DÉCRYPTAGE – Centre 795, l’armée secrète au sein de l’armée russe

DÉCRYPTAGE – Centre 795, l’armée secrète au sein de l’armée russe

lediplomate.media — imprimé le 05/04/2026
Centre 795, l’armée secrète
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

La guerre invisible que Moscou a décidé d’institutionnaliser

Il arrive un moment où un État cesse de combattre uniquement sur le champ de bataille et décide de transformer la clandestinité en fonction permanente du pouvoir. Ce moment, pour la Russie de la guerre totale, semble avoir un nom précis : Centre 795. Non pas une simple unité spéciale, mais une structure née après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, pensée pour agir là où le Kremlin a le plus besoin d’opacité, de rapidité et de dénégation plausible : sabotages, enlèvements, assassinats politiques, opérations sensibles au-delà des frontières, mais aussi missions directement liées au théâtre ukrainien. Selon l’enquête publiée par The Insider le 13 mars 2026, le Centre 795 a été créé sur décision du chef d’état-major en décembre 2022 et, dès juin 2023, il était presque entièrement opérationnel. Il s’agissait d’une structure autonome, séparée, relevant directement de Valeri Guerassimov ou du vice-ministre de la Défense, donc hors de la chaîne normale du GRU, même si de nombreux vétérans du renseignement militaire y ont été intégrés.

Un double du GRU pour mieux contrôler le pouvoir

Sa naissance en dit long sur la logique poutinienne. Après 2022, les cibles russes se sont multipliées : installations travaillant pour l’Ukraine, réseaux de soutien occidentaux, opposants russes à l’étranger, journalistes, figures tchétchènes hostiles à Moscou. Les anciennes précautions ont disparu et des actions autrefois exceptionnelles sont devenues systématiques. Moscou disposait déjà d’une structure rompue à ce type d’opérations, la tristement célèbre unité 29155 liée à Andreï Averianov, associée à l’empoisonnement des Skripal et à d’autres sabotages en Europe. Mais cette structure était devenue trop exposée : de nombreux agents avaient été identifiés, plusieurs missions avaient échoué, tandis que s’accumulaient accusations de corruption, erreurs grossières et même scandales internes. Le Kremlin n’a donc pas supprimé Averianov, il lui a adjoint un organisme concurrent : un double plus secret, mieux protégé, chargé de missions en partie similaires. C’est la méthode classique du pouvoir russe contemporain : multiplier les centres, nourrir les rivalités, empêcher qu’un seul appareil devienne indispensable.

La fusion sans précédent entre Défense et Service fédéral de sécurité

L’aspect peut-être le plus surprenant réside dans la composition de la nouvelle structure. Bien que formellement située dans le périmètre du ministère de la Défense, le Centre 795 aurait été largement rempli d’hommes venus du Centre des objectifs spéciaux du Service fédéral de sécurité, surtout des unités Alfa et Vympel. Le commandant Denis Fissenko est présenté comme un homme d’Alfa, tout comme le vice-commandant Nikolaï Zriatchev et d’autres responsables clés. Les sources citées par l’enquête décrivent cette coopération entre appareils comme un fait inédit par son ampleur et sa profondeur : du personnel issu du Service fédéral de sécurité transféré massivement sous le ministère de la Défense, mais toujours dans une chaîne de commandement remontant vers Guerassimov. La raison serait double : d’un côté, Poutine voulait employer plus directement son appareil favori dans les opérations extérieures ; de l’autre, on estimait que le Service fédéral de sécurité garantissait une meilleure protection du secret. C’est précisément cette conviction qui se révélera, ironiquement, infondée.

