ANALYSE – L’historique du « two-tier policing » au Royaume-Uni : Origines, évolution et usages politiques

Par Angélique Bouchard
Le concept de « two-tier policing » (police à deux vitesses) désigne l’idée selon laquelle les forces de l’ordre britanniques appliqueraient des standards différents selon l’origine ethnique, l’identité politique ou la cause défendue par les personnes impliquées. Longtemps cantonné aux marges du débat public, ce terme est devenu, ces dernières années, un élément central des controverses sur la police, la justice et l’identité nationale au Royaume-Uni. Son histoire permet de comprendre comment une critique ponctuelle s’est progressivement transformée en un cadre d’interprétation structurant de la vie politique britannique et la dramatique affaire Henry Nowak…
1. Les origines : le rapport Macpherson et la reconnaissance du racisme institutionnel (1999)
Le débat sur un traitement différencié par la police trouve l’une de ses racines les plus profondes dans le rapport Macpherson, publié en février 1999 à la suite du meurtre raciste de Stephen Lawrence en 1993.
Ce rapport a conclu que la police métropolitaine de Londres était coupable de racisme institutionnel. Macpherson a défini ce concept comme « les processus, attitudes et comportements qui, à travers une organisation, aboutissent à une discrimination contre des personnes en raison de leur couleur, culture ou origine ethnique ». Cette définition ne se limitait pas aux actes individuels de racisme, mais visait les mécanismes structurels et culturels au sein même des institutions.
Le rapport a formulé 70 recommandations, notamment en matière de formation à la diversité, de modification des pratiques de stop and search, et d’amélioration du traitement des crimes racistes. S’il visait à corriger des inégalités réelles et à restaurer la confiance des minorités ethniques dans la police, il a aussi produit des effets paradoxaux et durables.
D’un côté, le rapport Macpherson a contraint la police britannique à reconnaître publiquement l’existence de dysfonctionnements systémiques. Il a imposé une prise de conscience institutionnelle et lancé un vaste chantier de réformes. De l’autre, il a contribué à faire émerger une culture dans laquelle de nombreux policiers ont développé une peur d’être accusés de racisme. Cette crainte, progressive mais réelle, a parfois conduit à une forme d’auto-censure et à une adaptation des pratiques non plus uniquement en fonction des faits, mais aussi en fonction de l’identité des personnes concernées. C’est dans cette tension que certains analystes situent l’une des origines lointaines du débat sur le « two-tier policing » : le rapport a voulu corriger des discriminations, mais a aussi posé les bases d’une approche dans laquelle le traitement différencié selon l’origine ethnique est devenu, pour certains, une préoccupation centrale de l’action policière.
Par la suite, les réformes inspirées par le rapport Macpherson (formations obligatoires à la diversité, modification des critères de recrutement, évolution des pratiques de contrôle) ont eu des effets ambivalents. Si elles ont permis une plus grande prise en compte des questions de discrimination, elles ont aussi contribué, selon certains observateurs, à créer une culture policière dans laquelle la peur d’être accusé de racisme a parfois pris le pas sur l’examen strictement factuel des situations. Cette évolution a progressivement nourri, des années plus tard, le sentiment d’un traitement différencié selon l’identité des personnes impliquées.
2. L’émergence du terme pendant la pandémie (2020-2021)
Le terme « two-tier policing » gagne une visibilité nationale pendant la pandémie de Covid-19, particulièrement à partir de l’été 2020.
Plusieurs événements ont alimenté cette perception :
• Lors des grandes manifestations Black Lives Matter, la police a souvent été accusée d’avoir fait preuve de relative clémence malgré des incidents de violence et de vandalisme.
• À l’inverse, des rassemblements plus modestes (manifestations anti-confinement ou la veillée pour Sarah Everard en mars 2021) ont parfois fait l’objet d’interventions jugées plus fermes.
• Les images de policiers s’agenouillant devant des manifestants BLM ont été largement relayées et interprétées comme un signe de partialité idéologique.
C’est à cette période que des figures politiques, principalement à droite, commencent à utiliser de manière systématique l’expression « two-tier policing » pour dénoncer ce qu’elles perçoivent comme une justice et un maintien de l’ordre appliqués de manière différenciée selon la cause défendue. La crise sanitaire a agi comme un révélateur : les règles de confinement, appliquées de façon inégale selon les rassemblements, ont renforcé le sentiment qu’il existait deux poids et deux mesures dans l’action policière.
3. L’institutionnalisation du débat (2022-2024)
Entre 2022 et 2024, le débat s’intensifie et se structure autour de plusieurs éléments institutionnels :
• La publication de documents internes de la police encourageant les forces de l’ordre à viser des « equality of policing outcomes » (égalité des résultats) plutôt qu’une stricte égalité de traitement. Ces formulations ont été critiquées comme introduisant une forme de discrimination positive dans l’action policière.
