DÉCRYPTAGE – Les algorithmes au front : L’IA, la guerre en 20 secondes et le crépuscule programmé de la souveraineté humaine ?

DÉCRYPTAGE – Les algorithmes au front : L’IA, la guerre en 20 secondes et le crépuscule programmé de la souveraineté humaine ?

lediplomate.media — imprimé le 05/04/2026
Jean-Baptiste Colas, conseiller auprès du délégué général pour l’armement à la DGA, et Hugo Micheron, enseignant-chercheur à Sciences Po et cofondateur d’Arlequin AI
Photo Le Diplomate média

Par Alexandre Raoult

Conférence « Guerre et Paix » – 1er avril 2026, organisée par Le Point, en partenariat avec Le Diplomate Média

Le 1er avril 2026, lors de l’événement « Guerre et Paix » du Point, en partenariat avec Le Diplomate, une table ronde animée par Clément Pétreault a fissuré le vernis des certitudes stratégiques. Face à face : Jean-Baptiste Colas, conseiller auprès du délégué général pour l’armement à la DGA, et Hugo Micheron, enseignant-chercheur à Sciences Po et cofondateur d’Arlequin AI.

Ce qui s’est dit ce jour-là n’était pas une discussion. C’était un constat glacial : l’immédiateté des drones, de l’IA et de la guerre informationnelle a pulvérisé les temporalités classiques de la guerre. Une heure pour éliminer Khamenei là où il en fallut dix pour Ben Laden. Vingt secondes, parfois, pour qu’un humain valide une cible avant que la machine ne décide à sa place.

Derrière ces chiffres se joue une mutation bien plus profonde : la souveraineté étatique et la responsabilité humaine sont-elles encore viables dans un champ de bataille algorithmique ? La France et l’Europe ont-elles encore le temps de choisir leur camp, ou sont-elles déjà en train de devenir les figurants d’une guerre écrite, codée et arbitrée par d’autres ?

Le temps long de la DGA contre l’immédiateté létale

Jean-Baptiste Colas l’a rappelé avec la rigueur institutionnelle qui sied à la DGA : « L’âme de la DGA, c’est d’être prêt dans la durée. » La France n’a pas attendu le retour de la guerre pour concevoir des systèmes évolutifs. Le Rafale en est la preuve vivante : un même fuselage, mais un cerveau logiciel déjà à sa cinquième version.

Pourtant, ce temps long se fracasse contre une réalité brutale : « Un système d’armes n’est performant que par le logiciel qui lui donne ses effets. » Sans mise à jour logicielle rapide, le matériel le plus sophistiqué devient un cercueil high-tech avant même d’avoir servi. La DGA le sait. Mais sait-elle encore comment imposer son rythme quand l’ennemi – ou l’allié – décide en secondes ?

Arlequin AI : l’aspirateur souverain face aux souffleurs américains

Hugo Micheron a alors porté le coup de grâce épistémologique et industriel. Face aux modèles génératifs (ChatGPT, Claude, Mistral) – ces « souffleurs probabilistes » gavés de tout le web, capables de produire du texte impressionnant mais incapables de prouver leur raisonnement –, Arlequin AI propose une alternative radicale : une IA non générative et non supervisée, conçue comme un « aspirateur ». Sans entraînement massif ni biais injectés, elle ingère des jeux de données brutes (20 millions de tweets, 32 millions de contributions du Grand Débat, flux informationnels de crise) et restitue en quelques minutes une carte systématique, exhaustive et navigable des narratifs, liens de causalité et signaux faibles. « La donnée devient un territoire, et nous en produisons la carte systématique », a-t-il asséné.

Positionnement stratégique : Arlequin AI se veut l’alternative souveraine et éthique à Palantir. Technologie duale civil-militaire, sans lock-in, elle ambitionne non seulement de cartographier le réel sans le déformer, mais aussi de servir de contre-pouvoir démocratique face au « quatrième pouvoir algorithmique » des Big Tech.

