DÉCRYPTAGE – Ankara-Le Caire : La défense comme levier de Realpolitik et matrice d’un nouvel équilibre régional ?

DÉCRYPTAGE – Ankara-Le Caire : La défense comme levier de Realpolitik et matrice d’un nouvel équilibre régional ?

lediplomate.media — imprimé le 17/02/2026
Accord de défense Ankara-Le Caire
Réalisation Le Lab Le Diplo

Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

Dans ce nouveau désordre régional, Ankara et Le Caire réapprennent à se parler par le langage le plus concret qui soit : les contrats militaires, les usines, les procédures communes et, surtout, les intérêts. Le pacte-cadre signé le 5 février, présenté comme un paquet de coopération de défense d’environ 350 millions de dollars, marque un tournant. Il ne s’agit pas d’un simple achat d’armements, mais d’un pas vers une coproduction, une coopération de défense aérienne et un partage du renseignement après plus d’une décennie de relations empoisonnées.

Au centre de l’accord se trouve la coopération entre le producteur public turc MKE et le ministère égyptien de la Défense. L’ensemble couvrirait l’exportation par la Turquie d’un système de défense aérienne à courte portée conçu pour contrer les drones et les appareils volant à basse altitude, et l’implantation en Égypte de capacités industrielles pour la production de munitions. Les détails qui circulent évoquent la construction d’une usine de munitions d’artillerie de 155 millimètres ainsi que des lignes de production pour des projectiles de 7,62 et de 12,7 millimètres. L’objectif affiché côté égyptien est révélateur : faire de l’Égypte un pôle de production régional au service de l’Afrique et du Moyen Orient. Pour y parvenir, une coentreprise serait créée afin de superviser les nouveaux sites, ce qui signifie une volonté de structurer la relation dans la durée, en l’adossant à une gouvernance industrielle plutôt qu’à des gestes politiques réversibles.

Ce pacte-cadre offre aussi une couverture juridique à une coopération militaire plus large. Sont évoquées des manœuvres navales conjointes, des visites de ports et des formations centrées sur l’interopérabilité, après une pause d’environ treize ans. Ce point est loin d’être secondaire. L’interopérabilité n’est pas un slogan, c’est une discipline, des procédures, des communications compatibles, une confiance minimale entre états-majors. Autrement dit, on ne revient pas à ce niveau de coopération si l’on ne vise pas un partenariat plus profond.

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La rupture de 2013, quand Abdel Fattah al Sissi s’est imposé après l’éviction du gouvernement lié à la confrérie des Frères musulmans, avait figé les relations. Recep Tayyip Erdogan, soutien revendiqué de la confrérie, était allé jusqu’à déclarer publiquement qu’il ne serrerait pas la main d’al Sissi, en invoquant les milliers de morts lors de la répression des protestations. Mais la politique étrangère n’est pas un tribunal moral, c’est un calcul de puissance. Ankara, confrontée à l’isolement régional et à une économie à court de devises, a progressivement réduit son soutien visible à la confrérie et a lancé une campagne de réconciliation avec plusieurs puissances régionales, dont l’Égypte. Le réchauffement a démarré en 2022 via des contacts discrets, a pris de l’ampleur avec le retour des ambassadeurs en 2023, puis s’est matérialisé par la visite d’Erdogan au Caire en février 2024. Le pacte militaire d’aujourd’hui apparaît comme l’aboutissement logique de cette trajectoire.

L’accord dépasse la production d’armes et le commerce d’équipements. Il inclut, selon les éléments disponibles, un volet de coordination du renseignement dans des pays tiers, avec des références explicites à la Libye et à Gaza, et une logique de planification militaire à long terme. A partir de là, un autre niveau devient possible. La coopération sur des programmes industriels plus ambitieux. Des sources évoquent même l’hypothèse d’une production conjointe du chasseur turc Kaan, projet national turc qui a effectué un premier vol d’essai en 2024 et dont l’entrée en service est annoncée avant la fin de la décennie. Le Caire, dit-on, aurait déjà étudié l’idée d’une coentreprise. Quoi qu’il en soit, le signal est clair : si l’Égypte accepte de se projeter sur un programme aéronautique de ce type, elle ne cherche pas seulement un fournisseur, elle cherche un partenaire, et la Turquie cherche un tremplin industriel et diplomatique.

