent vingt-quatre mille personnes exfiltrées, transitent par Doha. Washington, Londres et La Haye y transfèrent leurs missions diplomatiques afghanes. Le premier avion à se poser à Kaboul après le départ américain est un appareil qatari, porteur d’une équipe technique venue remettre l’aéroport en marche pour le compte des taliban. En quelques jours, le Qatar s’est rendu incontournable, seul canal par lequel l’Occident peut encore parler à Kaboul. Ce rôle a sauvé des vies, il faut le dire, et beaucoup d’Afghans menacés lui doivent d’avoir pu fuir. Mais il a aussi transformé une monarchie du Golfe en portier de la respectabilité talibane.
Or ce portier traîne un lourd passé. Depuis des années, le Qatar est mis en cause pour l’environnement permissif qu’il offre au financement du terrorisme. Dès 2014, le Trésor américain accusait Doha de laisser vivre librement, sur son sol, des financiers de la terreur pourtant inscrits sur les listes noires internationales. En 2023 encore, le Groupe d’action financière, tout en saluant des progrès techniques, relevait un nombre de poursuites et de condamnations pour financement du terrorisme dérisoire au regard du profil de risque du pays. L’émirat héberge de longue date le bureau politique du Hamas, a soutenu des groupes liés aux Frères musulmans, et a, selon l’Atlantic Council, laissé les taliban profiter grassement des chantiers de sa Coupe du monde. Voilà le curriculum de celui qui prétend aujourd’hui guider l’Afghanistan vers la communauté internationale.
Reste la question du mobile. Pourquoi tant d’empressement ? Parce que la médiation, pour Doha, est un investissement. En se rendant indispensable sur le dossier afghan comme sur tant d’autres, l’émirat achète du prestige, de l’accès, une place à la table des grands. Ce même État déploie par ailleurs une empreinte financière estimée à des centaines de milliards de dollars aux États-Unis, en cabinets d’avocats, en agences de communication, en universités, pour entretenir son influence au cœur du pouvoir occidental. Sa diplomatie afghane procède du même calcul, transformer un statut d’intermédiaire en levier de puissance. Ce n’est pas de la générosité. C’est un placement, et le régime taliban en est le produit financier.
Un sanctuaire pour plus de vingt-cinq groupes terroristes
Que l’on ne dise pas que ce sont là des accusations militantes. Le constat émane des Nations Unies elles-mêmes, de cette ONU dont la MANUA s’assoit aujourd’hui à la table du Qatar. L’Équipe de surveillance des sanctions du Conseil de sécurité recense plus de vingt groupes terroristes actifs sur le sol afghan, certaines évaluations régionales montant au-delà de vingt-cinq. La liste donne le vertige. Al-Qaïda, dont la puissance est demeurée intacte et qui continue de bénéficier du soutien des autorités de facto. Le Tehrik-e-Taliban Pakistan, environ six mille hommes, à qui les taliban ont accordé une liberté accrue, au prix d’une flambée d’attentats contre le Pakistan. L’État islamique au Khorassan, deux à trois mille combattants. Le Mouvement islamique du Turkestan oriental, celui d’Ouzbékistan, le Jamaat Ansarullah du Tadjikistan, regroupés dans le Badakhchan. Et une vingtaine d’autres formations.
Le rapport onusien est sans détour. Les autorités de facto affirment qu’aucun groupe terroriste n’opère sur leur territoire, et le texte répond, mot pour mot, qu’aucun État membre ne souscrit à cette déclaration. Ce n’est pas un angle mort, c’est un système. Les taliban délivrent à ces combattants étrangers des documents d’identité, des permis d’armes, des papiers de voyage. La plupart des armes modernes, fusils de précision, vision nocturne, drones, ont été fournies, selon l’ONU, par les autorités de facto elles-mêmes. La triade taliban, réseau Haqqani et Al-Qaïda est décrite comme désormais largement indiscernable. Voilà le pays que l’on rêve de réintégrer dans le concert des nations.
