DÉCRYPTAGE – Allemagne : La puissance incertaine qui n’arrive pas à se détacher de Washington

DÉCRYPTAGE – Allemagne : La puissance incertaine qui n’arrive pas à se détacher de Washington

lediplomate.media — imprimé le 06/05/2026
Allemagne : La puissance incertaine
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Merz et la promesse manquée du tournant

Friedrich Merz était arrivé à la chancellerie avec une promesse implicite : clore la saison de l’attentisme, redonner à l’Allemagne une direction politique, affronter sans hésitation la crise industrielle, énergétique et stratégique qui mine depuis des années le modèle allemand. Après la grisaille d’Olaf Scholz, le dirigeant chrétien-démocrate semblait être l’homme capable d’imprimer une rupture. Un an après son élection au Bundestag, le bilan apparaît pourtant beaucoup plus ambigu.

L’Allemagne a changé, mais pas assez. Elle a brisé certains tabous, surtout sur la dette et les dépenses militaires. Elle a accepté l’idée que la défense et les infrastructures exigent des ressources extraordinaires. Elle a compris, au moins en partie, que l’ancien équilibre fondé sur le gaz russe à bas coût, les exportations vers la Chine et la protection militaire américaine n’existe plus. Mais la vraie question demeure sans réponse : Berlin veut-elle devenir le pilier d’une Europe autonome ou préfère-t-elle rester, malgré un malaise croissant, sous le parapluie américain ?

La crise du modèle allemand

La République fédérale traverse une phase historique difficile. Après deux années de récession, la croissance n’est revenue que timidement. L’industrie automobile, cœur symbolique et matériel de la puissance allemande, est sous pression. La concurrence chinoise n’est plus celle d’un pays produisant à bas coût par imitation, mais celle d’une puissance technologique capable d’exporter des produits compétitifs, y compris dans les secteurs où l’Allemagne se croyait intouchable.

Le cas Volkswagen, avec des dizaines de milliers d’emplois menacés d’ici 2030, n’est pas un simple épisode d’entreprise. C’est le signe d’une transformation structurelle. L’Allemagne paie en même temps la fin du gaz russe, l’abandon du nucléaire, la hausse des coûts énergétiques, la fragilité des chaînes industrielles et la difficulté d’adapter son capitalisme manufacturier à un monde dominé par les rivalités géopolitiques et les guerres commerciales.

Dans ce cadre, l’alliance avec les États-Unis n’est pas seulement une contrainte diplomatique. C’est une dépendance militaire, technologique, financière et commerciale. Berlin accueille encore des bases américaines, dépend largement de l’appareil stratégique des États-Unis et entretient avec Washington une relation économique considérable. Les investissements allemands outre-Atlantique sont devenus une composante essentielle de la projection industrielle du pays. C’est là que naît la prudence de Merz : non seulement dans la gratitude historique, mais aussi dans le calcul de puissance.

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La gratitude devenue contrainte

L’Allemagne occidentale de l’après-guerre a été construite dans l’ordre américain. Pour une génération comme celle de Merz, née en 1955 et formée dans l’Allemagne catholique, atlantique et anticommuniste, les États-Unis ne furent pas seulement le vainqueur de la guerre. Ils furent le garant de la sécurité, de la reconstruction, de la liberté politique et de la protection contre l’Union soviétique.

Cette mémoire pèse encore. Elle pèse dans la culture politique allemande, dans la droite chrétienne-démocrate, dans la biographie même du chancelier, qui a entretenu des liens étroits avec le monde financier américain. Le problème est que l’Amérique vers laquelle Merz continue de regarder avec reconnaissance n’est plus celle de l’ordre libéral multilatéral. C’est une Amérique plus dure, plus unilatérale, plus disposée à traiter ses alliés comme des clients, des concurrents ou des subordonnés.

C’est ici que surgit la contradiction centrale du chancelier Merz. D’un côté, la conscience que l’Europe doit progressivement s’autonomiser des États-Unis. De l’autre, l’incapacité politique à transformer cette conscience en stratégie cohérente.

La défense européenne et le tabou de l’autonomie

La décision de mars 2025 de modifier la Loi fondamentale pour financer la défense et les infrastructures par une nouvelle dette a été une véritable rupture. L’Allemagne, pendant des décennies gardienne de l’orthodoxie budgétaire, a accepté que le monde nouveau exige des instruments nouveaux. Mais le point décisif n’est pas seulement de dépenser davantage. Il est de savoir pour quelle architecture stratégique on dépense.

Si le réarmement allemand sert uniquement à renforcer le pilier européen de l’Alliance atlantique, sans construire une véritable capacité décisionnelle continentale, alors l’Europe restera dépendante. S’il sert au contraire à créer une industrie commune, un commandement commun, une dissuasion commune et une politique étrangère commune, alors il peut devenir un passage historique.

Merz oscille entre ces deux voies. Il parle d’autonomie européenne, mais dans les moments décisifs il se montre prudent, presque déférent à l’égard de Washington. Face aux tensions commerciales avec les États-Unis, Berlin a freiné les tentations européennes de riposte dure. Devant les choix américains concernant l’Iran, le chancelier a d’abord manifesté son accord, avant de reconnaître les coûts énergétiques, migratoires et stratégiques de la guerre.

