
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Une intervention titanesque qui s’est dissoute dans le néant
À la lecture des chiffres froids du rapport Sigar, le bilan de vingt années d’intervention américaine en Afghanistan apparaît comme un immense paradoxe stratégique : un engagement militaire et financier parmi les plus coûteux de l’histoire moderne, terminé par le retour au pouvoir des mêmes Talibans que Washington avait renversés à l’automne 2001. Neuf cent quatorze milliards de dollars dépensés, 2 500 soldats américains tués, des alliés emportés dans la tourmente, un pays qui n’est jamais devenu un véritable État.
L’Afghanistan, qualifié de « tombe des empires », n’a pas fait exception face aux États-Unis. Il en a dévoilé les limites stratégiques, le poids des illusions idéologiques et la fragilité d’un modèle d’intervention fondé sur l’idée que la puissance militaire peut remplacer — ou construire — la légitimité politique.
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La plus longue guerre de l’histoire américaine
Après le 11 septembre, l’Afghanistan est devenu le laboratoire du nouvel interventionnisme global : opérations spéciales, bombardements ciblés, alliances tribales, tentatives de construction étatique et, surtout, un flux continu d’argent. Entre 2001 et 2021, le Département de la Défense a consacré 763 milliards de dollars à la mission : salaires, logistique, armements, sécurité des bases, soutien opérationnel. Entre 2010 et 2012, au moment du « surge » décidé par Barack Obama, le conflit coûtait jusqu’à 100 milliards de dollars par an, soit plus que l’ensemble du budget militaire russe de l’époque.
Le résultat ? Après vingt ans, les forces afghanes formées, financées et équipées par les États-Unis — présentées comme la colonne vertébrale du nouvel État — se sont effondrées en onze jours à l’été 2021, permettant aux Talibans d’entrer à Kaboul sans véritable combat. Une défaite militaire, mais surtout une défaite politique.
La privatisation de la guerre : Un multiplicateur d’inefficacité
Une part essentielle de ce gouffre financier découle des choix de l’administration Bush, qui fit de la privatisation du conflit un pilier central du dispositif post-11 septembre. De généreux contrats furent attribués à des entreprises privées chargées de la logistique, de la sécurité et des fournitures, gonflant considérablement les coûts réels. Les opérations de sociétés militaires privées comme Blackwater ont absorbé des sommes colossales, souvent sans contrôle rigoureux, au bénéfice d’acteurs prospérant sur la prolongation du conflit.
La logique néolibérale appliquée à la guerre — « externaliser pour économiser » — s’est révélée être un boomerang : explosion des dépenses, inefficacité structurelle, opacité et une spirale de gaspillages qui ont soustrait des ressources cruciales au véritable développement du pays.
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Une reconstruction qui n’a jamais eu lieu
Le Sigar estime à 148,2 milliards de dollars les fonds alloués depuis 2002 à la reconstruction de l’État afghan. Une somme gigantesque, équivalente au PIB d’un pays de taille moyenne, qui aurait pu transformer radicalement l’Afghanistan. Mais cela n’a pas eu lieu.
Près de 89 milliards ont été investis dans la formation, l’équipement et le financement des forces armées de Kaboul. Environ 36 milliards ont été dédiés à la gouvernance civile, à l’administration publique et au développement économique. Vingt-trois milliards supplémentaires ont soutenu l’aide humanitaire et la société civile.
Pourtant, l’Afghanistan n’est jamais devenu un État fonctionnel. Les institutions sont restées fragiles, la corruption généralisée, le pouvoir morcelé selon des lignes tribales et clientélistes. Une part non négligeable des fonds américains a alimenté le même système de corruption qui a ensuite accéléré l’effondrement du pays : contrats truqués, infrastructures inachevées, écoles et hôpitaux fantômes, fonctionnaires payés pour des travaux inexistants.
Selon le Sigar, entre 26 et 29 milliards de dollars ont littéralement été engloutis par les fraudes, la mauvaise gestion et les détournements. Une hémorragie financière qui constitue l’un des plus grands échecs de l’interventisme occidental du XXIe siècle.
Le coût réel : Une dette qui continue de croître
Aux 914 milliards identifiés par le Sigar s’ajoute l’estimation, encore plus spectaculaire, de l’Université Brown : plus de 2 300 milliards de dollars si l’on inclut les pensions et soins pour les vétérans, les intérêts de la dette contractée pour financer la guerre et les coûts indirects à long terme. C’est une charge financière que les États-Unis porteront pendant des décennies, bien après le départ du dernier convoi militaire de Kaboul.
Il s’agit d’un poids supérieur au PIB annuel de nombreux pays du G20. Les États-Unis ont financé la guerre en grande partie par l’endettement, transférant aux générations futures le coût d’une aventure stratégique qui n’a produit aucun résultat durable.
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Un État qui n’est jamais né
L’échec afghan est avant tout politique. Les États-Unis ont tenté de construire un pays en ignorant son histoire, sa fragmentation ethnique, l’importance des réseaux tribaux et la capacité des Talibans à se présenter comme une alternative crédible à un gouvernement perçu comme imposé de l’extérieur. L’ingénierie institutionnelle américaine — constitutions, élections, codes juridiques — ne pouvait s’enraciner dans un contexte où l’État central n’avait jamais existé comme autorité souveraine.
L’illusion selon laquelle argent et formation militaire suffiraient à bâtir une démocratie stable s’est brisée sur la réalité d’un pays réfractaire à la centralisation et façonné par une géographie qui favorise la guérilla plutôt que la gouvernance.
Une leçon pour l’avenir : La puissance n’est pas le contrôle
Le retrait de 2021 a montré brutalement que l’accumulation de puissance militaire n’équivaut pas à la capacité de transformer un pays. Les États-Unis ont gagné de nombreuses batailles, mais perdu la guerre parce qu’ils ont mal évalué le terrain, les dynamiques sociales, la résilience des Talibans et la fragilité du gouvernement qu’ils soutenaient.
Le résultat final ramène l’histoire à son point de départ : Talibans au pouvoir, États-Unis dehors. Vingt ans d’efforts refermés comme une parenthèse sans héritage positif durable.
La guerre d’Afghanistan demeure ainsi un avertissement géopolitique. Non seulement pour les États-Unis, mais pour toutes les puissances qui continuent de croire que la force militaire peut remplacer la légitimité politique. Car, en Afghanistan comme ailleurs, le coût d’un échec ne se mesure pas seulement en milliards, mais dans les conséquences qu’une région entière continue de supporter.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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