Ankara sait d’expérience qu’un accord-cadre est souvent une porte d’entrée. Avec le Qatar, la coopération s’est transformée en présence militaire turque permanente. Avec la Somalie, elle a débouché sur des missions d’entraînement d’ampleur et sur des déploiements liés à la sécurité maritime. La question, pour l’Égypte, est donc simple : comment profiter de la relation sans se retrouver dans une asymétrie politique ou opérationnelle. La réponse égyptienne semble être l’industrialisation sur place et la capacité à exporter vers des marchés africains et moyen orientaux, ce qui renforce l’autonomie, au lieu de la réduire.

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Le contexte diplomatique renforce l’intérêt du rapprochement. Ankara et Le Caire convergent sur plusieurs dossiers, dont la recherche d’un cessez le feu à Gaza. Les deux capitales ont joué un rôle de médiation dans l’accord de cessez-le-feu guidé par les États-Unis, annoncé comme atteint en septembre. Que l’on apprécie ou non la médiation, un fait demeure. Se coordonner sur Gaza, c’est se coordonner sur la sécurité régionale, sur les canaux de renseignement, sur les équilibres entre acteurs étatiques et non étatiques. Cela crée des habitudes de travail, donc un socle de relation.

Dans le même temps, les alliances en Méditerranée orientale se recomposent. Le renforcement de la coordination militaire entre la Grèce, Israël et Chypre est perçu par Ankara comme un dispositif de verrouillage voire une menace, notamment dans la bataille des corridors énergétiques et des zones économiques exclusives. Or, le rapport de force maritime se joue aussi par la légitimité juridique et diplomatique. C’est ici qu’entre en scène la Libye, dossier où les intérêts s’entrecroisent. La Turquie a soutenu les autorités de Tripoli et s’appuie sur l’accord maritime signé en novembre 2019 avec ce camp, accord controversé qui a redessiné des frontières maritimes. Mais cet accord ne gagnerait en portée nationale libyenne que s’il était ratifié par le Parlement de l’Est. Et donc, Ankara a commencé à se rapprocher de Khalifa Haftar, homme fort de la Libye orientale. L’objectif est transparent : obtenir le soutien politique nécessaire pour rendre l’accord juridiquement contraignant à l’échelle du pays, et ainsi augmenter sa légitimité au-delà d’une seule faction. Dans cette manœuvre, l’Égypte, longtemps proche du camp oriental, devient un interlocuteur de premier plan. D’où l’utilité d’un canal de sécurité élargi avec Le Caire. La Libye est l’un des nœuds où le dialogue militaire et le dialogue géopolitique se confondent.

Ce n’est pas un hasard si le pacte militaire s’accompagne d’un volet économique ambitieux. Les deux pays veulent porter leurs échanges bilatéraux d’environ 9 à 15 milliards de dollars d’ici 2028. La liste des secteurs est large : exploration et développement dans les hydrocarbures, extraction minière, transports, industrie automobile. Et l’énergie, évidemment, devient un axe structurant. Un protocole d’entente signé en septembre 2024 prévoit un renforcement de la coopération dans l’électricité et les énergies renouvelables. Les deux pays ont aussi décidé de désigner des points de contact nationaux pour coordonner des groupes de travail sur l’énergie conventionnelle, les renouvelables, l’hydrogène vert et le nucléaire. Ici, la logique est géoéconomique : plus les interdépendances industrielles et énergétiques s’épaississent, plus le retour à la confrontation devient coûteux.

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Militairement, l’accord dit quelque chose de simple. L’époque des blocs figés recule, celle des coalitions variables avance. L’Égypte cherche à renforcer sa profondeur stratégique sans se placer sous un parapluie unique. La Turquie cherche à réduire les effets de l’isolement et à transformer son industrie de défense en instrument de puissance. En se rencontrant, les deux capitales bâtissent un compromis. Une coopération qui donne à chacune une marge de manœuvre accrue face aux autres acteurs du théâtre, du Golfe à la Méditerranée, du Levant à l’Afrique du Nord.

La conclusion la plus utile n’est donc pas de célébrer une réconciliation, mais de comprendre une méthode. Les deux pays utilisent la défense comme pont politique, l’industrie comme garantie, le commerce comme verrou de stabilité. Les 350 millions de dollars ne sont qu’un ticket d’entrée. Ce qui compte, c’est la trajectoire : une alliance de circonstances qui, si elle se consolide, peut peser sur les équilibres du Moyen Orient, sur la compétition en Méditerranée orientale et sur la structuration d’un marché de l’armement où l’Égypte veut vendre et où la Turquie veut diriger.


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