DÉCRYPTAGE – Afghanistan/Pakistan, la guerre qui couvait depuis des années

DÉCRYPTAGE – Afghanistan/Pakistan, la guerre qui couvait depuis des années

lediplomate.media — imprimé le 04/03/2026
taliban VS pakistant
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Ce n’est pas une crise soudaine, mais l’échec d’un équilibre qui n’a jamais vraiment existé

Les affrontements entre l’Afghanistan et le Pakistan ne constituent pas une explosion improvisée, mais l’aboutissement d’une tension qui mûrissait depuis des mois, en réalité depuis des années. Les frappes pakistanaises du 27 février contre des objectifs en territoire afghan et les combats qui ont suivi le long de la ligne Durand ont rendu explicite ce qui était déjà visible depuis longtemps : la frontière afghano-pakistanaise n’est plus une ligne instable, mais un front actif. Le ministre pakistanais de la Défense, Khawaja Asif, a parlé ouvertement de « guerre ouverte », tandis que des informations faisant état d’explosions et de tirs jusque dans la région de Kaboul confirment que l’escalade a franchi un seuil critique.

Le nœud politique : une frontière jamais acceptée et une souveraineté contestée

À la base du conflit se trouve d’abord la question de la ligne Durand, ces 2 600 kilomètres de frontière tracés à l’époque coloniale que Kaboul n’a jamais réellement reconnus comme définitifs. Pour Islamabad, au contraire, cette ligne constitue un pilier de la sécurité territoriale du pays. Cela signifie que chaque crise frontalière n’est pas seulement un affrontement militaire, mais la réapparition d’une fracture historique jamais refermée : d’un côté, un État qui veut verrouiller sa frontière ; de l’autre, un pouvoir taliban qui continue de la considérer comme le produit d’une imposition extérieure. Le cessez-le-feu négocié en octobre 2025 sous médiation qatarie et turque n’était donc qu’une trêve tactique, non une solution durable.

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Le véritable détonateur : les talibans pakistanais et l’impossible double jeu de Kaboul

Mais le véritable moteur de l’escalade est ailleurs : il s’agit du Tehrik-e-Taliban Pakistan, les talibans pakistanais. Islamabad accuse Kaboul de tolérer, voire d’abriter, la présence du TTP sur le territoire afghan. Les talibans afghans nient ou minimisent, mais le problème est structurel : les deux mouvements ne se confondent pas, cependant ils partagent une matrice idéologique, des liens tribaux, une langue commune, des réseaux sociaux et une longue histoire de contacts. Pour le pouvoir taliban afghan, frapper durement le TTP reviendrait à risquer une fracture interne et à pousser une partie de ces combattants vers l’État islamique au Khorassan, adversaire encore plus dangereux. Pour le Pakistan, au contraire, laisser intact ce sanctuaire signifie accepter une insurrection permanente dans les provinces frontalières, notamment au Khyber Pakhtunkhwa et au Baloutchistan. C’est là que la crise devient presque insoluble : Islamabad exige de Kaboul ce que Kaboul ne peut accorder sans s’affaiblir lui-même.

Le déséquilibre militaire : Islamabad domine le ciel, Kaboul tient le terrain

Sur le plan militaire, l’écart est net. Le Pakistan dispose d’une supériorité aérienne, de capacités de frappe à distance, d’une structure conventionnelle plus organisée et d’une force armée incomparablement plus lourde. Cette phase du conflit est marquée précisément par la capacité pakistanaise à frapper au-delà de la frontière par des raids aériens, tandis que l’Afghanistan répond surtout par des opérations terrestres et des tirs contre les positions frontalières. Chacun revendique des destructions et des pertes infligées à l’adversaire, preuve que la bataille se joue à la fois sur le terrain et dans la guerre de l’information. Mais le fait essentiel demeure : Kaboul ne peut pas gagner une guerre conventionnelle prolongée. En revanche, il peut user le Pakistan en transformant le conflit en campagne d’attrition continue, en s’appuyant sur la géographie, la profondeur tribale et la porosité de la frontière.

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Le risque stratégique : une guerre limitée qui peut déstabiliser toute l’Asie du Sud

C’est ici que le conflit prend une dimension géopolitique plus large. Le Pakistan ne peut pas se permettre que son flanc occidental se transforme en zone d’instabilité permanente alors qu’il doit déjà gérer des pressions internes, des groupes armés, des crises économiques récurrentes et le poids de la compétition régionale. L’Afghanistan, de son côté, utilise aussi l’affrontement pour consolider sa légitimité interne : résister au Pakistan permet d’alimenter le nationalisme afghan et d’échapper à l’image d’un régime subordonné. Mais chaque frappe au-delà de la frontière augmente le risque d’une spirale incontrôlable. Une aggravation durable inquiéterait inévitablement les puissances régionales, car personne n’a intérêt à voir la frontière afghano-pakistanaise devenir un nouvel épicentre de guerre ouverte.

La vérité de fond

L’Afghanistan et le Pakistan se battent parce que le problème n’a jamais été réellement résolu : une frontière contestée, des milices transfrontalières, des ambiguïtés stratégiques et un voisin pakistanais convaincu que sa patience est épuisée. La supériorité militaire d’Islamabad est évidente, mais elle ne garantit pas une victoire politique. Kaboul est plus faible, mais il peut rendre le conflit long, coûteux et déstabilisateur. Dans cette guerre, le Pakistan peut frapper davantage ; l’Afghanistan peut résister assez longtemps pour empêcher une solution rapide. Et c’est précisément cette combinaison qui la rend si dangereuse.

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