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L’ombre de Tchemezov, Bokarev et Kalachnikov

Ici, le tableau devient encore plus intéressant, car le Centre 795 n’apparaît pas comme une simple création bureaucratique de l’État. Sa base opérationnelle serait située à Koubinka, dans le parc Patriot, sur le site de l’ancienne unité militaire 75127, précisément dans un bâtiment administratif lié au groupe Kalachnikov, donc à l’univers Rostec de Sergueï Tchemezov, l’un des hommes les plus proches de Poutine depuis l’époque du KGB. Le projet, toujours selon l’enquête, aurait également bénéficié du soutien financier de l’oligarque Andreï Bokarev, copropriétaire de Kalachnikov. Certaines sources attribuent à Bokarev lui-même l’idée de construire une unité d’élite totalement autonome ; d’autres relient ce projet à Sergueï Vassilenko, ancien chef adjoint de la branche combattante d’Alfa, Bokarev jouant alors le rôle de parrain politique et financier. Dans tous les cas, le résultat était clair : créer une armée dans l’armée, libérée de la lenteur, des fuites d’information et de l’inertie des structures ordinaires. En filigrane apparaît aussi une autre donnée : offrir à Tchemezov, personnage puissant mais considéré par certains comme pas totalement aligné sur la guerre, sa propre mini-force armée dirigée par des hommes sûrs. Après le précédent Prigojine, toutefois, l’idée d’accorder trop d’autonomie à une structure armée alimentait les méfiances au sein du système.

Comment le Centre 795 est organisé

L’architecture interne du Centre 795 dit à elle seule l’ampleur de ses ambitions. Les chiffres évoquent environ cinq cents officiers répartis en trois grandes directions : renseignement, assaut et soutien au combat. La direction du renseignement, la plus vaste, comprend neuf départements couvrant presque tout le spectre du renseignement contemporain : surveillance des sources ouvertes et des réseaux sociaux, images satellitaires commerciales, bases de données publiques, interception des signaux et des communications satellitaires, reconnaissance optique à niveau opératif et tactique avec des drones Orlan et Eleron, en plus de trois groupes parallèles d’observation terrestre conçus précisément pour surveiller la même cible sans que chacun sache l’existence des autres. On trouve même un dix-neuvième département de tireurs d’élite intégré non pas à l’assaut mais au renseignement, signe que sa fonction serait davantage l’élimination ciblée que l’appui sur le terrain. La direction d’assaut compte quatre départements opérationnels, chacun structuré en quatre groupes autonomes, pensés de façon compartimentée : si une cellule tombe, elle ne peut compromettre les autres. La direction du soutien au combat révèle des ambitions presque comparables à celles d’une petite force armée complète : unités blindées, artillerie, services médicaux, démineurs, défense antiaérienne, logistique, maintenance, fortification, capacités antichars. L’enquête mentionne même des moyens comme des chars T-90A et des lance-roquettes multiples Smerch de 300 millimètres. Il ne s’agit donc plus seulement d’équipes de sabotage, mais d’un noyau capable de combiner renseignement, feu et projection opérationnelle.

Recrutement sévère, soldes très élevées, couvertures civiles

La sélection aurait été rigoureuse : environ un tiers des candidats était rejeté. Les rémunérations, en revanche, étaient très élevées. L’enquête évoque environ un demi-million de roubles par mois pour un chef de direction et jusqu’à trois millions pour Fissenko, en plus du salaire du ministère de la Défense. Le Centre disposait en outre du pouvoir de recruter des hommes de l’armée, du GRU, du Service fédéral de sécurité et même du Service fédéral de protection sans avoir besoin de l’accord de leurs appareils d’origine, indice d’un statut supérieur dans la hiérarchie russe. Plus intéressant encore est le rôle des couvertures civiles. Des figures comme le chef d’état-major Drozdov et le responsable du renseignement Radkevitch seraient passées par Kalachnikov sans laisser de traces dans la documentation militaire. Tous deux seraient des vétérans du groupe Alfa du KGB biélorusse, ce qui suggère un recrutement ciblé jusque dans des services alliés, utile précisément pour disposer d’un personnel dépourvu d’une biographie institutionnelle russe facilement traçable par les contre-espionnages occidentaux.

