DÉCRYPTAGE – Afghanistan-Pakistan : La frontière qui brûle sous la cendre

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Derrière le calme apparent des communiqués officiels, la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan redevient l’un des points les plus instables de l’Asie centrale et méridionale. Les informations issues de l’intérieur du ministère taliban de l’Intérieur décrivent une situation en rapide dégradation, marquée par des opérations clandestines, des accusations croisées, des stratégies par procuration et une méfiance croissante entre Kaboul et Islamabad.
Selon ces évaluations confidentielles, une équipe conjointe du ministère taliban de l’Intérieur et de la Direction générale du renseignement afghan aurait mené pendant environ un mois une mission secrète le long des zones frontalières, afin de recueillir des éléments sur l’expansion présumée de l’État islamique au Khorassan en territoire pakistanais. Cette mission aurait été dirigée, selon les mêmes informations, par Khalil Hamraz, porte-parole du renseignement taliban.
L’élément central est politiquement explosif : plus de quarante-cinq camps liés à l’État islamique au Khorassan seraient actifs entre le Baloutchistan et le Khyber Pakhtunkhwa. Pour Kaboul, ces structures ne seraient pas de simples refuges djihadistes, mais des plateformes opérationnelles destinées à projeter l’instabilité à l’intérieur de l’Afghanistan et à user le pouvoir taliban depuis l’extérieur.
La guerre des accusations entre Kaboul et Islamabad
L’enjeu n’est pas seulement militaire. Il est surtout politique. Les talibans accusent certains secteurs de l’État pakistanais de tolérer, ou du moins de ne pas réprimer avec suffisamment de détermination, des réseaux djihadistes hostiles au nouvel Émirat islamique. Islamabad, de son côté, accuse Kaboul de ne pas contrôler le mouvement des talibans pakistanais, le Tehrik-e-Taliban Pakistan, responsable d’attaques sanglantes contre les forces de sécurité et des objectifs étatiques pakistanais.
Il en résulte une dynamique en miroir : le Pakistan affirme que l’Afghanistan sert de base arrière au terrorisme anti-pakistanais ; les talibans afghans soutiennent que le Pakistan est devenu un espace d’incubation pour l’État islamique au Khorassan. Au milieu, l’ancienne ligne Durand, jamais pleinement acceptée par Kaboul, redevient non pas une frontière, mais une blessure géopolitique.
Le risque est que les deux parties utilisent les groupes armés, ou les accusations de soutien à ces groupes, comme instruments de pression réciproque. C’est le langage classique de la guerre grise : non déclarée, non linéaire, menée par les milices, les infiltrations, les attentats, le renseignement et les campagnes de délégitimation.
Évaluation stratégique et militaire
Du point de vue militaire, la présence de dizaines de camps présumés de l’État islamique au Khorassan au Pakistan, si elle était confirmée, représenterait une menace directe pour la stabilité afghane. Le mouvement taliban, bien qu’il contrôle officiellement Kaboul, ne dispose pas encore d’une pleine capacité étatique : il tient le territoire, mais peine à maîtriser les réseaux, les tribus, les trafics, les frontières et les circuits clandestins.
L’État islamique au Khorassan est, pour les talibans, un adversaire particulièrement dangereux parce qu’il les frappe sur le terrain de la légitimité religieuse. Il ne conteste pas seulement leur gouvernement : il conteste leur pureté idéologique, leur capacité à appliquer l’islam politique et leur indépendance à l’égard des puissances étrangères. C’est pourquoi les attentats contre des responsables talibans, des mosquées, des minorités et des objectifs symboliques ont une portée supérieure au seul dommage matériel : ils visent à démontrer que l’Émirat islamique est incapable de garantir la sécurité.
Si Kaboul perçoit réellement le Baloutchistan et le Khyber Pakhtunkhwa comme des bases arrière opérationnelles de l’État islamique au Khorassan, il pourrait être tenté par des opérations au-delà de la frontière, directes ou indirectes. Un tel scénario ouvrirait une séquence extrêmement dangereuse : affrontements localisés, représailles pakistanaises, fermeture des points de passage, interruption des échanges et militarisation accrue de la frontière.
