DÉCRYPTAGE – Égypte et Turquie, la réconciliation armée qui transforme les équilibres régionaux

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Du gel politique à la coopération militaire
Pendant plus d’une décennie, l’Égypte et la Turquie se sont observées en adversaires. La chute du président égyptien Mohamed Morsi en 2013, vivement condamnée par Ankara, avait transformé une divergence politique en fracture stratégique. Le Caire considérait le soutien turc aux Frères musulmans comme une menace pour sa stabilité intérieure ; Ankara voyait dans le nouveau pouvoir égyptien un régime hostile à son propre projet régional.
Aujourd’hui, cette période semble dépassée. La visite à Ankara du commandant en chef des Forces armées égyptiennes, le général Ashraf Salem Zaher, la première de ce niveau depuis 2013, confirme que la normalisation diplomatique a désormais atteint le domaine le plus sensible : la défense.
La rencontre avec le ministre turc de la Défense, Yasar Guler, et la signature d’une lettre d’intention entre les industries militaires des deux pays montrent qu’il ne s’agit plus d’une simple détente. Le Caire et Ankara construisent une relation appelée à englober la production conjointe, la formation, les exercices militaires, les transferts de technologie et, peut-être, des programmes aéronautiques de longue durée.
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La portée militaire de l’accord
La Turquie dispose de l’une des industries militaires les plus dynamiques du monde méditerranéen. Elle a investi dans les aéronefs sans pilote, les systèmes électroniques, la construction navale, les missiles et les véhicules blindés, réduisant progressivement sa dépendance à l’égard des fournisseurs étrangers.
L’Égypte, en revanche, possède des Forces armées nombreuses, une position géographique déterminante et un vaste réseau de fournisseurs, mais elle n’a pas encore atteint le même degré d’autonomie technologique. Son arsenal associe des équipements américains, russes, français, allemands, chinois et nationaux. Cette diversification réduit le risque de dépendre d’un seul allié, mais elle complique l’entretien et limite l’intégration entre les différents systèmes.
La coopération avec Ankara peut donc offrir au Caire un accès à des technologies avancées, à des coûts inférieurs à ceux des équipements occidentaux, avec moins de contraintes politiques et davantage de possibilités de production locale. Le secteur le plus immédiatement concerné est celui des aéronefs sans pilote, désormais indispensables pour la surveillance des frontières, la lutte contre les groupes armés et les opérations dans les déserts égyptien et libyen.
Plus ambitieuse encore est l’hypothèse d’une participation égyptienne au programme Kaan, l’avion de combat turc de cinquième génération. Pour Ankara, l’entrée de l’Égypte signifierait de nouveaux capitaux, des capacités de production supplémentaires et un possible client majeur. Pour Le Caire, elle représenterait la possibilité de participer au développement d’un appareil avancé, au lieu de se limiter à l’achat d’avions conçus ailleurs.
Il s’agit toutefois d’un projet complexe. Construire un avion de combat de cinquième génération exige des moteurs, des capteurs, des matériaux, des logiciels et des capacités industrielles que seules quelques puissances maîtrisent pleinement. La coopération peut accélérer le processus, mais elle ne supprime pas les dépendances technologiques.
Les exercices militaires comme message politique
Les manœuvres conjointes montrent que le rapprochement a déjà dépassé le stade des déclarations. Le survol du Caire par des avions de combat turcs, l’exercice Aigle anatolien et l’entraînement des forces spéciales à Syrte revêtent une portée qui dépasse le seul domaine opérationnel.
Syrte, en particulier, constitue le symbole le plus évident de ce changement. Pendant la guerre civile libyenne, la ville représentait la ligne au-delà de laquelle l’Égypte menaçait d’intervenir directement contre les forces soutenues par la Turquie. Aujourd’hui, des militaires égyptiens et turcs s’entraînent dans ce même espace qui, quelques années plus tôt, aurait pu devenir leur champ de bataille.
Sur le plan stratégique, cela signifie qu’Ankara et Le Caire cherchent désormais à gérer ensemble leurs rivalités, afin d’empêcher que la Libye ne redevienne le théâtre d’une guerre par procuration. Il ne s’agit pas encore d’une convergence totale, car les deux pays conservent des alliés et des intérêts différents, mais tous deux ont compris qu’une nouvelle escalade libyenne affaiblirait leurs économies et profiterait aux puissances extérieures.
Économie de défense et convergence des intérêts
La coopération militaire possède également une forte dimension économique. La Turquie doit élargir ses marchés d’exportation afin de soutenir la croissance de son industrie d’armement. L’Égypte, avec plus de cent millions d’habitants et l’une des principales armées africaines, représente un marché de grande valeur.
Le Caire recherche de son côté des investissements, des productions locales et des transferts de technologie. La crise monétaire, l’endettement et la pression sur les finances publiques rendent de plus en plus difficile l’achat de grandes quantités d’armements à l’étranger, payés en devises fortes. La production conjointe permettrait de réduire une partie des coûts, de créer des emplois et de renforcer l’industrie nationale.
L’accord pourrait également stimuler des secteurs civils liés à la défense : électronique, métallurgie, construction navale, communications, entretien aéronautique et infrastructures portuaires. Ankara pourrait utiliser l’Égypte comme base productive et commerciale vers l’Afrique, tandis que Le Caire pourrait profiter des réseaux industriels et logistiques turcs tournés vers l’Asie centrale, le Caucase et le Moyen-Orient.
Un nouvel axe sunnite ?
Le rapprochement s’inscrit dans un contexte régional marqué par l’affaiblissement des anciennes alliances. L’Égypte, la Turquie, l’Arabie saoudite et le Pakistan disposent ensemble de populations nombreuses, d’appareils militaires considérables et de capacités économiques importantes. Leur coordination pourrait faire émerger un pôle sunnite capable d’exercer son influence de la Méditerranée orientale à la mer Rouge, du golfe Persique à l’océan Indien.
Il ne s’agit pas encore d’une alliance formalisée. Les divergences restent profondes : Ankara maintient des relations avec des mouvements politiques islamistes que Le Caire considère comme hostiles ; l’Égypte et la Turquie demeurent concurrentes en Méditerranée orientale ; l’Arabie saoudite et la Turquie conservent des ambitions différentes en matière de direction régionale.
Pourtant, le contexte pousse à la coopération. La guerre impliquant les États-Unis, Israël et l’Iran, l’instabilité au Soudan, la fragmentation de la Libye, la crise de Gaza et la compétition dans la Corne de l’Afrique créent un vide sécuritaire qu’aucun pays ne peut affronter seul.
Le véritable objectif : empêcher les autres de décider
La réconciliation entre l’Égypte et la Turquie naît moins d’une amitié soudaine que d’une convergence de nécessités. Les deux pays craignent que les crises régionales soient gérées exclusivement par les États-Unis, Israël, l’Iran, la Russie ou les monarchies du Golfe. Tous deux veulent retrouver des marges d’autonomie et empêcher que l’avenir de la Libye, du Soudan, de la Méditerranée orientale et de la mer Rouge ne soit décidé sans eux.
Sur le plan militaire, l’accord peut produire des capacités réelles. Sur le plan économique, il peut favoriser les industries et les échanges. Sur le plan géopolitique, il peut redessiner les équilibres de la Méditerranée et du Moyen-Orient.
Mais cette coopération ne restera solide que si elle parvient à survivre aux rivalités idéologiques et aux ambitions nationales. Pour l’instant, Le Caire et Ankara ont compris une chose essentielle : continuer à s’affronter aurait servi les intérêts de tous, sauf les leurs.
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