
Hier, 8 août 2025, à la Maison-Blanche, l’Arménie et l’Azerbaïdjan ont signé un accord de paix historique, sous l’égide du président Donald Trump. L’entente prévoit, entre autres, l’établissement d’un corridor stratégique, le « Trump Route for International Peace and Prosperity », reliant l’Azerbaïdjan à son enclave de Nakhitchevan via l’Arménie, avec des droits exclusifs de développement accordés aux États-Unis. Ce tournant géopolitique majeur semble marquer une redistribution de l’influence dans le Caucase du Sud, au détriment de la Russie et de l’Iran.
Tigrane Yégavian enseigne à l’université internationale Schiller. Auteur de Géopolitique de l’Arménie, éditions Bibliomonde 2022. Et Co-directeur avec Éric Denécé de l’ouvrage Haut Karabagh, le Livre Noir, éditions Ellipses, 2022, il est l’un des meilleurs spécialistes européens du Caucase. Dans cet entretien exclusif, il analyse pour Le Diplomate les ressorts réels de cette nouvelle donne, ses dimensions économiques et stratégiques, ainsi que les implications pour les acteurs régionaux — Turquie, Iran, Europe.
Propos recueillis par Roland Lombardi
Le Diplomate : Quel poids réel a eu Donald Trump dans la conclusion de l’accord ?
Tigrane Yégavian : On peut dire que Donald Trump pressé de décrocher le Prix Nobel de la Paix et conscient des obstacles rencontrés sur le front russo ukrainien, a joué un rôle déclencheur et très visible : il a reçu Pachinian et Aliyev à la Maison-Blanche, s’est imposé comme médiateur et annoncé que les États-Unis allaient obtenir des droits de développement sur le corridor rebaptisé « Trump Route ». Cette médiation a accéléré et verrouillé politiquement un compromis qui, jusque-là, butait sur la défiance mutuelle et sur l’empreinte russe dans la région. En pratique, cela signifie que Washington fournit désormais l’arène diplomatique, la garantie politique et (au moins initialement) des leviers économiques et contractuels qui rendent l’accord crédible pour Bakou et Erevan. Mais nuance importante : la signature le jour J ne garantit pas la mise en œuvre durable. L’influence personnelle de Trump a permis un « deal-making » rapide et spectaculaire — utile pour une percée — mais la solidité du processus dépendra ensuite d’engagements concrets (financement, sécurité du corridor, résolution des questions humanitaires et frontières). Ajoutons, détail important que les deux parties négociaient déjà depuis deux ans sur ce traité de paix et que la plupart des points abordés étaient connus du public, mis à part l’annonce de la dissolution du groupe de Minsk de l’OSCE, dernière concession unilatérale de l’Arménie à l’Azerbaïdjan.
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Le corridor « Trump Route » : calcul économique ou logique stratégique anti-russe/anti-iranienne ?
Ces deux logiques sont imbriquées. Économiquement, le Syunik s’inscrit dans des schémas de transit régionaux (Middle Corridor, export d’hydrocarbures, routes Chine-Turquie-Europe) : il réduit les coûts de transit d’Azerbaïdjan vers son exclave du Nakhitchevan et renforce des flux énergétiques et commerciaux.
Stratégiquement, le fait que les États-Unis obtiennent des droits de développement et d’« oversight » sur la route change l’équilibre d’influence : cela limite directement le monopole d’arbitrage que la Russie exerçait en tant que puissance garante et constitue un instrument pour circonscrire l’influence russe (et iranienne) dans le Sud Caucase. Autrement dit, c’est un projet dual — rentable économiquement pour Bakou et Erevan et simultanément utile à Washington pour réarmer son poids géopolitique dans un espace que la Russie considérait comme faisant partie de son pré-carré, en cela Moscou essuie un sérieux revers même si les Russes disposent encore de leviers de pression. Reste à savoir si les garanties de sécurité sont au rendez-vous pour dissuader l’Azerbaïdjan de s’emparer du sud de l’Arménie.
Peut-on parler d’une « fin » de l’influence russe dans la région ?