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Le cas Alimov et la piste tchétchène

La partie la plus concrète et la plus explosive de l’enquête concerne Denis Alimov, quarante-deux ans, ancien OMON de Stavropol puis membre d’Alfa depuis environ 2008. Les sources le décrivent comme lié aux milieux antiterroristes du Caucase du Nord et même en contact direct avec Ramzan Kadyrov, qu’il aurait aidé en 2023 à rechercher un neveu disparu à Moscou. Après son transfert au Centre 795, Alimov aurait continué à travailler sur le dossier tchétchène, mais avec une projection extérieure. Selon The Insider, l’une de ses missions aurait été l’enlèvement de membres de la famille d’Ahmed Zakayev, l’exilé tchétchène installé au Royaume-Uni. Pour agir en Europe occidentale, il avait besoin d’un intermédiaire ne pouvant être relié directement aux services russes. Il l’aurait trouvé en la personne de Darko Durović, serbo-croate résidant aux États-Unis, recruté comme agent principal pour l’opération. L’enquête affirme aussi qu’Alimov était en contact avec d’autres Serbes, parmi lesquels Davor Savić et Dejan Berić, figure connue du recrutement de combattants serbes et bosniens pour le Donbass. Lors d’une rencontre à Moscou en octobre 2024, dans un restaurant proche de la Loubianka, Alimov aurait remis à Durović une avance de 60 000 dollars, promettant environ 1,5 million pour chaque cible déportée avec succès et plus de 10 millions pour une troisième cible à capturer vivante ou morte.

L’échec grotesque : Google Traduction

C’est ici que le récit prend presque une dimension de tragicomédie stratégique. Le Centre 795 avait été conçu comme une structure isolée du monde extérieur, avec applications chiffrées, pseudonymes, compartimentation, protection contre le traçage électronique. Mais Alimov parlait russe, Durović serbo-croate, et aucun des deux ne maîtrisait réellement la langue de l’autre. La solution adoptée fut aussi simple que suicidaire : utiliser Google Traduction pour transformer les rapports serbes en russe et les ordres russes en serbe. Les messages passaient par des applications jugées sûres, mais la traduction transitait sur les serveurs d’une société américaine et pouvait donc être obtenue par le FBI sur mandat. Les enquêteurs auraient ainsi eu accès en clair à l’ensemble du flux opérationnel : repérages en Europe occidentale, description de la villa blanche au bord de la mer entourée d’un mur blanc avec un symbole islamique sur le portail, tentatives de surveillance pendant la prière du vendredi à la mosquée, recherches sur les pistolets Glock 17 et Glock 21, jusqu’au paquet de données techniques fourni par Alimov avec adresses IP et numéros européens utilisés par la cible. Un appareil construit pour être invisible aurait donc été percé non par une pénétration sophistiquée de l’adversaire, mais par la commodité d’un traducteur automatique.

L’arrestation en Colombie et la signification politique de l’ensemble de l’affaire

Le 24 février, Alimov a été arrêté à l’aéroport El Dorado de Bogota, après être arrivé par un vol Turkish Airlines en provenance d’Istanbul. Selon l’enquête, le voyage avait été organisé dans l’urgence, avec même la tentative d’acheter à la dernière minute un téléphone jetable prépayé. Il voyageait sous couverture touristique avec une réservation d’hôtel à Carthagène, schéma que les officiers du Centre 795 utiliseraient souvent pour masquer leurs déplacements internationaux. Les accusations sont très lourdes : complot en vue d’un assassinat, enlèvement, soutien matériel au terrorisme et financement du terrorisme, avec un risque de réclusion à perpétuité. Mais le dommage pour Moscou dépasse le sort individuel d’Alimov. Le véritable problème est qu’à présent l’organigramme, la base, les noms, les méthodes et les liens industriels du Centre 795 entrent dans les dossiers judiciaires et les archives du renseignement occidental. Fissenko et les autres commandants, restés jusqu’ici dans l’ombre, pourront difficilement continuer à agir comme auparavant. Ainsi, la nouvelle tentative russe de reconstruire, après l’unité 29155, une machine clandestine plus efficace et plus invisible finit par trébucher sur le même défaut humain qui poursuit tous les appareils secrets : la tentation du raccourci.

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