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La fabrique des kamikazes et l’empire de la drogue
Pendant que les écoles de filles restent closes, le régime ouvre par milliers des madrasas où l’on forme la jeunesse à l’obéissance et au martyre. L’EIIL-K remplace ses pertes presque aussi vite qu’il les subit, grâce au recrutement en ligne, et sa propagande en langues d’Asie centrale, accélérée par l’intelligence artificielle, cible explicitement les mineurs. Ce que l’on construit là, c’est une réserve de kamikazes pour les décennies à venir. Quant à la drogue, l’interdiction du pavot proclamée en 2022 ne fut jamais une victoire sanitaire mais un recentrage, vers la méthamphétamine dont l’éphédra, qui pousse à l’état sauvage, échappe à toute surveillance. La fin du pavot a ruiné des dizaines de milliers de familles rurales au profit des seuls réseaux proches du pouvoir, qui irriguent directement les groupes armés alliés. Négocier avec les taliban sans nommer leurs réseaux criminels, c’est refuser de voir la nature même du régime.
La traite des petites filles, un pays vendu à la découpe
Il faut oser le dire, car presque personne ne le dit. En Afghanistan, la crise a désormais le visage de fillettes trop jeunes pour choisir, déjà assez vulnérables pour être mariées, déplacées, vendues. Près de vingt-neuf pour cent des filles sont mariées avant dix-huit ans, près de dix pour cent avant quinze ans, et les taliban ont entériné le mariage de fillettes sans fixer d’âge minimum. Derrière nombre de ces unions se cachent la servitude domestique, l’exploitation sexuelle, le transfert vers le Pakistan, l’Iran, puis la péninsule Arabique. Dans le même temps, l’un des plus grands trésors miniers de la planète, lithium, cuivre, terres rares, or, est devenu un butin à brader. Le régime prélève sa dîme sur chaque site, ferme les voies légales pour pousser à la contrebande, et fait fusiller ceux qui résistent. La Chine signe des contrats opaques pendant que les Afghans survivent dans la misère. Il ne reste au pays que des terres blessées, des eaux polluées et des pauvres.
Et nos propres institutions tiennent l’échelle
Le Qatar n’agit pourtant pas seul, et c’est peut-être le plus accablant. Les grandes institutions censées porter une exigence morale lui facilitent la tâche. L’Union européenne déroule le tapis rouge à Bruxelles. La MANUA s’assoit avec les taliban mais refuse de recevoir l’opposition afghane, comme si les bourreaux étaient des partenaires et les victimes des gêneurs. Le marchandage devient la règle, et il prend parfois un tour glaçant, ainsi de cet échange de prisonniers facilité par Doha, où deux ressortissants américains détenus par les taliban ont été rendus contre la libération de Khan Mohammed, trafiquant afghan qui purgeait deux peines de prison à vie aux États-Unis. On libère un narcotrafiquant pour complaire au régime, et l’on appelle cela un progrès. À chaque réunion, à chaque tractation, le régime gagne en respectabilité ce que le peuple afghan perd en espérance.
Car tout cela se fait au détriment d’un seul, toujours le même, le peuple afghan. Ignoré dans les communiqués, écrasé sous le régime, humilié dans sa chair, martyrisé dans le silence. On négocie son avenir sans lui, on parle en son nom à ceux-là mêmes qui l’oppriment.
La liberté ne se solde pas
Reste alors la question qui dépasse l’Afghanistan. L’Occident n’a-t-il vraiment plus rien à opposer aux régimes totalitaires qu’une reconnaissance résignée et un marchandage de bas étage, pesé en barils, en transit gazier, en concessions minières ? À négliger ainsi la liberté et l’honneur d’un peuple, à les vendre à vil prix, nous ne trahissons pas seulement les Afghans. Nous nous trahissons nous-mêmes.
Car une liberté que l’on accepte de marchander ailleurs est une liberté que l’on commence à perdre chez soi. La nôtre fut arrachée au fil des siècles, dans des conflits meurtriers, par des générations qui savaient ce qu’elle coûtait. La brader sous prétexte de réalisme, c’est en oublier le prix. Et ce qu’on oublie, un jour, on le perd. Le Qatar, lui, a parfaitement compris ce que vaut cet oubli. Il le monnaye.
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