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Du brouillard de la guerre au brouillard de la donnée : le nouveau paradigme conatif

Jean-Baptiste Colas, qui a piloté la Red Team devenue Radar, a nommé le monstre : le « brouillard de la donnée ». L’infobésité numérique crée une folie du doute inédite. Le soldat et le commandant doivent désormais maîtriser le conatif – ce nouveau paradigme qu’il a défini avec précision : la capacité à percevoir l’information dans un flux massif, à construire un cheminement de décision et à agir dans un temps écrasé, tout en préservant la chaîne de responsabilité.

Ce n’est pas une simple accélération cognitive : c’est un changement de nature. On passe d’une décision réfléchie et séquentielle à une intelligence situationnelle, presque intuitive, aidée par l’IA mais jamais supplantée par elle. « Il y aura toujours un bouton orange », assure-t-il. Rassurant en apparence. Mais quand la machine propose mille cibles en une heure, combien de temps l’humain restera-t-il encore maître de la décision létale ?

Le passage à l’échelle : de Ben Laden à mille cibles en une heure

Hugo Micheron a illustré ce basculement avec l’opération iranienne. Commandos au sol déployant un mini-satellite UAT-222 dans un sac à dos, constellation Starlink, modèle Palantir alimenté en temps réel, intelligence israélienne et simulations par Claude d’Anthropic : trois cibles générées, une frappe précise. Dix ans pour Ben Laden. Une heure pour Khamenei. Et, dans le même temps, mille frappes américaines en 24 heures.

C’est le passage à l’échelle : non plus une cible en une heure, mais mille cibles en une heure. Et, dans certains modèles américains, vingt secondes seulement laissées à l’opérateur pour valider ou infirmer. « Je mets plus de temps à choisir ma salade au supermarché », a ironisé Micheron. Demain, ce délai fondra encore. La chaîne létale deviendra presque entièrement automatisée.

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Palantir ou la vassalisation technologique

Palantir, « l’entreprise démoniaque du moment », incarne le piège : ambition libertarienne de remplacer 2 000 soldats par 20 opérateurs pour 1 000 décisions de ciblage par heure. Arlequin AI se pose en alternative souveraine : IA non biaisée, duale, capable de cartographier sans inférer, de contrôler les biais des autres et de protéger la démocratie face au quatrième pouvoir algorithmique – celui que ni Montesquieu ni les contre-pouvoirs traditionnels n’ont encore su apprivoiser.

Conclusion prospective et analytique

À horizon 2030, le choix est binaire et sans appel.

Scénario 1 – la vassalisation douce : l’Europe continue d’acheter des solutions américaines pré-IA, perd le contrôle de ses données et de ses chaînes de décision. Les démocraties deviennent des champs de bataille numériques où la souveraineté n’est plus qu’un mot. Vingt secondes deviendront dix, puis cinq, puis zéro. La responsabilité humaine aura disparu du champ de bataille. La guerre sera devenue une affaire de machines et d’entreprises. L’humain ne sera plus qu’un spectateur consentant de sa propre obsolescence.

Scénario 2 – la reconquête : la France et l’Europe investissent massivement dans des technologies duales souveraines, industrialisent des modèles non biaisés comme ceux d’Arlequin AI, et transforment la cartographie des données en arme de résilience démocratique. La DGA, l’AID et l’ANIAL ont déjà posé les bases. Reste à passer de la lucidité à la volonté politique.

La table ronde du 1er avril 2026 n’était pas un exercice de style. C’était un ultimatum discret.

La souveraineté du XXIe siècle ne se mesurera plus en porte-avions ni en canons, mais en cartes de données sans biais, en algorithmes éthiques et en secondes arrachées à la machine.

La France dispose encore des atouts pour gagner cette bataille. Mais le temps n’est plus à la préparation : il est à la rupture.

Avant que le crépuscule de la souveraineté humaine ne devienne une nuit définitive.

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