• Le développement de formations obligatoires sur la diversité, l’inclusion et la lutte contre les micro-agressions dans de nombreuses forces de police.
• Des affaires médiatisées dans lesquelles la police a été accusée de réagir différemment selon le profil idéologique ou ethnique des manifestants (manifestations anti-immigration, pro-palestiniennes, etc.).
À ce stade, le concept de « two-tier policing » n’est plus réservé aux milieux les plus radicaux. Il est repris par des figures politiques plus mainstream, dont Nigel Farage et une partie des conservateurs, et trouve un écho croissant dans l’opinion publique. Le débat cesse d’être uniquement factuel pour devenir idéologique : il oppose deux visions de la police, l’une centrée sur l’impartialité stricte, l’autre sur la prise en compte des inégalités structurelles.
4. L’explosion du débat avec l’affaire Henry Nowak (2025-2026)
L’affaire Henry Nowak marque un tournant décisif. Pour la première fois, le concept de « two-tier policing » est associé à un meurtre et à des images de bodycam particulièrement explicites :
• Un jeune homme blanc poignardé à mort.
• Les policiers qui, croyant la version de l’agresseur (qui invoquait une agression raciste), menottent la victime agonisante alors qu’elle répète « I can’t breathe ».
• La libération des images de caméra-piéton plusieurs mois après les faits.
Nigel Farage et d’autres voix ont immédiatement présenté cette affaire comme la preuve la plus claire de l’existence d’un système policier biaisé. Farage a affirmé qu’« une accusation de racisme avait été traitée plus sérieusement qu’un meurtre » et a appelé à une « pure, cold rage ». L’affaire a provoqué une forte polarisation politique, des accusations d’instrumentalisation de part et d’autre, et un regain d’intérêt pour les directives internes de la police en matière de diversité. Elle a également mis en lumière les conséquences concrètes que peut avoir une culture policière marquée par la peur d’être accusée de racisme.
5. Un concept à la fois réel et instrumentalisé
L’histoire du « two-tier policing » révèle une tension structurelle dans la police britannique contemporaine. Si le terme est parfois utilisé de manière politique, les éléments accumulés ces dernières années montrent que le phénomène qu’il décrit repose sur des réalités concrètes.
Des documents officiels et des formations internes ont explicitement encouragé des approches différenciées selon les groupes, avec pour objectif d’atteindre une « equality of policing outcomes ». Ces orientations, combinées à une culture de la peur d’être accusé de racisme, ont conduit certains policiers à adapter leur comportement en fonction de l’identité perçue des personnes impliquées plutôt que des seuls faits. Plusieurs affaires médiatisées ont illustré cette tendance, où le traitement réservé aux manifestants ou aux suspects variait sensiblement selon leur profil ethnique ou idéologique.
Il est vrai que le concept de « two-tier policing » est aujourd’hui largement repris dans le débat politique, parfois de façon instrumentalisée. Cependant, réduire l’ensemble du phénomène à une simple construction rhétorique reviendrait à ignorer les signaux répétés qui ont émergé depuis plus de vingt ans : une évolution progressive des pratiques et de la culture policière, dont les conséquences sont devenues particulièrement visibles dans des affaires comme celle d’Henry Nowak.
Le débat oppose ainsi deux lectures. L’une, minoritaire dans les institutions, considère que le « two-tier policing » décrit une dérive réelle, née des réformes entreprises depuis le rapport Macpherson. L’autre, dominante dans les sphères dirigeantes, préfère y voir une exagération ou un outil de contestation politique. Les faits accumulés ces dernières années tendent néanmoins à donner du crédit à la première lecture.
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Le concept de « two-tier policing » n’est pas apparu de manière soudaine avec l’affaire Henry Nowak. Il s’inscrit dans une histoire longue et cumulative, qui commence avec la reconnaissance du racisme institutionnel par le rapport Macpherson en 1999, s’amplifie pendant les crises sociales et sanitaires de 2020, et devient un outil politique central à partir de 2022-2023.
Aujourd’hui, ce terme est au cœur d’une bataille culturelle et politique majeure au Royaume-Uni. Pour ses défenseurs, il décrit une réalité tangible : une police qui a progressivement intégré des biais idéologiques au détriment de son principe fondateur d’impartialité. Pour ses détracteurs, il constitue un concept largement instrumentalisé, utilisé pour remettre en cause les politiques de diversité et attiser les divisions identitaires.
L’affaire Henry Nowak a donné à ce débat une intensité nouvelle en fournissant des images puissantes et un cas concret difficile à contourner. Plus largement, ce clivage révèle une fracture profonde dans la conception même de la justice au Royaume-Uni : entre ceux qui défendent une impartialité stricte, indépendante de toute considération identitaire, et ceux qui estiment nécessaire d’adapter les pratiques institutionnelles pour corriger des inégalités historiques. Ce débat, loin d’être clos, continuera très probablement de structurer les affrontements politiques autour de la police, de l’immigration et de l’identité nationale dans les années à venir.
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