
Par Giuseppe Gagliano, Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie)
Un siècle exactement après la défaite ottomane, l’histoire frappe à nouveau aux portes de Tripoli. L’ambassadeur turc Ali Kemal Aydin sourit devant le drapeau de la nouvelle Libye, en présentant ses lettres de créance au Conseil national de transition : nous sommes en septembre 2011. Tandis que le monde célèbre la chute du régime de Kadhafi, la Turquie revient sur une terre qu’elle avait dominée pendant plus de trois siècles, jusqu’à sa perte aux mains de l’Italie en 1911.
Là où Constantinople avait laissé du sable et des souvenirs impériaux, Ankara revient avec des fonds, des infrastructures, des accords commerciaux — et surtout une stratégie. Il ne s’agit pas seulement du retour d’une ambassade : c’est une déclaration d’intention d’une puissance régionale déterminée à récupérer ce qu’elle considère comme historiquement et géopolitiquement sien.
Les racines du retour : Rhétorique islamique et calcul stratégique
« Nous voulons soutenir l’avenir radieux de la Libye » : derrière les formules diplomatiques, Ali Kemal Aydin arrive avec 200 millions de dollars d’aides immédiates, 100 autres sous forme de crédits, et une promesse d’assistance à tous les niveaux — sanitaire, logistique, institutionnel. Mais ce mouvement avait déjà été préparé en amont, dès juillet 2011, par le voyage du ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoğlu à Benghazi, où il rencontre les chefs de la rébellion. Ankara commence alors à repositionner ses pions, en effaçant son soutien antérieur au colonel Kadhafi, jamais enthousiaste envers l’atlantisme turc et toujours provocateur vis-à -vis de la minorité kurde.
Erdoğan lui-même, dans les premiers mois du conflit, avait critiqué l’intervention de l’OTAN et rejeté la rhétorique de « croisade » lancée par Paris, révélant une sensibilité panislamique qui refusait toute ingérence occidentale. Mais face aux pressions de Londres et Washington, la Turquie comprend rapidement que la chute du régime est inévitable. Sa priorité devient alors de se positionner dans la Libye post-Kadhafi.
Ankara contre Haftar : Islamisme, rivalités géopolitiques et guerre par procuration
Après la chute de la Jamahiriya, le pays se fracture, et Ankara choisit clairement son camp : le GNA (Gouvernement d’accord national) de Fayez al-Sarraj, reconnu par la communauté internationale, contre le général Khalifa Haftar, soutenu par l’Égypte, les Émirats arabes unis, la France et — à un moment donné — par les États-Unis. Ce choix est dicté autant par des affinités idéologiques que par des intérêts stratégiques : l’AKP d’Erdoğan est lié à l’univers des Frères musulmans, tout comme de nombreux groupes ayant combattu le régime. Ankara accueille des figures comme Abdel Hakim Belhadj et Ali al-Sallabi, tous deux liés au groupe salafiste LIFG, et tisse des liens solides avec les milices islamistes de Misrata.
Mais ce soutien s’inscrit aussi dans une rivalité régionale plus vaste : celle qui oppose la Turquie à l’Égypte du général al-Sissi. Depuis le coup d’État qui a renversé en 2013 le président élu Mohamed Morsi — figure des Frères musulmans — les relations entre Ankara et Le Caire sont glaciales. La Libye devient un théâtre secondaire mais crucial de ce conflit : Haftar incarne l’homme fort séculier soutenu par les militaires ; Sarraj représente la composante islamiste, protégée par la Turquie et le Qatar.
Les deux puissances les plus peuplées et les plus militarisées du Moyen-Orient s’affrontent indirectement sur le sol libyen, tandis que l’Europe reste spectatrice.
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Le gaz en ligne de mire : Nouvelle bataille pour la Méditerranée
En novembre 2019, la mise est relevée. Ankara signe avec Tripoli un mémorandum d’entente délimitant leurs zones économiques exclusives (ZEE) respectives en Méditerranée. Un coup de force qui défie frontalement la Grèce, Chypre et toute l’architecture juridique régionale.
Le problème n’est pas seulement juridique — l’accord viole la convention de l’ONU sur le droit de la mer (UNCLOS), non ratifiée par Ankara — mais géopolitique. La zone revendiquée est riche en hydrocarbures : selon les estimations, le bassin du Levant contiendrait 3 500 milliards de m³ de gaz. Pour la Turquie, qui dépend massivement des importations énergétiques, il s’agit d’une question vitale. L’objectif est clair : devenir un hub énergétique régional indépendant.
Mais les autres pays réagissent. Égypte, Grèce et Chypre signent un accord concurrent. La France relance le projet de gazoduc EastMed, soutenu aussi par Israël, l’Italie, la Jordanie et l’Autorité palestinienne. La Turquie est exclue, mais elle persiste. En 2023, le PDG d’ENI, Claudio Descalzi, déclare qu’un accord sans Ankara est « inconcevable ». La tension reste vive.
Mavi Vatan : La doctrine de la « Patrie Bleue »
Cette stratégie maritime turque repose sur une doctrine claire : Mavi Vatan, la « Patrie Bleue ». Formulée par l’amiral Cem Gürdeniz en 2006, puis développée par Cihat Yaycı, elle affirme la nécessité pour la Turquie de revendiquer une souveraineté maritime étendue. L’objectif : contester la capacité des îles grecques à générer des ZEE étendues, réviser les frontières établies par les traités de Sèvres (1920) et de Lausanne (1923), et asseoir la Turquie comme puissance maritime.
Bien que née dans les cercles nationalistes kemalistes, cette doctrine est reprise avec enthousiasme par Erdoğan, qui y voit un moyen de rallier l’électorat ultranationaliste et de consolider son alliance avec les militaires.
Les armes de demain : Drones, IA, guerre asymétrique
En 2020, l’engagement turc se fait explicite : troupes et matériel affluent à Tripoli. Mais plus que les soldats, ce sont les drones qui font la différence. Le Bayraktar TB2, fabriqué par Baykar — l’entreprise familiale du gendre d’Erdoğan — devient le symbole de la puissance militaire turque. Surtout, le STM Kargu-2 attire l’attention : léger, autonome, doté de reconnaissance faciale, ce drone serait selon un rapport de l’ONU le premier à avoir frappé de manière autonome un convoi de Haftar en mars 2020. Pour la première fois, une arme choisit seule sa cible. Une rupture éthique et technologique majeure.
Et l’Italie dans tout ça ?
L’Italie, historiquement liée à la Libye, possédait l’expertise, les contacts, la légitimité. Mais lorsqu’il fallut faire un choix, elle resta immobile. Lorsqu’en 2019 Sarraj demanda un soutien militaire, Rome se retrancha derrière la légalité et le principe de non-intervention. C’est la Turquie qui répondit. Et c’est Ankara qui récolta les fruits.
Des diplomates italiens avaient averti Washington que l’offensive de Haftar échouerait. Ce fut le cas. Mais cela n’a pas suffi. La Turquie avait un plan. Et surtout, la volonté de le mettre en œuvre.
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Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre Économique (EGE)
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/
avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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