L’Allemagne sait qu’une guerre au Moyen-Orient frappe directement son industrie, ses approvisionnements, ses coûts énergétiques et sa stabilité sociale. Mais elle peine encore à en tirer la conséquence politique : on ne peut rester dépendant d’une puissance qui décide des crises mondiales sans payer les mêmes coûts que les Européens.

Israël, Iran et les limites de la politique allemande

Sur le dossier israélien également, Merz se déplace dans la contradiction. Le blocage de certaines exportations militaires vers Israël pendant la guerre à Gaza a marqué une distance par rapport à la ligne la plus traditionnelle de la politique allemande. Cependant, Berlin s’est fermement opposée à l’hypothèse de sanctions européennes contre Israël. L’Allemagne veut montrer son malaise, mais ne veut pas rompre. Elle veut corriger, mais non redéfinir.

Cette attitude reflète le poids de l’histoire allemande, mais aussi la crainte d’ouvrir une crise politique intérieure. La relation avec Israël reste l’un des nerfs les plus sensibles de la République fédérale. Merz peut prendre ses distances avec certains choix du gouvernement israélien, mais il ne semble pas vouloir transformer cette distance en révision stratégique.

Sur l’Iran, le problème est encore plus évident. L’Allemagne redoute l’instabilité régionale, la hausse du coût de l’énergie, les flux migratoires et l’élargissement de la guerre. Mais elle ne dispose pas d’une politique autonome suffisamment forte pour empêcher que les choix américains déterminent aussi le destin européen.

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Le retour de l’intergouvernemental

Merz semble privilégier une Europe fondée sur la coopération entre gouvernements plutôt que sur le renforcement de la méthode communautaire. C’est un choix compréhensible politiquement : avec vingt-sept États membres, des intérêts divergents et des sociétés de plus en plus polarisées, l’intégration classique paraît lente et fragile. Mais la méthode intergouvernementale risque de produire précisément ce que l’Europe ne peut plus se permettre : lenteur, compromis minimaux, absence de commandement.

Le rapprochement avec Giorgia Meloni et Bart De Wever, ainsi que la distance plus marquée avec Emmanuel Macron, indiquent une Allemagne qui cherche de nouveaux équilibres sans avoir encore choisi sa ligne. La France continue de proposer une vision plus explicitement stratégique de l’Europe, y compris sur la question du parapluie nucléaire. Berlin écoute, accepte en paroles, mais avance avec prudence.

Quelques signaux positifs existent pourtant. Le soutien à un marché financier unique, l’ouverture à une supervision européenne, l’acceptation d’une dette commune pour la défense et la possibilité de financer des biens publics européens montrent que l’Allemagne n’est pas immobile. Le problème est que ces ouvertures ne composent pas encore une doctrine. Ce sont les fragments d’une stratégie possible, pas encore une stratégie.

La pression intérieure et l’ombre de l’AfD

La faiblesse politique de Merz explique beaucoup. Sa majorité est étroite. Les partis radicaux progressent. L’AfD s’installe comme force de masse, surtout dans les territoires où la crise économique et culturelle est vécue comme un abandon. La gauche radicale conserve son espace. Les libéraux sont sortis du Bundestag. L’ancienne stabilité allemande est terminée.

Dans ces conditions, chaque choix stratégique devient risqué. Une rupture trop nette avec Washington inquiéterait les milieux industriels, militaires et conservateurs. Une accélération européenne trop forte alimenterait les accusations souverainistes. Une politique plus dure envers Israël ouvrirait des blessures historiques et morales. Une ligne plus autonome sur l’Iran placerait Berlin en collision avec l’allié américain.

Ainsi Merz gouverne davantage par ajustements que par vision. Mais l’Allemagne n’a plus le luxe de l’ajustement. Son ancien modèle a été frappé sur tous les fronts : énergie, exportations, industrie, sécurité, consensus intérieur.

Le nœud géopolitique : Europe ou subordination

La question allemande est revenue, mais sous une forme nouvelle. Elle ne concerne plus la crainte d’une Allemagne trop forte, mais celle d’une Allemagne trop hésitante. L’Europe ne peut pas s’émanciper des États-Unis sans Berlin. Mais Berlin n’arrive pas encore à s’imaginer pleinement hors de la tutelle américaine.

Le paradoxe est évident. L’Allemagne possède la force économique nécessaire pour conduire un tournant européen, mais elle n’a pas encore la volonté politique de le faire. Elle a compris que le monde américain n’est plus celui d’hier, mais elle continue d’agir comme si le lien transatlantique pouvait être sauvé par la prudence, la déférence et la patience.

Merz pense peut-être gagner du temps. Mais le temps est précisément ce que l’Europe n’a plus. La compétition avec la Chine s’accélère. Les États-Unis deviennent plus imprévisibles. La Russie demeure un facteur militaire. Le Moyen-Orient menace de nouveaux chocs énergétiques. Les opinions publiques européennes se radicalisent.

L’Allemagne est à la merci des États-Unis non parce qu’elle serait faible en valeur absolue, mais parce qu’elle n’a pas encore transformé sa puissance en autonomie. Tant que Berlin ne résoudra pas ce nœud, l’Europe restera elle aussi suspendue : assez riche pour être convoitée, trop divisée pour être souveraine.

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