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Scénarios économiques
L’Afghanistan dépend de manière cruciale de ses liaisons avec le Pakistan. Des points de passage comme Torkham et Chaman ne sont pas seulement des lieux de transit : ce sont des artères commerciales, des voies d’approvisionnement, des canaux vitaux pour les marchandises, les carburants, les denrées alimentaires et les trafics informels. Chaque crise sécuritaire se traduit immédiatement par une hausse des coûts, des pénuries et une pression sociale accrue.
Pour le Pakistan, déjà traversé par des fragilités financières, des crises énergétiques et des tensions internes, l’instabilité de la frontière occidentale représente un poids supplémentaire. Le Baloutchistan, riche en ressources et stratégique pour les liaisons avec le port de Gwadar et les projets chinois, est une région trop importante pour être abandonnée au chaos. Si cette zone devenait le théâtre d’une compétition entre État islamique, séparatisme baloutche, services de renseignement régionaux et rivalité afghano-pakistanaise, la dimension économique du corridor Chine-Pakistan en subirait elle aussi les conséquences.
Autrement dit, la frontière afghano-pakistanaise n’est pas seulement un problème de sécurité. C’est un nœud géoéconomique. Celui qui contrôle les points de passage, les trafics, les routes et les réseaux tribaux contrôle une partie décisive des relations entre l’Asie centrale, le sous-continent indien, l’Iran et la Chine.
Lecture géopolitique
La crise entre Kaboul et Islamabad révèle l’échec d’une vieille illusion pakistanaise : celle de pouvoir considérer les talibans afghans comme une profondeur stratégique stable et docile. Pendant des années, le Pakistan a vu dans l’Afghanistan taliban un possible glacis contre l’influence indienne. Mais une fois revenus au pouvoir, les talibans ont montré qu’ils avaient leur propre agenda, leur propre base idéologique et leur propre conception de la souveraineté.
Le résultat est paradoxal. Le Pakistan, qui avait investi pendant des décennies dans ses relations avec l’univers taliban, se retrouve aujourd’hui face à un Afghanistan pas nécessairement hostile, mais certainement pas subordonné. Kaboul, de son côté, redoute qu’Islamabad utilise la menace djihadiste comme levier pour conditionner les choix de l’Émirat islamique.
Dans cet espace ambigu peuvent s’insérer d’autres acteurs : l’Iran, soucieux de contenir l’État islamique et de protéger ses frontières orientales ; la Chine, inquiète pour la sécurité de ses investissements et pour une éventuelle infiltration djihadiste vers le Xinjiang ; la Russie, attentive à la stabilité de l’Asie centrale ; les monarchies du Golfe, qui observent avec prudence l’évolution du djihadisme régional.
Le véritable risque : une guerre par procuration permanente
L’élément le plus inquiétant n’est pas l’accusation en elle-même, mais la structure du conflit qui se dessine. L’Afghanistan et le Pakistan ne semblent pas se diriger vers une guerre ouverte classique, mais vers une longue guerre d’usure : accusations, infiltrations, fermetures de frontière, opérations clandestines, soutien indirect à des groupes armés, campagnes d’information et pressions économiques.
C’est une forme d’instabilité idéale pour les acteurs djihadistes. L’État islamique au Khorassan prospère précisément dans les zones grises, les territoires contestés, les rivalités entre appareils, les fractures tribales et la défiance entre États. Plus Kaboul et Islamabad s’accusent mutuellement, plus l’espace opérationnel s’élargit pour ceux qui veulent frapper les deux camps.
La frontière afghano-pakistanaise redevient ainsi ce qu’elle a souvent été dans l’histoire récente : non pas une ligne de séparation, mais un laboratoire des guerres à venir. Ici se croisent sécurité, trafics, religion, renseignement, ressources, rivalités étatiques et ambitions régionales. Et lorsqu’une frontière devient tout cela à la fois, elle n’est plus une frontière : elle devient un détonateur.
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