La Russie paie sa politique irrationnelle d’abandons successifs et de non-assistance à son vassal arménien en Arménie et en Artsakh, ce qui est d’autant plus paradoxal est que la population arménienne de l’Artsakh était la plus russophile de la région jusqu’au nettoyage ethnique opéré par l’Azerbaïdjan avec le feu vert de Moscou. Elle paie aussi la récente dégradation des relations avec Bakou, en réalité la Russie a désormais davantage besoin de l’Azerbaïdjan que l’inverse.
Je ne crois pas à une « extinction » de la présence russe dans la région. Mais force est de constater que cet accord est un coup politique significatif et peut marquer un basculement dans la compétition d’influence (Moscou perd du terrain symbolique et pratique), mais la Russie conserve encore :
- Des liens militaires formels et des capacités de déploiement dans la région (base de Gumri, base aérienne d’Erebuni)
- Des réseaux économiques et énergétiques ; la quasi-totalité des énergies consommées en Arménie proviennent de sociétés russes, tout comme les chemins de fer, et une trop grande partie des importations de biens de première nécessité comme les céréales.
- Sans oublier une proximité historique et sociale avec des acteurs locaux au sein de l’opposition au gouvernement de Monsieur Pachinian.
Quelles sont les positions de la Turquie et de l’Iran face à l’émergence du corridor ?
La Turquie a été le premier pays à féliciter officiellement cet accord, et voit dans ce processus un chemin vers la consolidation de ses liens avec Bakou et une opportunité d’intégrer l’Arménie dans ses réseaux économique régionaux, si cela se confirme, Ankara gagnera en influence dans la région au détriment de la Russie.
L’Iran de son côté a de très fortes raisons d’être inquiet car la perspective de ce nouveau corridor l’isolera totalement qui plus est si ce dernier est contrôlé par les Américains avec la bénédiction d’Israël, cela s’inscrit dans la stratégie de l’anaconda, qui reprend la doctrine d’étouffement élaborée par l’amiral américain Mahan au XIXe siècle. Si les déclarations officielles saluent la paix, Téhéran met en garde contre « l’ingérence étrangère » proche des frontières iraniennes ; certaines voix à Téhéran qualifient l’accord d’« alarme » stratégique
Pourquoi l’Europe (UE) semble-t-elle une nouvelle fois évincée dans ce dossier ?
J’y vois plusieurs raisons complémentaires. Washington a joué la carte d’une médiation « rapide » avec une scénographie réglée comme du papier à musique à la Maison Blanche. Les Américains avaient la capacité politique et l’intention de s’imposer comme médiateur principal, là où l’UE est souvent plus lente et plus consensuelle. Les Européens ont donc été pris de cours et totalement marginalisés.
Il y a aussi la capacité de levier limitée de Bruxelles, l’UE n’a pas les mêmes instruments de sécurité (garanties militaires, ventes d’armement, etc.) et son influence économique/stratégique est parfois perçue comme insuffisante face aux offres américaines ou turques. Par ailleurs, l’UE est engagée sur d’autres crises (Ukraine, énergie, politique intérieure) ; certains États membres manquaient d’un agenda commun suffisamment audacieux pour endosser une médiation aussi visible.
N’oublions pas que la Russie avait historiquement monopolisé certaines architectures régionales (OTSC, liens bilatéraux) et l’OSCE (Groupe de Minsk). L’UE a essayé d’intervenir (missions d’observation, soutien au dialogue), mais cela n’a pas produit le « moment spectaculaire » qui émerge aujourd’hui avec la médiation américaine. Enfin, soulignons qu’avec cet accord, sera abandonnée la mission d’observation de l’UE. Ce qui est très dangereux encore une fois pour la sécurité de l’Arménie…
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Tigrane Yégavian est chercheur au Centre français sur le renseignement (CF2R). Auteur de Géopolitique de l’Arménie, éditions Bibliomonde 2022. Et Co-directeur avec Éric Denécé de l’ouvrage Haut Karabagh, le Livre Noir, éditions Ellipses, 2022.
